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Constant FOURMOND (1846-1901)

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    La Cochinchine orientale pleurait encore la perte de son premier pasteur, lorsque le décès du regretté M.Fourmond vint la jeter à nouveau dans la désolation. A dix jours d’intervalle, le provicaire rejoignait dans la tombe son évêque et ami : dix jours seulement avaient suffi à la mort pour décapiter entièrement notre pauvre Mission. Ce double deuil a étendu un voile sombre sur toutes nos chrétientés : depuis plus d’un mois, églises et chapelles ne retentissent plus que d’offices funèbres et de prières pour les défunts.

     

    M.Constant-Julien Fourmond était né à Epineux-le-Séguin (Mayenne), le 1er mars 1846. Nous ne connaissons sur sa famille et ses premières années que ce qu’il a bien voulu nous communiquer lui-même, dans l’intimité, à plusieurs d’entre-nous. Il ne parlait jamais de sa mère qu’avec émotion. C’était une de ces femmes chrétiennes dont la nature est faite toute de bonté et de simplicité. Sous ce double rapport, le fils fut une image fidèle de sa mère. Elle écrivit un jour à son cher missionnaire, au sortir de la sainte table : « Mon cher enfant, aujourd’hui, j’ai bien prié pour toi et j’ai communié à ton intention. » Or, le soir du même jour, Dieu la rappelait subitement à Lui. Le père de M. Fourmond était de ces hommes de foi « sans peur et sans reproche » dont la race n’est point encore éteinte, grâce à Dieu, dans les catholiques provinces de l’Ouest. Il exerçait la profession de mécanicien.

     

    Lorsque Constant eut fait sa première communion, ses parents le placèrent au collège, et sa vocation à l’état ecclésiastique ne tarda pas à se manifester. Ses études de latin terminées, il entra au grand Séminaire du Mans. Depuis quelques années déjà, son père avait été obligé d’élire domicile en Maine-et-Loire, où il était employé, dans les ardoisières, à la surveillance des machines. Quand l’abbé Fourmond, pendant les vacances du grand Séminaire du Mans, apparut pour la première fois, revêtu de la soutane, au milieu des ouvriers des ardoisières, l’enthousiasme fut général. L’abbé n’était-il pas des leurs ? Il était d’ailleurs si peu fier et si simple : comment ne pas lui faire fête ? Le petit vin d ‘Anjou pétilla dans les verres, le café coula dans les tasses ! Pour faire plaisir à ces braves gens, le jeune séminariste dut accepter beaucoup d’invitations, et en refuser davantage ,pour ne pas se surmener.

     

    Le 11 mars 1868, M.Fourmond ayant à peu près terminé ses études théologiques, entra sous-diacre au Séminaire des Missions-Etrangères. A la fin de cette même année, il reçut le diaconat, et, ordonné prêtre le 22 mai 1869, il se vit destiné à la Mission de Cochinchine orientale, avec M.Landier, son compatriote.

     

    Arrivés à Saïgon, les deux missionnaires durent attendre la mousson favorable pendant six longs mois. Enfin en janvier 1870, ils montèrent sur une barque annamite qui faisait voile pour le Binh-dinh. La traversée fut longue, très longue. Il fallut, à plusieurs reprises, s’arrêter sur la côte pour acheter des vivres. Un jour (on était alors en face de Binh-thuam), les deux voyageurs mettent pied à terre, et se rendent eux-mêmes au marché. Aussitôtt, grand émoi parmi les vendeuses : la plupart se sauvent en emportant leurs marchandises ; les plus effrayées déménagent en abandonnant leurs paniers. De mémoire d’homme, aucun Européen n’avait osé se montrer dans le pays. Les principaux villages firent des remontrances aux barquiers, qui se hâtèrent de gagner le large, après avoir recommandé à leurs hôtes de rester cachés et de ne plus commettre d’imprudence.

     

    A la hauteur de Nha-trang, on apprend de la bouche de quelques chrétiens que Mgr Charbonnier visite le district. Pour se rendre auprès de sa Grandeur la route est longue, mais solitaire ; rien à craindre par conséquent. Vite on cherche des montures, et on part. Mgr Charbonnier était un saint homme, rude et austère. Il accueillit ses nouveaux missionnaires avec bonté, les invita à se reposer auprès de lui le reste de la journée, et, le soir venu : «  Mes enfants, leur dit-il, une barque vous attend ; vous partirez demain matin, et, dans quelques mois, je vous retrouverai au Binh-dinh. » L’ordre était formel, et malgré les fatigues de la longue chevauchée de la veille, les deux nouveaux n’osèrent solliciter quelques jours de répit. Ils se mirent en route et arrivèrent au Binf-dinh, après deux mois d’une naviguation pénible. Ils y attendirent le retour de leur évêque, en continuant l’étude de la langue qu’ils apprenaient avec entrain depuis leur départ de Saïgon.

     

    M . Fourmond fut d’abord dirigé sur Gia-huu, où il fit ses premières armes sous la direction de M.Van Camelbeke. Gia-huu, importante chrétienté située au nord du Binh-dinh, partageait alors avec Qui-nhon l’honneur de servir de résidence au vicaire apostolique, pendant une bonne partie de l’année. Belle église paroissiale, chrétiens fervents, couvents et orphelinats prospères, tout contribuait à rendre le séjour de Gai-huu très agréable. C’est là que pendant trois ans le jeune missionnaire s’exerça au ministère, visitant les paroisses, prêchant et confessant. C’est là aussi que se formèrent entre lui et son curé ces liens d’une sincère amitié, qui ne se démentit jamais.

     

    Au mois de mai 1873, M.Fourmond reçut l’ordre de franchir les montagnes qui séparent Gia-huu du Quang-ngai, et de s’installer dans cette dernière province, comme chef des deux districts de Phu-hoa et de Trung-son. Depuis le martyre du P.Gagelin, en 1833, c’est-à-dire pendant quarante ans, la province de Quang-ngai avait été administrée par des prêtres indigènes, dont le ministère s’était souvent vu entravé par la persécution. M .Fourmond trouva tout naturellement, dans son nouveau poste, beaucoup d’abus à réformer et un bien immense à faire. Jeune et actif, il se donna tout entier à la besogne, partageant son temps entre Trung-son et Phu-hoa, célébrant la messe, le dimanche, tantôt dans une paroisse, tantôt dans l’autre. Les chrétiens eurent vite apprécié les qualités de leur zélé pasteur : sa bonté, sa douceur, sa connaissance de la langue annamite lui concilièrent bientôt tous les cœurs, après plus de vingt ans , on se souvient toujours au Quang-ngai du bon M.Fourmond.

     

    En 1875, le district de Cu-va, situé à l’ouest de Phu-hoa, étant devenu vacant, le vicaire apostolique n’hésita pas à le confier encore aux soins de ce zélé missionnaire, à qui il donna un vicaire de plus. M.Fourmond eut ainsi sous sa direction plus des trois quarts de la province, c’est-à-dire de 5.000 à 6.000 chrétiens. Il acheva une grande église déjà commencée, et construisit entièrement celle de Phu-hoa, qui devait être détruite pendant la tourmente de 1885. Seules deux tours qui en ornaient la façade sont restées debout jusqu’ aujourd’hui, témoins muets des sanglantes hécatombes de la persécution, et leurs flèches élancées semblent indiquer la route que nos martyrs ont suivie en s’envolant au ciel.

     

    Au mois d’août 1878, Mgr Charbonnier mourait à Saïgon et M. Van Camelbeke, provicaire, prenait en main le gouvernement de la Mission. Obligé de s’établir au centre du Bindh-dinh, le supérieur intérimaire rappela son ancien vicaire du Quang-ngai et lui confia sa chère paroisse de Gia-huu. M.Fourmond n’y resta que huit mois, car, après la nomination de Mgr Galibert à la charge de vicaire apostolique, le curé de Gia-huu fut placé à la tête du collège de Nuoc-nhi. La carrière apostolique de M.Fourmond entrait dès lors dans une phase nouvelle. En effet, à partir de ce moment, ses jours devaient s’écouler dans les obscurs labeurs du professorat. En 1884, M.Van Camelbeke, devenu vicaire apostolique, n’eut rien de plus pressé que de nommer M.Fourmond provicaire,  tout en le laissant au Séminaire.

     

    Nous voici à l’année terrible. La bonne Providence, sans doute pour le conserver à la Mission, éloigna le cher provicaire de la Cochinchine orientale pendant toute la durée de la tourmente. Une infirmité, dont la gravité augmentait de jour en jour, le força, au mois de juillet 1885, de se rendre au sanatorium de Hong-kong. C’est là que, quelques semaines plus tard, il apprenait le massacre des confrères et des chrétiens, la destruction des établissements, l’incendie des églises, l’anéantissement de la Mission. Il pleura, dit-on, toutes les larmes de ses yeux, et se hâta de revenir en Cochinchine, quoique imparfaitement guéri, se reprochant amèrement d’avoir perdu une si belle occasion  de cueillir la palme tant désirée du martyre.

     

    À Qui-nhon, il retrouva son évêque, réfugié là avec une partie des chrétiens survivants ; l’autre moitié avait déjà émigré vers la terre hospitalière de Saïgon. Monseigneu confia à son provicaire , quelques mois après, le soin de ces pauvres éxilés, et M.Fourmond alla s’établir auprès d’eux à Saïgon.

     

    Mgr Colombert, aui avec tant de générosité avait pris à sa charge les 3.600 chrétiens de Cochinchine orientale, accueillit M.Fourmond comme un des siens. Sa Grandeur procura un abri et du travail à non malheureux proscrits, intéressa et leur faveur toute la colonie et ne négligea rien pour rendre plus facile à notre provicaire la tâche qui lui incombait. Les missionnaires de la Cochinchine occidentale furent eux-mêmes pleins d’égards et de prévenances pour M.Fourmond, qui, jusqu’à son dernier jour, garda de la Mission de Saïgon le meilleur et le plus reconnaissant souvenir. Il n’en parlait jamais  qu’avec attendrissement. « Voilà une belle Mission, disair-il ; je ne la connaissais pas avant 1886, mais, depuis cette époque, je suis plein d’estime et d’admiration pour elle et pour son évêque. »

    En 1887, après avoir aidé au rapatriement des chrétiens, M.Fourmond dut se résigner à partir pour la France, car seules les sommités médicales de Paris pouvaient lui procurer la guérison de son mal. IL resta en France tout juste le temps nécessaire, et revint immédiatement à Qui-nhon, pour permettre à Mgr Van Camelbeke, très malade lui-même, de partir à son tour.

     

    Ce fut alors que commença le beau mouvement de conversions qui devait, au bout de quelques années, combler amplement les vides causés par la persécution. M.Fourmond eut la joie de le voir grandir d’année en année, et la gloire d’avoir favorisé son essor.

    Au retour du vicaire apostolique, le provicaire se vit avec bonheur déchargé des soucis de l’administration, et reprit l’enseignement de la théologie. Humble et modeste, il eût volontiers cédé à un autre son titre de provicaire. Il se considérait comme un rouage inutile, « la cinquième roue d’un carrosse » ,disait-il en plaisantant. Il se trompait, le saint homme, car il fut toujours un conseiller sage et prudent, aussi bien pour le vicaire apostolique que pour les confrères. Que d’affaires sont passées par ses mains et ont été examinées par lui, avant d’être présentées au supérieur ! Chasue jour, à 4h.1/2 du soir, on voyait M.Fourmond se diriger vers l’évêché, ou le vicaire apostolique vers le collège, et la conversation s’engageait immédiatement sur les intérêts de la Mission. La grande simplicité du cher provicaire et son aimable bonhomie lui donnaient toujours le droit de donner un avis où même de faire une réprimande, sans qu’aucun de nous le trouvât mauvais.

     

    Cependant, depuis trois ou quatre ans, M.Fourmond déclinait à vue d’œil, et sa longue barbe blanchissait de jour en jour : la diarrhée et la dysenterie l’éprouvaient, de temps en temps, sans qu’il y fît grande attention, il est vrai, mais elles usaient sa robuste constitution. Vers la fin du mois d’août dernier, une diarrhée plus violente survint, accompagnée de  digestion pénible. Les remèdes ordinaires n’y firent rien : alors le malade comprit que sa dernière heure était proche. Nous n’en voulions rien croire, mais lui en était persuadé. Il se prépara donc à mourir ; sa préparation dura deux mois et demi. Le 24 septembre au soir, il demanda et reçut avec la plus vive piété les derniers sacrements, que lui administra M.Geffroy. Le lendemain, il convoqua la communauté auprès de son lit pour lui donner ses derniers avis et se recommander à ses prières. Le 20 octobre, l’état du malade restant stationnaire, on l’embarqua pour Saïgon, sur l’avis du médecin. C’est là que, quelques jours après, il eut le bonheur de revoir son évêque. Monseigneur était allé à Canton pour y sacrer le nouveau préfet apostolique, Mgr Mérel ; M.Fourmond, craignant de ne plus jamais le revoir en ce monde, souhaitait de renouveler une dernière fois à Mgr Van Camelbeke l’hommage de son respect et de sa vive affection. Dieu exauça le désir se son serviteur : évêque et provicaire se rencontrèrent, pour se dire un dernier adieu.

     

    Comme les médecins conservaient encore quelque espoir de guérir M.Fourmond, Mgr Van Camelbecke revint à Qui-nhon. Sa Grandeur devait précéder son vicaire dans la tombe. En effet, Elle nous quittait le 9 novembre. Quand on annonça au provicaire cette fatale nouvelle, il se mit à pleurer comme un enfant, puis s’écria : « Monseigneur est parti le premier ; il va bientôt venir me chercher. »

     

    À partir de ce moment, l’état du malade empira de jour en jour, et le 19 novembre , à 4h.1/2 du soir, il s’éteignit paisiblement.

     

    Il n’a pas été donné à notre regretté défunt de mourir dans sa Mission, ce qui eût été pour lui une si douce consolation. Il ne nous a pas été donné, à nous ses confrères, de lui fermer les yeux et de rendre les derniers honneurs à sa dépouille mortelle : Dieu ne l’a pas permis, que sa sainte volonté soit faite ! Nous avons du moins la consolation de penser qu’il repose dans une terre amie, où son tombeau ne sera pas oublié. Qu’importe d’ailleurs le lieu où le corps dort son dernier sommeil, si l’âme est déjà parvenue à son éternelle demeure. « Non habemus hic manentem civitatem, sed futurum inquirimus ».

    • Numéro : 1015
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1869