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Tiburce FRANCAZAL (1851-1907)

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    M. Tiburce Francazal naquit le 13 avril 1851 à Gaillac-Toulza, localité assez importante du canton de Cintegabelle, dans le diocèse de Toulouse. Ses parents, sans être riches, avaient une certaine aisance dont la source était le travail et l’économie. À ces deux qualités, ils joignaient une scrupuleuse probité et des sentiments bien chrétiens. Aussi jouissaient-ils de l’estime universelle. On peut donc dire du jeune missionnaire ce qui a été dit de beaucoup d’autres : qu’il suça la vertu avec le lait maternel. De bonne heure se manifestèrent chez lui des marques de la plus tendre piété. Ses pensées et son cœur se tournèrent facilement vers le sanctuaire. L’appel divin ne tarda pas à se faire entendre et , à l’exemple de Samuel, il répondit sans tarder : Me voici, Seigneur ; parlez, votre serviteur écoute.

    Ses pieux parents, tout heureux de l’honneur qu’ils comprenaient que Dieu voulait leur faire, s’empressèrent de favoriser la vocation naissante de leur enfant et le présentèrent au petit séminaire de Polignan d’abord, où il ne resta qu’un an et y fit sa première communion ; puis il passa à celui de l’Esquile à Toulouse.

    Dans ces deux saintes maisons, véritables pépinières de prêtres, on vit se développer rapidement dans le jeune Tiburce une vertu aussi solide qu’aimable, tandis que, d’autre part, son esprit s’initiait aux divers enseignements de ses maîtres. Une piété candide, une inaltérable gaieté, fruit d’une conscience qu’aucun souffle mauvais n’avait ternie, lui gagnèrent tous les cœurs. Ses maîtres l’affectionnaient particulièrement et ses condisciples ne pouvaient s’empêcher de lui donner des marques de la plus sincère amitié.

    Il me souvient qu’un jour, devisant tous ensemble sur ce que nous pensions devenir : Moi, dit-il tout à coup, je serai missionnaire !… Tous de s’écrier : Toi, missionnaire ! Ce n’est pas possible. Et il l’est devenu en effet… En lui la grâce faisait son œuvre, et nous ne le comprenions pas.

    Vinrent ensuite les années de préparation plus immédiate au sacerdoce. Ce qu’il avait été au petit séminaire. Tiburce le fut au grand, mais avec plus de virile énergie, de sorte que ses nouveaux maîtres apprécièrent bientôt ses réelles qualités et s’attachèrent à lui. Sans aucune hésitation, ils le firent successivement passer par les divers degrés de la cléricature.

    Toutefois, et ceci est une preuve non équivoque de la grande estime qu’on avait pour lui, deux ans avant d’être ordonné prêtre, il fut rappelé au petit séminaire comme surveillant des externes, fonction très délicate et difficile, dont il s’acquitta à l’entière satisfaction du supérieur et à la joie des élèves.

    L’abbé Francazal fut ordonné prêtre le 30 mai 1874. Un mois après, il était envoyé au Fousseret comme vicaire. Il y passa deux années, s’appliquant de toutes ses forces au ministère paroissial, avec pourtant toujours dans la pensée un plus vaste théâtre, celui des missions . (Notes fournies par M. l’abbé Andouy, son ami d’enfance.)

    Il ne tarda pas à faire sa demande d’admission au séminaire des Missions-Étrangères où il entra le 7 juin 1877. L’année suivante, il recevait sa destination pour Pondichéry et s’embarquait à Marseille le 11 juillet 1878.

     

    À son arrivée en mission, M. Francazal fut immédiatement envoyé dans l’intérieur pour apprendre la langue et se former aux usages du pays. C’est à Viragaloor qu’il fit ses premières armes, sous l’habile direction du P. Badenier, un vétéran de l’apostolat, mort il y a quelques jours vicaire général honoraire de Kumbakônam. Sur ses dernières années, le vénérable vieillard ne tarissait pas en éloge sur ce vicaire sans pareil. « Le fait est, écrit Mgr Bottero, « que M. Francazal, durant son temps de vicariat, entoura le doyen de tant de gentils petits « soins, il lui témoignait une si sincère vénération, il lui était si soumis en toutes choses, « qu’oncques vicaire plus parfait ne se révéla dans le sud de la presqu’île, et quand vint le « moment des noces d’or du cher doyen, il lui montra bien que cette affection n’avait point été « un feu de paille mais un attchement sérieux, fait de respect et d’extrême cordialité. Plus tard « M. Francazal montrait à M. Henry la même solide amitié qu’il avait témoignée à M. « Badenier. Cette sorte de culte pour les vieux de la mission est, à mes yeux, un des plus « beaux côtés de son caractère. »

    Malheureusement, Viragaloor ne pouvait pas garder longtemps ce jeune missionnaire : ses fortes études classiques, ses goûts pour la littérature et les belles-lettres, sa facilité d’élocution la clarté de ses idées, le désignaient trop clairement pour occuper un poste dans l’enseignement. Au bout d’un an, Mgr Laouënan le rappela à Pondichéry et M. Badenier dut se séparer de son aimable vicaire.

    Nommé d’abord professeur de seconde, il ne tarda pas à être chargé du cours de rhétorique.

    C’est ce poste qu’il occupa avec succès pendant les six ans qu’il passa au petit séminaire. Ici encore, son amabilité lui eut bientôt gagné tous les cœurs. Voici comment un de ses confrères apprécie ce beau caractère, qui ne lui a fait que des amis partout où il a passé : « Outre sa « classe, il était chargé de la boutique et du chant. C’est à lui aussi que revenait l’honneur peu « enviable de préparer les pièces qu’on jouait à la distribution des prix. C’était un travailleur « qui ne craignait pas la peine. Sa bonne santé lui permettait de suflire à tout. Avec cela, il « avait toujours le mot pour rire. On recherchait volontiers sa conversation enjouée et « intéressante. Il était le bon confrère qui aime à rendre service. Ainsi c’était lui qui corrigeait « les compositions des élèves du P. Mausset auquel son âge ne permettait plus de  faire ce « travail. Quand venaient les vacances et qu’il fallait partir pour la montagne, c’est M. « Francazal qui préparait tout ce qui nous était nécessaire pour le voyage et pour notre séjour « aux Nilgiris. Nous n’avions qu’à prendre le train, tout était prêt, tout avait été prévu. « Pendant tout le temps que M. Fleury est resté supérieur, M. Francazal a été son bras droit, il « ne faisait rien sans le consulter, et il avait bien raison, car c’était toujours le bon sens qui « parlait par sa bouche. C’est à lui aussi que revient l’honneur d’avoir préparé le premier « Indien qui obtint son baccalauréat. »

    Non content de se dépenser au service de ses élèves et de ses confrères, il s’intéressait aussi aux malades, obligés de venir chercher à l’infirmerie de la mission les soins et les remèdes qu’ils ne pouvaient trouver dans leur district. « Il s’imposait gaiement, écrit encore « Mgr Bottero, toutes sortes de petits sacrifices pour leur plaire ou endormir ainsi leurs « douleurs. Quand, en 1884, je tombai malade de la fièvre typhoïde, il ne se contenta pas de « me faire sentir qu’il prenait par à mes souffrances, il fit plus : dès que je fus déclaré « convalescent et que le médecin permit aux confrères de venir me voir, il s’imposa la charge « de me distraire. Il ne manqua pas un jour, durant un long mois, de venir tous les après-midi « me tenir compagnie et me conduire en promenade au bord de la mer. Il payait lui-même les « frais de voiture, et cela avec une bonne grâce et un naturel que je n’oublierai jamais. Il avait, « ce cher confrère, des qualités merveilleuses de cœur et d’esprit. »

    Après les malades, les nouveaux arrivés avaient ses préférences. S’il y a un moment dans la vie du missionnaire où la solitude lui pèse, où l’abandon lui paraît pénible, c’est pendant les quelques semaines qui suivent son débarquement. Fatigué de son long voyage, énervé par la chaleur et les moustiques, le cœur tout saignant encore des déchirements de la séparation, incapable de s’occuper du saint ministère, obligé de se mettre à l’étude des langues dont les difficultés lui paraissent insurmontables, son premier enthousiasme court grand risque de se refroidir et il a quelquefois bien de la peine à fermer la porte au découragement. C’est alors qu’il sent le besoin d’avoir un ami pour le faire sortir, pour le distraire, lui montrer les curiosités du pays, redresser ses préjugés et répondre à ses questions. C’est ce que le bon cœur de M.Francazal lui avait fait comprendre de bonne heure. Aussi se mettait-il volontiers à leur disposition et, pour leur être agréable, il n’épargnait ni sa bourse, ni son temps, ni sa belle humeur. Il continuait, en mission, les bonnes traditions du séminaire de la rue du Bac.

    Alors que tout semblait sourire au jeune apôtre, la maladie vint le frapper et le força d’aller demander à la mère  patrie les forces et la santé que l’Inde lui refusait.

    Un de ses compagnons de voyage raconte ainsi son retour à Pondichéry, et son passage à la paroisse de Notre-Dame des-Anges : « Au mois de septembre 1886, M. Francazal « s’embarquait à bord du Sagalien après un assez long séjour en France nécessité par l’état de « sa santé. Il s’était arraché, ou plutôt, il s’était dérobé à sa famille, que cette deuxième « séparation affligeait plus que la première. Il se trouvait être le compagnon de route de Mgr « Laouënan, archevêque élu de Pondichéry, dont il avait été jusque-là vicaire apostolique. Les « entretiens fréquents et solitaires du vénérable archevêque avec le jeune missionnaire « intriguèrent, plus d’une fois, les autres prêtres également destinés à la mission de « Pondichéry. Cependant le mystère fut bientôt dévoilé. Il fut évident qu’ils roulaient sur la « paroisse européenne du siège archiépiscopal, soumise alors à une juridiction séparée, mais « qui était appelée à être rangée bientôt sous la houlette du même pasteur. Dans sa pensée, « Mgr Laouënan avait, d’ores et déjà, choisi M. Francazal comme premier vicaire et comme « bras droit du vénérable missionnaire qui aurait la charge de cette paroisse. »

    Descendu à Pondichéry le 18 octobre suivant, M. Francazal fut témoin des fêtes brillantes et de l’accueil enthousiaste fait au futur archevêque. Il attendit six mois sa nomination, se rendant utile comme professeur au petit séminaire ou comme garde-malade, quand, enfin, tous les arrangements entre le gouvernement et le Saint-Siège ayant eu un heureux succès, il fut adjoint à M. Godet pour administrer la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. Ancien professeur au collège colonial, M. Francazal n’était pas un inconnu pour les habitants de la ville blanche. Il était fait d’ailleurs pour les gagner. D’apparence imposante avec un esprit cultivé, poétique, fécond en ressources, pourvu d’une santé robuste, il avait tout ce qu’il fallait pour réaliser la pensée de Mgr Larouënan, c’est-à-dire pour alléger le fardeau des responsabilités paroissiales incombant au vénérable curé et pour se concilier la bienveillance de tous. Tout  d’abord, il s’imposa une réserve tout apostolique. Ses précédentes relations lui avaient créé des amitiés dans la ville. Sans les sacrifier, il ne leur accorda aucun privilège pour être mieux tout à tous comme ses fonctions le lui demandaient. Sa chambre fut ouverte à ses amis. Pour lui il s’interdit les visites particulières qui lui auraient apporté seulement récréation ou délassement. Il ne voulut accepter aucune invitation pour être entièrement à la disposition de tous. Et on ne l’en estima pas moins.

    On peut bien le dire, deux grands intérêts se partagèrent son cœur et remplirent sa vie : l’église de Notre-Dame-des-Anges et l’ouvroir.

    Il aimait l’église de Notre-Dame des Anges qui était la sienne. Sans être un monument d’architecture, elle est un vrai bijou d’élégance et de netteté, admiré par tous les étrangers de passage à Pondichéry. La voûte principale, d’un style moderne, arrête les regards avec ses caissons artistement travaillés. Trois autels occupent et remplissent le sanctuaire. C’est à la décoration de ces autels que s’employa surtout le goût ingénieux et pur du premier vicaire. Tout ce qui peut contribuer à rehausser le culte religieux, fleurs, candélabres, ornements, tapis, trouvait en lui un expert et un organisateur de premier choix. On lui doit, en particulier, une imitation de la grotte de Bethléem en papier fort, de la couleur et de la ressemblance d’un rocher naturel, avec un délicieux bambino, les statues de la sainte Vierge, de saint Joseph, des bergers et des rois mages, le tout venu de France et marqué d’un vrai cachet de distinction. Combien d’heures, on le vit debout surveillant l’arrangement de toutes les surprises qu’il se réjouissait de faire aux paroissiens de Notre-Dame des Anges, le premier à la peine et le dernier au repos !

    Avec l’ouvroir, c’était la même abnégation. Les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny avaient à Pondichéry deux ouvroirs où l’on recevait des orphelines, ou même des enfants de parents pauvres. On les y habituait au travail tant de la couture que de la broderie, suivant les aptitudes de chacune. L’éducation religieuse de ces jeunes filles était le premier soin des Sœurs, sous la direction et le contrôle du prêtre. Tout ce monde vivait de son travail, grandissait, faisait sa première communion et ne laissait guère cet abri hospitalier que pour se marier et fonder un foyer. M. Francazal était, dirais-je, l’aumônier du principal de ses ouvroirs. Aumônier ne dit pas assez, car il fut un vrai Père pour chacune de ses enfants.

    Après leur sortie de l’ouvroir, il les guidait dans la vie et les aidait de sa parole encourageante. Les regrets sincères de beaucoup d’entre elles, à la nouvelle de sa mort, ont témoigné du souvenir affectueux et profond qu’il avait laissé dans leurs âmes, après huit ans d’absence.

    Méridional, du pays du beau et chaud soleil, il avait reçu le don d’une certaine éloquence. Son langage imagé, poétique, comme il était séant à un ami des jeux floraux de la bonne ville de Toulouse, charmait et pénétrait. Il avait un tour d’esprit vif, enjoué, plein de saillies heureuses. Sa conversation était une récréation qui ne blessait personne et qui reposait, en égayant, des soucis du ministère. En un mot, il remplit toutes les espérances que son archevêque avait mises en lui. Il fut, pendant l’espace de 13 ans, le bras droit de son vieux curé.

    Si des épreuves (qui en est exempt ?) assombrirent sa vie, à certaines heures, elles n’entamèrent point son espérance en Dieu et ne diminuèrent point son dévouement aux âmes pour lesquelles il était un ami accueillant et un guide encourageant. Il ne rendit certes pas la voie du ciel facile, mais sa bonté savait aplanir les difficultés et remplir les âmes de l’espérance dont il était lui-même animé.

    En 1899, la cure de Chandernagor étant devenue vacante par suite de l’élévation de Mgr Bottero à l’évêché de Kumbakônam, M. Francazal fut désigné pour aller occuper ce poste. Ce ne fut pas sans un serrement de cœur qu’il se sépara de sa chère paroisse de Notre-Dame-des-Anges, à laquelle il avait donné les meilleures années de sa vie, mais Dieu avait parlé par la bouche de ses supérieurs, il se soumit sans hésiter et partit pour le Bengale.

    Célèbre dans les annales de l’Inde, la cité de Dupleix a beaucoup perdu de son ancienne splendeur. Elle est située sur les bords de l’Hoogly, à 120 milles de la mer ; mais Calcutta a tué son commerce et lui a enlevé ses habitants. Aujourd’hui on y voit surtout des mines et des jungles. Pendant la journée, des troupeaux de bœufs broutent tranquillement l’herbe qui pousse dans ses rues en abondance, et, la nuit venue, des bandes de chacals la parcourent en tous sens et pénètrent jusque dans les maisons. Au dix-huitième siècle, Chandernagor comptait 60.000 habitants, maintenant ce chiffre est tombé au-dessous de 30.000 et les chrétiens y sont fort peu nombreux, 500 à peine, moitié européens et moitié natifs. Si encore ils parlaient tous la même langue, le ministère sacré serait facile, d’autant que l’esprit de la paroisse est excellent. Malheureusement, ce n’est pas le cas, et il n’est pas rare d’y entendre des confessions en cinq langues différetes dans une seule soirée.

    On comprend qu’un missionnaire arrivant dans ce poste à l’âge de quarante-huit ans se sente effrayé à la vue d’une pareille tour de Babel surtout s’il n’a pas reçu de la Providence des aptitudes spéciales pour l’étude des langues. Aussi, la première impression produite sur M. Francazal fut plutôt pénible. Plein de zèle et d’activité, il aurait voulu se mettre à l’œuvre tout de suite et se dépenser sans compter au service des âmes. L’inaction partielle, à laquelle le condamnait son ignorance de l’anglais et du bengali, lui pesait. Habitué au climat du sud, sa santé ne put résister longtemps aux brusques changements de température si fréquents dans le delta du Gange. Il ressentit bientôt les premières atteintes du terrible mal qui devait l’emporter plus tard. La nourriture lui répugnait, et force lui fut de s’embarquer une seconde fois.

    De retour à Chandernagor, après une assez longue absence, il se mit sérieusement à l’étude des langues et, à force de travail, il en sut bientôt assez pour exercer le saint ministère soit en anglais, soit en bengali. Mis à même de communiquer avec ses paroissiens, en contact quotidien avec cette brave population anglaise, pour qui le respect humain est inconnu, pour qui le prêtre est un ami et un frère, il ne tarda pas à apprécier la paroisse à sa juste valeur et à lui donner tout son cœur. Il n’eut plus désormais qu’un désir : être utile et faire du bien autour de lui. Pendant les sept ans qu’il resta au Bengale, il déploya toutes les qualités de zèle dont il avait fait preuve à Pondichéry. Bien que doué d’une facilité de parole peu ordinaire, il ne montait jamais en chaire sans s’être sérieusement préparé. Il écrivait ses sermons d’un bout à l’autre. Aussi ai-je rarement entendu un pareil prédicateur ; ses homélies étaient de vrais chefs-d’œuvre. Il excellait à raconter ces petits traits qui donnent tant de charme au discours et qu’il avait recueillis, un à un, durant ses longues lectures.

    Il était difficile d’écouter cette parole vive et pénétrante sans se sentir ému jusqu’au fond de l’âme. Deux sujets surtout l’inspiraient : l’Eucharistie et la sainte Vierge ; et pour encourager les fidèles à pratiquer ces deux grandes dévotions tant recommandées par l’Église il ne négligeait rien pour les rendre attrayantes. Jamais le mois de Marie n’avait été célébré à Chandernagor comme il le fut de son temps. La procession annuelle de la Fête-Dieu aurait fait honneur à une ville de France. Lui-même ne manquait jamais sa visite au Saint-Sacrement, et il disait ses trois chapelets tous les soirs avant de se mettre au lit.

    Revenu de France fort et robuste, du moins en apparence, il ne tarda pas à dépérir de nouveau. Son estomac fonctionnait mal, il ne pouvait rien digérer. Personne cependant ne se doutait de la gravité de son état, lui moins que tout autre. Il consulta plusieurs médecins de Calcutta, mais ils ne comprirent rien à sa maladie, une simple dyspepsie, disaient-ils. A la fin, on lui conseilla un changement d’air et il alla demander l’hospitalité au R. P. Péal, S. J., curé de Darjeeling, qui le reçut à bras ouverts et le traita comme un enfant de la famille.

    Loin de lui faire du bien, l’air des montagnes faillit l’emporter. Il dut s’aliter au bout de quelques jours, et deux médecins, appelés en toute hâte, le trouvèrent si mal, qu’on parlait déjà de lui administrer les derniers sacrements. Une seule chose pouvait le sauver maintenant, au dire des hommes de l’art : un voyage en France. Mais cette fois il refusa de quitter sa mission et, sur le conseil de Mgr Gandy, il partit pour l’hôpital de Bangalore. C’est là qu’il rendit sa belle âme à Dieu, le 13 novembre 1907. La divine Providence, sans doute, avait voulu lui épargner une dernière épreuve, et le cher défunt ne connut jamais la nature du mal dont il souffrait depuis si longtemps ; les paroissiens, eux-mêmes, ne l’apprirent qu’après son décès : il était mort d’un cancer à l’estomac. Le P. Tessier, qui l’assista pendant sa maladie, raconte ainsi ses derniers moments.

    « Le P. Francazal arriva à l’hôpital Sainte-Marthe dans un état de grande faiblesse. Ce « n’était plus l’homme que j’avais connu autrefois soit au séminaire de Paris, soit à « Pondichéry ; cependant, si le corps avait changé, son caractère était toujours le même, gai, « résigné et tout prêt à gravir le calvaire pour aller au ciel. Pendant les longs mois de sa « maladie, le cher Père a peut-être demandé de guérir, mais c’était pour travailler encore au « salut des âmes qui lui avaient été confiées ; il les aimait, ces âmes, et je dis bienheureuses « celles qui l’ont eu pour Père. Sur son lit de douleur, il pensait à elles, priait pour elles et leur « écrivait pour les diriger, les consoler, les fortifier. Vers la fin de sa vie, j’ai eu le bonheur de « lui servir de secrétaire, et je puis dire que jamais je n’ai rencontré une âme aussi dévouée et « affectueuse. Je puis ajouter qu’il a continué à faire ses exercices jusqu’à la fin. Chaque matin « je le trouvais dans son lit, un livre tamoul à la main, faisant sa méditation. Son chapelet ne « le quittait point et, s’il ne recevait pas la sainte communion tous les jours, c’est qu’il craignait de me fatiguer.

    « Il a vu venir la mort sans aucune appréhension. C’est lui-même qui me dit : « Le moment « est venu, donnez-moi les derniers sacrements, je sens que mes forces s’en vont et je veux « recevoir cette dernière grande grâce avec toutes mes facultés. Je remercie le bon Dieu de « toutes les nombreuses faveurs qu’il m’a accordées, j’ai eu une large part de bonheur dans ce « monde et j’ai confiance en Celui qui m’a déjà tant aimé. »

    « Le lendemain il me fit écrire ses dernières volontés et lui-même désigna pour ses parents, « ses amis, ses paroissiens de Chandernagor les souvenirs qu’il désirait leur laisser. À son « archevêque, il donna ce qu’il avait de plus précieux, son calice ; à ses parents, des objets de « piété ; à sa filleule, qu’il aimait à se rappeler, un chapelet pour le jour de sa première « communion. Je crois bien qu’il n’a oublié personne. Il distribuait tous ces objets avec le « même calme que s’il s’était agi de faire un petit voyage.

    « Le cher Père vécut encore quelques jours et reçut plusieurs fois le saint Viatique. Jamais « il ne se plaignit de trop souffrir ; toujours soumis à la volonté de Dieu, il vit arriver la mort « comme une libératrice qui devait lui donner le repos éternel. Le cher malade rendit le « dernier soupir le 13 novembre, entouré des confrères qui étaient à l’hôpital Sainte-Marthe et « des religieuses ; et maintenant ses restes reposent dans le cimetière des missionnaires près « de l’église du Sacré-Cœur. » Euntes ibant et flebant ; venientes autem venient cum « exultatione portantes manipulos suos.

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1376
    • Pays : Inde
    • Année : 1878