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Pierre FRAINEAU (1847-1911)

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    C’est à Jonzac (Charente-Inférieure), que naquit Pierre-Théodore Fraineau. De bonne heure, son excellente mère sut lui inspirer la piété et la délicatesse qui le distinguèrent. A soixante ans, il écrit d’elle : « Son souvenir ne nie quitte jamais ; c’est pour moi un remède souverain. Au milieu de mes peines, de mes fatigues et de mes dangers, je pense à ma mère et mon cœur se sent aussitôt fortifié ; la crainte fait place à la confiance, car je vois ma mère qui, au Ciel, intercède pour moi. »

    Il fit d’excellentes études au Séminaire-collège de Montlieu, où son esprit fin et enjoué, son amabilité, ses goûts artistiques déjà prononcés, lui gagnèrent promptement l’estime et l’affection de tous. Il excellait à mettre de l’entrain dans les milieux où il se trouvait ; comme acteur, il jouait avec art et succès ; et ses condisciples n’ont cessé de rappeler l’édifiant souvenir qu’il y a laissé.

    Bien que depuis longtemps il se sentît appelé aux Missions, on lui conseilla d’entrer au Grand Séminaire de La Rochelle et Mgr Thomas, depuis cardinal, exigea même, faute de personnel, qu’il fît un stage comme professeur à Montlieu. Il y professa la cinquième pendant deux ans, charmant ses élèves et ses collègues.

    Ordonné prêtre le 2 juillet 1871, il aimait à profiter de toutes les occasions de faire de l’apostolat, en prêchant et en rendant service dans les paroisses. Quarante ans plus tard, une noble dame se plaisait à lui rappeler, au Japon, des idées de ses sermons et l’heureuse influence qu’ils avaient exercée sur sa propre vie.

    Enfin, Mgr l’Evêque de la Rochelle le laissa libre de partir, et, en témoignage de son estime, lui fit don d’un bel ornement blanc. Mais comment quitter sa mère malade et accablée ? Ensemble, ils firent le pèlerinage de Lourdes, implorant avec la plus grande ferveur, l’un la guérison de sa mère, l’autre l’accomplissement sur son fils de la divine volonté. Cette guérison ne vint pas ; mais, fortifiés tous deux, ils s’arrachèrent des bras l’un de l’autre, et le 2 octobre 1872, le jeune abbé entrait à la rue du Bac.

    Six mois plus tard, arrivait du Japon un télégramme annonçant la mise en liberté des chrétiens d’Urakami, exilés pour la foi depuis trois ans, au nombre de quatre mille. On demandait d’urgence quinze missionnaires. Onze seulement purent être envoyés et M. Fraineau fut des premiers.

    Si sa joie fut grande, qu’eût-il éprouvé s’il avait su que, privilégié entre tous, il serait le seul à travailler à Urakami même près d’un quart de siècle, et qu’il y dormirait son dernier sommeil à côté des confesseurs de la foi !

     

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    Arrivé à Nagasaki à la fin de juillet 1873, il fut chargé, dès n’année suivante, d’administrer les sacrements aux malades et aux chrétiens d’Urakami qui ne pouvaient se rendre à Nagasaki. C’était loin d’être unie sinécure. Les chrétiens ayant tout perdu pendant l’exil, se trouvaient dans une misère extrême. Affaiblis par de longues privations, ils étaient en proie à des infirmités précoces ; les malades abondaient. A peine eurent-ils relevé, tant bien que mal, leurs maisons tombées en ruine, et remué leurs champs tombés en friche, qu’un typhon, comme on n’en vit pas depuis, vint, cette année même, tout ruiner encore. Ce fut une vraie famine que le Missionnaire eut la douleur de ne pouvoir soulager. Il s’en suivit une violente épidémie de dysenterie, puis de petite vérole, qui multiplia les morts et les mourants.

    M. Fraineau se dépensa sans réserve, non seulement à Urakami, mais à Nagasaki et aux environs. Les missionnaires ne pouvaient loger en dehors des ports ouverts, et ne jouissaient encore que d’une tolérance assez précaire : aussi, c’était en cachette qu’il fallait courir au plus pressé. Le Père le fit, déguisé en laïque le jour, en paysan japonais la nuit, visitant les malades, épuisant su bourse à secourir les plus malheureux, consolant, fortifiant, n’oubliant même pas de chercher des vocations pour un clergé indigène : années de jeunesse et d’enthousiasme dont il garda le meilleur souvenir.

    Dès qu’on put se risquer à l’intérieur, à l’aide de passeports, pour raison de santé ou de recherches scientifiques, les missionnaires allèrent en district. C’était en 1877. Urakami échut au vétéran de la Mission, M. Poirier, et M. Fraineau reçut en partage l’archipel des Goto, comptant déjà plusieurs milliers de chrétiens, groupés dans les endroits les moins favorisés de ces îles, à cause de la persécution, sur une étendue d’une trentaine de lieues, et à trente lieues, aussi, au large de Nagasaki. On ne pouvait s’y rendre qu’en barque de pêcheurs ; il n’y avait ni église, ni résidence ; tout était à organiser. Il fallut d’abord s’occuper des malades dans toutes les directions et au prix des plus grandes fatigues ; il était impossible de s’arrêter quelque part pour donner une instruction religieuse suivie.

    Bientôt, M. Marmand lui fut donné comme auxiliaire. Très unis, pleins de courage et d’entrain l’un et l’autre, ils étaient tout entiers à l’organisation des chrétientés, à la formation des catéchistes, à la construction de chapelles et de pied-à-terre, quand, le supérieur du Séminaire tomba gravement malade. M. Fraineau fut appelé à le remplacer.

    C’était en janvier 1880. Faute d’ouvriers, les plus anciens séminaristes travaillaient comme catéchistes ou instituteurs. Ils furent rappelés pour se préparer à l’ordination. Le jour même où les trois premiers reçurent le sous-diaconat, M. Fraineau écrivit de son sang une belle formule du vœu héroïque, retrouvée après sa mort. D’un extérieur très aimable, il était aussi très mortifié, et ses jeunes Confrères n’en revenaient pas de le voir coucher sur la dure avec une brique pour oreiller.

    Il tardait à Mgr Petitjean d’aborder l’évangélisation des païens du Kyu-Shu. Il songea pour cela à M. Fraineau, qui, en septembre 1883, fut chargé de toute la partie païenne et commença à rayonner un peu partout. Par monts et par vaux, presque toujours à pied, faute de ressources, et par des routes encore impraticables, il fit de nombreux voyages, en commençant par le Bungo, si riche en souvenirs chrétiens. Contrecarré par les bonzes, entouré de difficultés dont on n’a plus une idée exacte au Japon, il réussit à conférer un certain nombre de baptêmes à Oita, à Yamada, à Ichimanda, etc.

     

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    En avril 1885, peu de mois après la mort de Mgr Petitjean et de son auxiliaire, Mgr Laucaigne, la disparition en mer de M. Bourelle, avec treize de ses chrétiens, occasionna le rappel de M. Fraineau qui revint dans le Nord des Goto. Heureux de retrouver ses anciens fidèles, il s’y dévoua pendant trois ans. Puis il fuit nommé à Urakami, où il devait travailler encore 22 ans.

    Les chrétiens dépassaient le nombre de cinq mille. Seul pendant six ans, il dut suffire à un ministère absorbant, confesser des journées entières et aller aux malades même plusieurs fois pendant la même nuit.

    Désormais à poste fixe, ses goûts artistiques prirent un essor étonnant. Il forma des chœurs avec lesquels il put chanter des messes en musique ; il organisa même une fanfare qui n’avait pas sa pareille à cent lieues, à la ronde. On reste émerveillé à la pensée de ce qu’il put tirer de vieux cuivres dépareillés, avec de pauvres paysans illettrés qui n’avaient aucune notion de musique. Il leur enseignait lui-même l’usage de tous les instruments et faisait jusqu’aux partitions. Sa verve poétique était aussi intarissable. Des puristes auraient pu y trouver à redire ; mais il priait si gentiment d’agréer sa prose, où les vers s’étaient mis ; ceux-ci étaient si pleins d’esprit et de piété que, aux jubilés des confrères, ils étaient vraiment le bouquet de la fête, laissant un souvenir inoubliable de leur héros.

    Mais ce qui redira à jamais le zèle et le talent de M. Fraineau c’est son église, « a village’s cathedral » (une cathédrale de village), comme l’appelaient les Anglais. A peine remis de tous leurs malheurs, les chrétiens d’Urakami s’étaient cotisés pour racheter le terrain et la résidence de leur ancien seigneur, où la croix avait été foulée pendant deux siècles et demi, afin d’y bâtir une église en réparation du sacrilège. M. Fraineau, consultant plus son cœur que sa bourse, la voulut vaste et digne des grands souvenirs qu’elle devait consacrer. Lui-même en traça les plans, et dès qu’il put obtenir un vicaire japonais, il se mit à les exécuter avec une maîtrise digne d’un professionnel, dirigeant tout, jusqu’à la sculpture des ornements et des statues en pierre.

    D’innombrables épreuves ne cessèrent de surgir, et on ne savait qu’admirer le plus, de sa patience et de son calme au milieu de préoccupations et de tracas qui en eussent terrassé tant d’autres, ou de son dévouement attentif à tous les besoins, et de sa charité qui, se suffisant à grand’peine, ne savait se refuser à aucun service. Quoi qu’il lui en coûtât, il prenait sur ses nuits pour faire des plans d’églises, écrire des lettres ; et il souffrait de plusieurs maladies qu’il s’efforçait de dissimuler !

    Après la guerre sino-japonaise, une vraie fièvre d’entreprises fit presque doubler le prix des matériaux et de la main-d’œuvre. Ce fut un terrible coup pour le budget du Missionnaire : il dut ralentir ses travaux. Quand éclata la guerre russo-japonaise, il fallut les interrompre pour ne pas trop grever les chrétiens. De plus, la disparition de Nagasaki d’une foule de Russes et l’ouverture de nouveaux ports, firent tomber son commerce et furent pour les gens d’Urakami une vraie ruine. M. Fraineau, vraiment épuisé et ne pouvant plus rien prendre, dut passer trois mois à l’hôpital, sans cesse poursuivi par le cauchemar de ne pouvoir achever son église. Il se remit assez bien ; mais la mort d’un de ses vicaires japonais fit retomber de nouveau sur lui tout le poids du ministère pendant près d’une année.

     

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    A la retraite de septembre 1910, il avait mis tout son cœur à chanter le jubilé épiscopal de Mgr Cousin. Tous les Confrères le félicitaient d’être encore si vert, malgré ses soixante-quatre ans, et tant d’épreuves, et lui souhaitaient de voir l’achèvement de son monument. Qui eût pu soupçonner que, quatre mois plus tard, il ouvrirait la série des morts qui devait plus que décimer la Mission de Nagasaki. A la Noël, il ne put entendre les confessions que deux jours ; mais il chanta cependant la messe. A la nouvelle année, il ne put se rendre à l’évêché. Le 23 janvier, M. Pélu étant venu le voir, il paraissait assez bien ; il se plaignait seulement d’avoir le corps enflé et les jambes engourdies. Selon son habitude, il accompagna son hôte à une courte distance, et alla baptiser la femme d’un médecin, alitée. Il fut pris de vomissements. Revenu joyeux d’avoir sauvé une âme, il resta affaissé sur le plancher de sa maison, la tête froide, le pouls violent. Sur la proposition qu’on lui fit d’appeler un médecin, il répondit qu’il s’était trouvé plus mal à l’époque de Noël, et il alla se reposer. Au souper, il parut à table, assez gai et de bon appétit. S’étant recouché, il remit à son domestique, « par précaution », dit-il, les clefs du coffre-fort. Le lendemain matin, en ouvrant les portes, le domestique entendit comme un effort pour vomir ; il pénétra dans la chambre et trouva le Père tout défiguré et sans connaissance. Un prêtre japonais accourut et lui fit une onction ; il crut encore remarquer un soupir, puis M. Fraineau paraissait devant le Dieu des miséricordes.

    Les fidèles, réunis pour la messe, furent altérés en apprenant la triste nouvelle ; ils n’en pouvaient croire leurs yeux. Le médecin ne put que constater la mort ; il diagnostiqua une paralysie dut cœur. Appelés par téléphone, MM. Bonne et Combaz arrivèrent aussitôt, et, pour la première fois, on vit la chambre à coucher de M. Fraineau et son lit, une vraie bière, étroite et à bords relevés. Sur la planche, une courtepointe assez mince ; sur lui, une misérable couverture et un camail. Ses mains tenaient le chapelet enlacé ; le corps était extraordinairement chaud.

    Pendant deux jours, la chambre où il était exposé resta remplie de fidèles, consternés de la mort de leur Père, qui les avait tant aimés pendant un quart de siècle. Ils se cotisèrent pour faire dire au plus tôt plusieurs centaines de messes.

    Mgr Cousin présida les funérailles, célébrées par M. Pélu, et donna l’absoute. L’église était trop étroite pour contenir la foule et ce fut jusqu’au cimetière une interminable procession. M. Fraineau y repose à côté de nombreux confesseurs de la foi, la face tournée vers son église pour laquelle il est vraiment mort à la peine.

     

     

    • Numéro : 1156
    • Pays : Japon
    • Année : 1873