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Jean-Baptiste FRAIGNEAU-JULIEN (1921-1982)

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    Enfance et jeunesse

     

    Jean-Baptiste Fraigneau-Julien naquit à Paris le 10 décembre 1921. Il perdit sa mère de bonne heure et fut élevé ainsi que son frère par un oncle et une tante, M. et Mme Julien. Ils joignirent désormais le nom de cet oncle et de cette tante au leur.

     

    Jean-Baptiste fit toutes ses études, de 1930 à 1938, à l’Institution Saint-Vincent, à Senlis.

     

    Quand Jean-Baptiste entra aux Missions Etrangères, le 21 octobre 1943, après deux ans au Séminaire Saint-Sulpice, à Issy-les-Moulineaux, il avait déjà passé une licence libre de mathématiques pures, et ses confrères se rappellent qu’il passait souvent ses récréations dans une salle de classe à couvrir le tableau d’équations. Les mathématiques et surtout l’astronomie resteront toute sa vie sa passion et son délassement. C’était un garçon d’un naturel assez réservé, presque timide. Il avait du mal à s’exprimer clairement, et parlait toujours à mi-voix, comme par peur de se tromper. N’étant pas toujours compris en raison de ce défaut d’élocution, il était parfois nerveux et irritable. Néanmoins ses confrères respectaient sa brillante intelligence et comprenaient ses impatiences.

     

    Il fut ordonné prêtre le 29 juin 1946 et reçut sa destination pour Mysore. Mgr Feuga venait de terminer la construction d’un grand collège universitaire, qui ouvrait ses portes en juillet de la même année, et il était à la recherche de professeurs. Pour lui permettre de se préparer à l’enseignement de sa spécialité en langue anglaise, il fut envoyé à Cambridge, où se trouvait déjà le P. Fleury, et il passa là deux ans. Le problème était qu’il ne savait pas l’anglais, ayant choisi l’allemand dans le secondaire ; il dut donc apprendre la langue tout en poursuivant l’étude des mathématiques supérieures. Il le fit à sa manière, très personnelle. Il avait acheté un poste de radio, et le dit poste marchait dans sa chambre toute la journée (à l’irritation sans doute de ses voisins !) pendant qu’il couvrait des pages d’équations. Il s’intéressa peu à la société anglaise. Toutefois, il eut un délassement sportif original. L’Université a un club d’aéronautique, et Jean-Baptiste s’y inscrivit et prit des leçons de pilotage. Il n’en parla à personne à St-Edmund’s House, la maison d’études pour prêtres catholiques, sauf au P. Fleury, et fit environ 30 heures de vol. Tout alla bien jusqu’au jour où le recteur de la maison, vénérable chanoine et helléniste, rencontra un professeur de notre ami et s’entendit poser la question : « Alors, où en sont les progrès de M. Fraigneau en pilotage ? » Le bon Père en tomba des nues, c’est le cas de le dire, et écrivit aussitôt à Mgr Feuga que le P. Fraigneau se livrait à un sport dangereux. De Mysore, hélas !, vint l’ordre de cesser les vols. « Dommage, disait l’intéressé, je savais décoller et piloter en vol, mais je n’avais pas encore appris à atterrir en solo ! » Pour se consoler, vers la fin de son séjour à Cambridge, il acheta une moto BSA de 500 cc avec l’intention de l’emmener en Inde, et cette fois il n’eut pas besoin de permission pour apprendre à la conduire.

     

    Parti de Southampton sur un paquebot anglais, il arriva à Mysore en mars 1949. Après une courte acclimatation, il s’installa au collège Sainte-Philomène en juin de la même année et on le chargea naturellement d’une classe de mathématiques. L’expérience fut malheureuse et il dut abandonner au bout de quelques classes, les élèves ne le comprenant pas. Peut-être ne savait-il pas se mettre à leur niveau, qui n’était pas celui de France ou de Cambridge ? Et puis, il avait à compter avec son handicap d’élocution, qui devait le gêner jusqu’à la fin. Il s’occupa un peu de l’internat, puis une chute de moto en pleine ville, occasionnée par un chien (Jean-Baptiste aura toujours la phobie de ces animaux !) l’envoya à l’hôpital avec une fracture de la cheville. Le traitement fut assez long et il devait boiter légèrement pendant longtemps.

     

    A sa sortie de l’hôpital, il demanda d’être envoyé en paroisse pour apprendre la langue, et aussi parce qu’il désirait vivement faire du ministère actif. Il fut nommé vicaire du P. François Legrand à Kamakerai, paroisse très démunie composée de nouveaux convertis intouchables, dans une région de maigres cultures à 75 km à l’est de Mysore. C’était en juin 1950. Le P. Legrand bâtissait un petit presbytère, et notre ami campait dans la sacristie. Trois mois plus tard, il avait fait assez de progrès en langue kannara pour assumer la charge de la paroisse, car le P. Legrand avait du mal à supporter le climat et avait demandé à remonter aux Nilgiris. Jean-Baptiste passa deux ans dans cette paroisse, visitant les villages des alentours, certains assez éloignés, à bicyclette. La moto avait été vendue après l’accident.

     

    En juin 1952, changement de décor : il devient curé de Porasagoundenpalayam (nom qui veut dire simplement : village du fermier Porasa). C’est maintenant la vraie brousse, le village n’étant qu’une clairière au milieu de la grande forêt des Biligiris, qui s’étend sur de nombreux kilomètres sur les flancs des montagnes qui séparent le plateau de Mysore de la plaine du pays tamoul. Jean-Baptiste trouvait là une communauté de vieux chrétiens, d’origine telugu, qui avait été formée par le P. Graton, grand missionnaire de la région de Kollegal, et qui y repose de son dernier sommeil. La forêt alors abondait en animaux sauvages, éléphants, tigres, panthères, etc., et le P. Graton avait laissé la réputation d’un grand chasseur. Le P. Fraigneau, d’un naturel bien sûr tout opposé, vécut là un peu en ermite, ne sortant guère de sa chambre, qui là aussi était une sacristie assez spacieuse, travaillant les langues indiennes et ajoutant le telugu au kannara. En fait, cette aptitude pour les langues fut une révélation. Plus tard, il devait ajouter à ces deux langues les deux autres langues de la même famille dravidienne, le tamoul et le malayalam, sans parler de l’hindi, la langue nationale du nord de l’Inde. Mais ces études ne l’empêchaient pas de remplir les devoirs de sa charge avec minutie et dévouement. Timide, il était peu liant avec ses paroissiens, gens de nature joviale mais frustes et batailleurs. La culture principale du plateau est le « ragi », sorte de millet, qui est l’aliment de base des habitants. On le mange sous forme de galettes ou de boulettes, et bien qu’il soit assez nourrissant par son contenu en fer, il faut un estomac robuste pour s’en accommoder. Pas de viande, sinon un poulet à l’occasion d’une fête, ou un morceau de venaison quand un chasseur a pu abattre un cerf. Les communications avec la ville de Kollegal, chef-lieu du district à 40 km de là, étaient alors assez difficiles du fait du nombre de petites rivières qu’il fallait passer à gué ; en période de mousson, le village pouvait être coupé de l’extérieur et les camions ne passaient pas. On ne pouvait donc pas s’approvisionner fréquemment en riz et légumes frais. Par souci d’économie et sans doute d’austérité, Jean-Baptiste s’était mis au régime de ses gens. Sa santé le supporta difficilement, et, sur l’avis des docteurs, en mars 1955, Mgr Feuga le ramena à Mysore et l’installa près de lui à l’évêché, en qualité de secrétaire. Il y restera huit ans, assumant diverses fonctions.

     

    C’est à ce moment qu’il prit un grand intérêt à la catéchétique. En raison de la compétence qu’on lui reconnaissait en kannara, il fut nommé membre de l’équipe de révision des prières en kannara. Plus tard, il participa, avec le P. Capelle et le P. Renard, à la rédaction d’un catéchisme avec illustration des images de la méthode Bernadette. Ses coéquipiers avouaient qu’il était un collaborateur difficile, car il était exigeant sur le choix des mots, très critique aussi du travail d’autrui. Mais c’était un bourreau de travail, ayant horreur de perdre du temps, ne faisant jamais la sieste car, disait-il, « c’est du temps perdu ! »

     

    Vint le Concile et l’introduction progressive de la langue locale dans la liturgie. Au cours des années 60, le P. Fraigneau fut le premier du diocèse à se préoccuper du problème. Il s’était procuré une machine à écrire avec caractères kannara, et il se mit à préparer des feuilles de textes liturgiques pour les messes du dimanche. En cela on peut dire qu’il fut un précurseur.

     

    Ces travaux ne l’empêchaient pas de faire du ministère à la cathédrale, où il fut jusqu’en 1964 le vicaire de Mgr Fernandes, maintenant évêque de Mysore.

     

    Après trois ans comme chancelier à l’évêché, il reprit en 1967 la direction d’une paroisse. Son champ d’action était maintenant Pandavapura, petite ville située à 18 km de Mysore, près du célèbre fort de Seringapatam, siège du Sultan Tippou, qui fut un temps allié du Directoire et citoyen d’honneur de la République. Pandavapura a longtemps été connu sous le nom de « French Rocks », car au pied des immenses rochers qui dominent la place se trouvait une petite garnison d’officiers et soldats français, qui assistaient Tippou dans ses guerres contre les Anglais. Il y a là un petit cimetière où l’on peut lire des noms de France, et dont l’entretien est assuré par l’Etat. Les chrétiens sont en général de vieille souche, mais perdus dans la masse non chrétienne et dispersés sur une vaste étendue. Le Père fit l’acquisition d’une petite voiture pour visiter les dessertes, certaines distantes de 40 km. Il avait aussi acheté un projecteur de 16 mm et montrait des films religieux dans les villages. Comme dans ses postes précédents, il était d’une grande régularité dans l’exercice de sa charge, et ne refusait jamais un service, même s’il grommelait pour la forme. A plusieurs reprises, on lui demanda d’enseigner le français à mi-temps au collège Sainte-Philomène, et même à deux reprises quelques cours du soir à l’université quand le titulaire était en congé. Il venait à Mysore, faisait son travail et aussitôt retournait passer la soirée dans sa paroisse.

     

    En 1976, le professeur de français étant atteint par la limite d’âge est obligé de quitter le collège, le P. Fraigneau fut nommé à sa place et devint enseignant à part entière. Il devait passer six ans au collège, mais comme le nombre d’élèves de français est peu élevé, il avait des loisirs ; il se plaisait à offrir ses services à la paroisse voisine de Notre-Dame des Pauvres. Le travail pastoral était vraiment ce qu’il aimait.

     

    En 1982, atteint lui aussi par la limite d’âge, il quitta le collège pour devenir aumônier résident des religieuses brigittinnes, contemplatives dont le couvent se trouve un peu en dehors de Mysore en direction du Sud. Il avait déjà desservi cette communauté à partir du collège au cours des quatre années précédentes, faisant tous les matins 20 km aller et retour. Ces braves Sœurs étant presque toutes origi­naires d’Etats où le kannara n’était pas parlé, et ne le pratiquant guère, leur aumônier insistait pour célébrer la messe en cette langue, la langue liturgique du diocèse, plusieurs fois par semaine. Devenu aumônier résident, il s’installa et se prépara à passer là plusieurs années, assurant la charge spirituelle des douze religieuses de chœur et d’une petite communauté d’aspirantes. Le couvent se trouve sur le territoire de la paroisse Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, grosse paroisse ouvrière, et le P. Fraigneau se fit une joie d’apporter son concours au curé, le P. James Rao, qui garde de sa collaboration un souvenir ému. Elle devait, hélas ! être de courte durée.

     

    Naturellement discret sur sa vie privée, il ne parla à ses confrères de ses problèmes de santé qu’à la veille d’entrer à l’hôpital pour l’opération de la prostate. Il souffrait depuis un certain temps d’une infection rénale, et les analyses avaient révélé un taux d’urée dans le sang double de la normale. Pour cette raison, le chirurgien hésitait à tenter l’opération avant d’avoir réduit l’infection des reins. Le P. Fraigneau insista, pour en avoir fini au plus tôt. Pourtant, il semble qu’il ait eu un pressentiment, même si c’était sous forme de plaisanterie qu’il demanda au procureur du diocèse de lui préparer un cercueil. Quelques mois auparavant, la mort soudaine de son frère théologien l’avait beaucoup affecté, bien qu’il eût caché ses sentiments, et peut-être voyait-il là un avertissement. L’opération eut lieu le 6 septembre, mais il ne se rétablit pas d’une façon normale. Il souffrit beaucoup, refusant de s’alimenter. Le 15, Mgr Fernandes jugea bon de lui donner le Sacrement des malades ; deux jours plus tard il semblait avoir surmonté la crise, et il avait toute sa connaissance, disant même quelques mots en malayalam à l’infirmière. Mais une pneumonie se déclara et son organisme affaibli n’y résista pas. On le mit sous oxygène. Mais la fièvre monta rapidement, et il expira paisiblement dans l’après-midi du 19 septembre.

     

    Les obsèques eurent lieu le lendemain, avec une belle assistance de prêtres, religieuses et paroissiens de Mysore et de Pandavapura qui avaient bénéficié de son ministère, surtout au confessionnal où il était très assidu. Comme Mgr Fernandes l’observait dans son homélie, les prêtres sont dans leurs paroisses souvent confrontés par la mort, celle des autres, mais ne pensent pas suffisamment à la leur. Homme de foi, pénétré du sens de la présence de Dieu, le P. Fraigneau n’a pas été pris au dépourvu par ce rappel prématuré à la maison du Père, même s’il avait fait des plans d’avenir. Sa réserve naturelle l’a sans doute empêché d’avoir beaucoup d’amis intimes parmi ses confrères, mais il était sensible à l’amitié et à l’intérêt que l’on prenait à ses activités. Celles-ci étaient parfois hors du commun. Il arrivait souvent pour un visiteur de le surprendre la main gauche sur un calculateur scientifique et la droite couvrant de sa fine écriture des pages de calculs astronomiques. Lors de son dernier congé, en 1978, il avait fait un voyage en Espagne avec son frère, et tout simplement avait pour cela appris l’espagnol. Son intention, pour le prochain congé, était de visiter la Russie, et il apprenait le russe d’arrache-pied. Il trouvait son bonheur dans ces activités intellectuelles, mais elles ne l’empêchaient pas d’être ouvert aux problèmes d’autrui, des jeunes et des petites gens qu’il savait aider sans qu’on le remarque. Il a quitté ce monde avec la même discrétion, répondant à l’appel du Seigneur qui a voulu qu’il repose dans cette mission de Mysore qu’il a servie fidèlement pendant 32 ans.

    • Numéro : 3754
    • Pays : Inde
    • Année : 1949