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Jean FOURCADE (1840-1904)

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    Notre chère mission de Pondichéry est de nouveau en deuil. Les tombes de ses deux vicaires généraux et de plusieurs autres con­frères étaient à peine fermées que notre bien-aimé M. Fourcade rendait sa belle âme à Dieu. C’est pour moi, son ami de cœur, un devoir et une consolation de consacrer quelques pages à sa mémoire.

    De l’enfance de notre regretté défunt, je sais fort peu de chose. Pendant les nombreuses années que j’ai eu le bonheur de vivre dans son intimité, ce n’est qu’à deux ou trois reprises que je l’ai entendu évoquer le souvenir de son premier âge. J’attribue ce silence à sa réserve et à sa modestie qui ne lui permettaient guère de révéler les choses où son moi était seul en jeu. Peut-être aussi craignait-il de malédifier, en racontant certaines peccadilles et espiègleries qu’une conscience timorée eût pu se rappeler sans s’effaroucher, mais qu’il se reprocha lorsque la grâce de Dieu, lui donnant toute son empreinte, eut fait l’âme éminemment sacerdotale que nous avons connue et aimée.

    Ce que je sais, c’est qu’il naquit de parents foncièrement chrétiens, à Artigueloutan, au pays de Henri IV, sous le beau ciel de Pau, le 3 novembre 1840. Il reçut au baptême le nom du disciple bien-aimé et il le porta très dignement. On se plaisait, dit un de ses compa­triotes, à retrouver sur sa physionomie quelque chose des traits du roi vaillant précité, et tel de nos confrères ne l’appelait jamais que Henri IV.

    Après avoir étudié les premiers éléments de la langue latine chez le curé de sa paroisse, il fut envoyé au séminaire de Saint-Pé. Ses débuts scolaires ne furent pas brillants et ne présageaient guère le missionnaire incomparable qu’il devait être plus tard. Le petit lutin, qui allait un jour marcher si ardemment et si joyeusement à la con­quête des âmes, en ce temps-là déployait ses ardeurs et sa gaîté à faire des niques fréquentes à la discipline. Sa pétulance et ses esca­pades allèrent même si loin que le supérieur de la maison fit venir son père et lui dit : « Vous perdez, Monsieur, votre temps et votre argent à vouloir faire entreprendre des études à « votre garçon : je vous engage fort à le ramener chez vous et à le garder. » Et Jean, confus, mais pas fâché, ce semble, revint tranquillement au foyer paternel. Le bon curé d’Artigueloutan, qui aimait ce petit bonhomme aux yeux vifs et à la face épanouie, qui ne détestait nullement son caractère ardent, — car ce caractère, disait-il, a bien ses avantages : n’est-il pas souvent celui qui fait les braves et les héros ? — le bon curé conseilla à ses parents, quelque temps après, de le renvoyer au séminaire, non de Saint-Pé, mais de Larressore. Jean, déjà quelque peu assagi, repartit assez content. Bientôt arrive la retraite : c’est le coup de grâce ; un changement complet s’opère en lui. Le turbulent élève est devenu doux et bon, charitable pour tous, ardent au travail, pieux comme un ange. Il poursuit et achève ses études avec succès, puisque au sortir du grand séminaire, n’étant encore que sous-diacre, il reve­nait, sur la demande de ses anciens maîtres, comme professeur de troisième au séminaire de Larressore. Évidemment, c’était la valeur exceptionnelle de leur ancien élève qui leur avait inspiré cette démarche.

    Tout en enseignant les belles-lettres, le jeune maître faisait des rêves. Mais qu’on ne s’alarme pas : c’étaient de beaux et purs rêves. Au pied de son crucifix, il avait apprécié la valeur des âmes et s’était juré de les sauver. Où donc se perdaient-elles plus nombreuses ? Sans doute, dans les régions encore païennes. S’il y courait !... Vive Dieu ! Prosterner le monde devant Jésus-Christ, quel bonheur ! Et puis, si au terme du voyage dans quelque Chine ou Japon inconnu il lui était donné de cueillir la palme triomphale du martyre ! Quel beau jour ! Bientôt l’obsession sainte devient tellement impérieuse que le jeune professeur n’y tient plus. Il se sépare de ceux qu’il avait tant aimés jusque-là, et sans plus prêter l’oreille que saint Paul aux voix qui amollissent le courage et le retiennent, il prend le chemin du séminaire des Missions-Étrangères.

    Ce qu’il fut à la rue du Bac, il en a laissé lui-même le souvenir dans des notes, malheureusement trop longues pour être reproduites ici. Qu’il me suffise de dire qu’elles révèlent un cœur de plus en plus épris de la perfection, de l’amour de Dieu et des âmes. Qu’on

    en juge par ces simples mots, écrits au lendemain de sa prêtrise : « O mon Dieu ! accordez-« moi la grâce de vous aimer chaque jour davantage afin que j’aime de plus en plus les âmes. « Car aimer et sauver les âmes, c’est le point de départ de notre vocation, le principe et la fin « de notre sacerdoce. Désormais, je n’aurai plus qu’une passion : le salut des âmes. C’est pour « elles, aimées en Dieu, que je me suis consacré ; pour elles, que je suis prêt à courir à toutes « les fatigues et à tous les combats de l’apostolat ; pour elles, que je veux mourir. Voilà mon « programme pour toute ma vie de missionnaire. O Marie, ô ma divine Mère, aidez-moi à le « remplir jusqu’au dernier souffle de mes jours. »

    C’est dans ces heureuses dispositions qu’il reçut l’onction sacerdo­tale et sa destination pour Pondichéry. Ce n’est pas celle-ci, sans doute, que son âme ardente et généreuse avait ambitionnée pendant son professorat et devant le tombeau de nos martyrs. Heureux quand même de se conformer aux desseins de la Providence, il ne s’écrie pas moins : « Vive Pondichéry ! » et ne songe plus qu’à sa nouvelle patrie, où il va trouver bien des consolations, mais aussi beaucoup de souf­frances et le martyre... à petit feu.

     

    À peine a-t-il touché le sol de l’Inde qu’il est nommé au Collège colo­nial comme professeur de seconde et de plusieurs autres cours spé­ciaux. Cette situation exigeait chez le jeune maître des aptitudes par­ticulières et un travail considérable. Ces aptitudes, il les avait, nous le savons : ce travail ne l’effrayait pas. Doué d’une nature très vive, mais aussi d’une haute intelligence, il devint, en peu de temps, un professeur distingué. Après de longues années, ses élèves se rap­pellent encore les leçons qu’ils ont reçues de lui, cette tendresse et cette affabilité qui lui avaient gagné tous les cœurs, au point que la plupart des enfants du collège l’avaient choisi pour directeur de leur conscience. Entre temps, il étudiait le tamoul qu’il devait parler un jour aussi facilement qu’un Indien.

    Six ans se sont écoulés, et M. Fourcade est toujours professeur. Que de fois il a jeté des regards saintement jaloux sur ses heureux con­frères, déjà lancés dans l’arène ! Enfin son tour arrive. Il va voir se réaliser le vœu de toute sa vie, et faire briller aux yeux de tous les merveilleux  trésors de zèle et de charité de son âme si apostolique.

     

    C’était en 1875. A cette époque, l’Inde presque tout entière était en proie à un épouvantable fléau. Pas de pluies, par conséquent point de moisson. Des milliers de personnes mouraient de faim dans leurs cases ou sur les places publiques. On en voyait qui mâchaient des racines plus ou moins malsaines, la moelle de cactus, les feuilles des arbres et les herbes que les animaux même dédaignent. C’était affreux !

    Mais le malheur conduit à Dieu. Une foule de ces infortunés qui, au temps de leur prospérité, avaient fermé l’oreille à l’appel de Dieu, vinrent se présenter aux missionnaires et demander le baptême. Un digne prêtre, le P. Aroulmarienader, établi à Vikravandhy, en reçut un grand nombre, mais ne pouvant seul suffire à instruire et à bapti­ser tant de monde, il demanda à Mgr Laouënan de diviser son dis­trict et de fonder une nouvelle station à Alladhy, situé à dix milles de sa résidence. On devine aisément sur qui se porta le choix de l’évêque pour occuper ce poste. Dans de pareilles circonstances, ne fallait-il pas un homme d’un zèle et d’une activité extraordinaires ? Au comble de la joie, notre ami vole vers le champ de bataille, résolu à vaincre ou à mourir. A peine installé, il voit venir à lui des centaines d’infi­dèles demandant à devenir chrétiens. Quel épanouissement pour son âme ! Avec quelle ardeur il se met incontinent à l’œuvre ! Convaincu que tant vaut l’instruction religieuse, tant vaut le catéchumène et, plus tard, le chrétien, il ne recule devant aucun travail, devant aucune fatigue, pour implanter dans ces âmes matérielles et grossières la foi et les vérités chrétiennes. « Quel « homme ! Quel catéchiste incompa­rable ! » disait en parlant de lui Mgr Laouënan ; aussi, quelques années plus tard, quand on rencontrait un néophyte plus instruit, d’une régu­larité et d’une piété hors du commun, on pouvait dire à coup sûr : il vient d’Alladhy. Du reste, il avait tout ce qu’il faut pour réussir dans cette tâche dure et pénible. Le charme de sa parole, la bonté attirante de son visage, sa profonde connaissance de la langue et du caractère indous, sa patience inaltérable, son grand amour pour ses enfants spiri­tuels : oh ! cet amour, on le voyait, on le sentait, il éclatait dans ses paroles et dans ses actes ; son immense compassion pour toutes leurs misères ; enfin, son indulgence pour excuser leurs fautes, pour pallier leurs défauts, tout concourait à faciliter et à féconder son enseignement en lui attirant les esprits et les cœurs. Ce n’est pas lui qui oublia jamais que le missionnaire doit passer bien des choses à ses néophytes, à peine sortis du paganisme.

     

    Avec un missionnaire doué de tant de qualités et de vertus, on comprend que l’œuvre des conversions devait marcher bon train. Il avait déjà baptisé environ 3.000 païens, dont un bon nombre avaient passé à un monde meilleur, quand le choléra le plus affreux vint se joindre à la famine et jeter partout le deuil et la désolation. La pré­sence de ce nouvel ennemi exigeait nécessairement un surcroît de travail. M. Fourcade sut être à la hauteur des événements. N’y avait-il pas dans ce petit corps les énergies d’une âme d’acier ? Sans compter avec la peine et les dangers de la contagion, il est debout nuit et jour, il vole partout où on l’appelle. On le trouve tantôt auprès des affamés à l’agonie, tantôt au chevet des cholériques dont il console et reçoit le dernier soupir. Que de baptêmes d’enfants donnés ainsi à l’article de la mort ! Ils sont légion les pauvres déshérités, ouvriers de la onzième heure, qui l’ont devancé en paradis, après avoir lavé leur robe dans le sang de l’Agneau. « Vraiment, disait-il ensuite, le ciel était à « bon marché et le ministère apostolique bien consolant, en ce temps-là .» C’était, en effet, l’âge d’or de la mission de Pondichéry.

     

    Hélas ! ces consolations ne furent pas longtemps sans mélange. Comme toute œuvre  divine, la sienne devait être fondée sur la souffrance. La famine et le très grand nombre de baptêmes, donnés dans plusieurs autres districts du nord, avaient épuisé les ressources de la mission. « Suspendez sans retard l’œuvre des conversions et ne comptez plus sur les secours de la procure », lui écrivit alors Mgr Laouëan, le cœur gros de tristesse. Pauvre Père Fourcade ! Qu’allait-il faire ? Qu’allait-il devenir ? Il avait à assister plus de 2.000 néophytes contre les horreurs de la famine ; il ne voyait partout que des squelettes ambulants ; il n’entendait partout que ces cris : « J’ai faim, j’ai faim ! » De plus, les protestants, toujours aux aguets pour pervertir les âmes, étaient là, les mains pleines de roupies, les offrant à tout venant en échange de l’apostasie. Quelle tentation pour ces pauvres affamés ! quelles traverses pour le malheureux missionnaire ! Enfin, pour comble d’infortune, il se voyait, lui, l’apôtre passionné des âmes, réduit, faute d’argent, à refuser le baptême à des centaines d’infidèles, qui venaient chaque jour le lui demander et qu’une mort certaine allait, à brève échéance, emporter sans espoir aux pieds du souverain Juge. Oh ! il faut avoir connu ces angoisses pour en comprendre l’amertume. Pauvre ami ! s’il n’eut pas le martyre du sang, celui du cœur ne lui fut guère épargné, puisque ce cœur devait se briser avant le temps.

    Dans ces douloureuses conjonctures, il ne lui restait qu’une solution possible, prier et jeter le cri d’alarme vers la France, la pourvoyeuse toujours compatissante des missionnaires en détresse. Le misereor super turbam lui inspira de tels accents de pitié qu’à la vue de tant de misères à la fois, les cœurs généreux s’émurent et lui envoyèrent sans retard d’abondantes aumônes. Aujourd’hui encore, le cœur s’attendrit en lisant les lettres si belles, si touchantes qu’il adressa à Mgr Morel, le zélé directeur des Missions catholiques. Honneur et reconnaissance à ce pieux prélat, à toutes les personnes charitables qui furent la pro­vidence de notre missionnaire, les bienfaiteurs de tant d’âmes qui les bénissent avec lui au ciel et sur la terre.

    Grâce à ces secours souvent répétés, notre saint missionnaire put sauver la vie à ses bien-aimés enfants spirituels et continuer l’œuvre des conversions. Même après la famine qui dura trois ans, il sut se procurer des ressources et entretenir le mouvement des âmes vers notre sainte religion. Tout compte fait, j’évalue à plus de 15.000 le nombre de celles qu’il a données à l’Église ou au ciel, pendant son séjour de vingt ans à Alladly. Quel heureux mortel !

    On lui a reproché quelquefois sa trop grande générosité envers ses néophytes, mais n’avait-on pas formulé déjà le même grief contre Mgr Laouënan, son maître et son modèle ? Il était donc en bonne com­pagnie et comme Sa Grandeur, il pouvait répondre : « Laissez, laissez, « j’aime mieux être grondé pour avoir été trop généreux que pour avoir été trop serré. Frange « esurienti panem tuum, ajoutait-il. Cette parole a été dite spécialement pour nous ; j’en « prends ma part et j’engage chacun à en prendre la sienne.»

    L’édifice spirituel d’Alladhy, solidement construit, pouvait défier maintenant tous les vents et les orages. Le troupeau, fier de son pas­teur et plein d’affection pour lui, marchait docile à sa voix ; chaque dimanche, de nombreuses brebis accouraient joyeuses à l’appel de la cloche, et leur attitude pieuse et recueillie disait assez quelle rapide et profonde transformation leur avait fait subir le saint apôtre. Il ne lui restait plus qu’à élever un temple matériel, digne du premier. Depuis longtemps déjà, il en avait caressé le projet et conçu le plan, mais il ne put qu’en poser les assises. La Providence avait d’autres vues sur lui. Nouveau David, il devait laisser au Salomon, appelé à être le continuateur de son zèle, de ses travaux et de ses vertus, le soin de poursuivre et d’achever cette grande œuvre. Elle est à peu près ter­minée aujourd’hui, et chacun s’accorde à dire que la spacieuse et superbe église gothique d’Alladhy fait le plus grand honneur à la religion et au beau talent de M. Godec.

     

    Suivons maintenant à grands pas M. Fourcade sur un autre théâtre. En 1894, quand la grande paroisse de la cathédrale vint à vaquer, Mgr Gandy, bon juge du mérite de ses missionnaires, se hâta d’appeler ce bien-aimé confrère à ce poste d’honneur et de dévouement, dans lequel il devait passer les dix dernières années de sa carrière. Inutile de dire avec quel serrement de cœur il se sépara de ses très chers néophytes, auxquels il croyait avoir donné sa vie sans retour. Lui qui avait eu tous les courages, il n’eut pas celui de leur annoncer son départ; il s’échappa sans mot dire, pendant la nuit. Bien lui en prit. Est-il certain qu’ils lui eussent permis de s’éloigner ? Du moins, il lui eût fallu affronter bien des sanglots et des larmes.

    Dans cette nouvelle position M. Fourcade trouva amplement, comme à Alladhy, de quoi exercer l’ardeur de son zèle : une chrétienté de plus de 8.000 âmes, un vaste champ d’action admirablement préparé par ses pieux prédécesseurs, de nombreuses confessions chaque jour, des catéchismes réguliers par semaine, des prédications, des retraites aux communautés religieuses, le soin des pauvres et des malades ; en un mot, toutes les œuvres du ministère dans une grande et fervente chré­tienté. Certes, il y en avait assez pour absorber le temps et consumer les forces d’un missionnaire plus solide que lui ; cependant son zèle n’était point satisfait, son cœur n’était qu’à moitié content : il lui man­quait une chose essentielle à son bonheur : des conversions. Il s’en allait répétant sans cesse cette prière de nos saints Livres : Da mihi animas, Domine. Et le Seigneur, qui mesure ses grâces à nos désirs, lui en donna. Là où on ne recueillait généralement que de rares épis, il eut la joie de récolter une riche moisson de 2.200 âmes. Quelque temps après, il découvrit et exploita, à l’hôpital colonial de la ville, un nouveau filon qui lui donna également de très consolants résultats. Chaque soir, après des journées on ne peut plus laborieuses et pénibles sous le ciel de feu de Pondichéry, au lieu de chercher sur les bords de la mer un air plus pur et plus frais, son délassement, à lui, était de visiter les malades de cet établissement. S’arrêtant plus volontiers auprès du chevet des païens, il leur adressait quelques-unes de ces paroles qui ont le don d’aller droit au cœur et de faire aimer celui qui les a prononcées, et ne se retirait qu’après leur avoir prêché Dieu et son royaume. Dans les visites suivantes, il continuait de les encourager, de les soigner lui-même, de les instruire avec tant de soin et de dévouement que tous, ou à peu près, demandaient bientôt le baptême, car, disaient-ils, une religion qui rend si bons ceux qui l’enseignent et la pratiquent, doit être bonne, la seule bonne. Et c’est ainsi que, ouvrier infatigable, il semait partout et toujours, bien persuadé que le Père de famille ferait germer la semence.

    Nous avons vu les œuvres de l’apôtre ; voyons maintenant ce qu’il était lui-même.

     

    Le secret de toute cette vie, remplie de succès, était une tendre et solide piété, un profond amour de Dieu. M. Fourcade se dépensait beaucoup, il est vrai, pour les œuvres extérieures, mais il n’oublia jamais que le plus nécessaire était l’union avec Jésus. Cette union, il savait l’entretenir et la vivifier par la pratique de l’oraison et tous les exercices de la vie intérieure. Mort au monde et à lui-même, il ne vivait que pour Dieu et les âmes, ce qui se manifestait en lui par une foule de réflexions pieuses et charitables, qu’il faisait en toute occasion et comme naturellement. Son bréviaire et ses autres livres de piété étaient remplis d’aspirations, d’actes d’offrande et d’amour, écrits de sa propre main. Aussi, plus on le voit tel qu’il était, plus on se dit à soi-même : « Oh ! comme il aimait le bon Dieu ! »

    Une autre vertu qui brillait en lui, c’est la charité. Très réservé dans ses paroles et dans sa conduite, il l’était surtout en ce qui touchait la réputation d’autrui. Sous ce rapport, il était vraiment exemplaire. Bien rares, je crois, sont ceux qui ont pu saisir sur ses lèvres la moindre parole désobligeante, et dans sa conduite, le moindre procédé qui pût déplaire. Quant il ouvrait la bouche, c’était toujours pour dire une parole aimable, pour faire ressortir les qualités de chacun. D’une bonté sans égale envers tous ses confrères qu’il aimait sincèrement, profondément, il était particulièrement affable envers les plus jeunes, et c’est avec une tendresse vraiment maternelle qu’il s’efforçait d’adou­cir aux nouveaux venus les peines et les difficultés du début, surtout celles adhérentes à l’étude de la langue indoue. Pour eux, il redevenait volontiers professeur, et c’était véritablement une bonne fortune de trouver en arrivant un maître aussi habile. D’ailleurs, son dévouement les suivait dans tous les postes où la Providence les appelait. On pourrait composer un volume avec les lettres qu’il leur adressait, lettres toujours consolantes et fraternelles, où les conseils alternaient avec les encouragements, cherchant toujours à échauffer leurs cœurs, à aiguiser leur courage, à purifier leurs intentions, agrémentant le tout, suivant ses ressources, d’un billet doux de 40 ou 50 francs, sur­tout quand il écrivait aux confrères chargés des nouveaux chrétiens. Ceux-là étaient, à juste titre, ses Benjamins, et Dieu seul sait tous les services qu’il leur a rendus, tout le bien qu’il leur a fait. Il est vrai de dire qu’ils en étaient dignes et en ont bien profité.

    Le cher M. Fourcade unissait aux attrayantes qualités que je viens d’énumérer la simplicité la plus exquise. Nul ne fut jamais moins prétentieux que lui ; nul ne se tint plus loin de toute pose, de toute fatuité, de toute ostentation. Il était ce qu’il était, sans y prendre garde, sans même le savoir. Enfin, s’il est vrai de dire « qu’un saint triste est un triste saint », on peut affirmer que sa gaieté inaltérable le faisait ressembler de tout près à l’aimable saint dont j’emprunte les paroles. Ce riche et rare ensemble de vertus et de qualités lui avait attiré non seulement 1’affection, mais encore la confiance de tous les missionnaires. Aussi, au cours des retraites ecclésiastiques, il avait peine à suffire à l’empressement de ceux qui se disputaient le droit de lui ouvrir leur conscience et de lui exposer les besoins de leur âme. Du reste, il était le confesseur ordinaire de la plupart des prêtres de Pondichéry.

     

    Les travaux excessifs auxquels il s’était livré, avec une ardeur incroyable pendant toute sa vie, avaient depuis longtemps miné ses forces. Il eut, il y a deux ans, une forte attaque de dysenterie qui le con­duisit à deux doigts de la mort, et dont il ne se remit jamais complètement. Son énergie, peu commune, le soutint encore pendant plusieurs mois. A toutes les recommandations qu’on lui faisait de prendre du repos, il se contentait de répondre : « Je n’ai pas le temps, je me reposerai en paradis. » Un jour cependant, les forces trahirent son courage, il dut s’avouer vaincu et se retira chez son ami, à la cure de la paroisse blanche. Huit jours après, il tomba dans un tel état de faiblesse et de souffrance qu’on jugea prudent de faire venir M. Camail, médecin en chef de la colonie. Celui-ci déclara que notre cher malade était atteint d’une maladie de cœur très avancée, et qu’il pouvait mourir d’un moment à l’autre. Il ordonna ensuite de le conduire à l’hôpital où, seules, nos excellentes religieuses de Cluny pouvaient lui donner les soins réclamés par son état. Il se soumit docilement, et entra à l’hôpital le jour même.

    Le dénouement prompt et fatal que nous avait laissé craindre le docteur ne se réalisa point, heureusement. Dieu, sans doute, voulait purifier encore, par la souffrance, l’âme de son serviteur et embellir sa couronne, avant de l’appeler à lui. La mort ralentit ses pas, et l’état aigu de la maladie fit place à un état chronique. Les crises du cœur disparurent, mais la souffrance, quoique diminuée, ne cessa point. Le cher malade était condamné à passer ses journées et ses nuits sur une chaise longue, où le sommeil venait rarement le visiter. Néanmoins jamais la moindre plainte ne sortit de sa bouche. Ses souf­frances, jamais personne ne sut si elles étaient grandes ou petites. S’il parlait quelquefois des fantaisies de son cœur  qui battait la charge, c’était pour le mettre à la raison. En le voyant toujours si calme, si maître de lui-même, parfois même si gai, je me disais que si cet homme fût tombé entre les mains des bourreaux, ni le fer ni le feu n’auraient pu lui arracher un cri de douleur.

    Son oraison était continuelle. Qui dira les actes d’amour, de rési­gnation, de confiance et les invocations brûlantes qui s’échappaient de son cœur, tout le long du jour ? Ne pouvant plus exercer l’apostolat de la parole, il repassait sans cesse en esprit les districts de la mission, et adressait au ciel de ferventes supplications, en même temps qu’il offrait sa vie pour le besoin de chacun d’eux.

    Enfin la purification était achevée : l’heure de la délivrance allait sonner pour le vieil apôtre. Le 26 juillet, jour de la fête de sainte Anne, il rendait sa belle âme à Dieu, après avoir reçu tous les secours de la religion, avec une piété et une résignation admirables.

    Notre vénéré et bien-aimé archevêque, Mgr Gandy, a bien voulu, à l’occasion de la mort de notre regretté M. Fourcade, écrire quelques lignes aux Missions catholiques. Je me plais à les retracer ici. « Ce cher confrère, dit Sa Grandeur, a terminé par une sainte mort une vie « toute employée au salut des âmes et surtout à la conversion des païens. Sous ce rapport, son « zèle n’a jamais faibli et sa dernière pensée a été pour recommander cette œuvre, si chère à « son cœur d’apôtre. Après avoir reçu les derniers sacrements, il prit la main de M. Morel, son « successeur comme curé de la cathédrale, en disant : « Surtout n’oubliez pas les nouveaux « chrétiens. Encouragez-les, sou­tenez-les, aidez ceux qui en sont chargés, c’est l’œuvre la plus « belle de la mission.»

    « Sa mort est une très grande perte pour nous. Quoi qu’il fût condamné depuis longtemps à « un repos absolu, sa présence était un exemple, un encouragement pour tous les « missionnaires qui tra­vaillent parmi les néophytes.

    « Un instant avant sa mort, montrant du doigt un être invisible, il a demandé à M. « Escande :

    « — Pourquoi cet ange est-il venu là ? — Qu’est-ce que vous dites ? Père.

    « — Pourquoi cet ange est-il venu là ? répète le mourant.

    « — Vous êtes malade, le bon Dieu vous l’a envoyé pour vous fortifier.

    « — Ah ! fit-il, c’est bien. » Et il s’endormit dans le Seigneur.

    « Ses obsèques, continue Sa Grandeur, ont été un vrai triomphe. Parti du presbytère « provisoire de la nouvelle église du Sacré-Coeur, le cortège se déroulait sur une longueur « d’au moins un demi-kilomètre. Tous les chrétiens de Pondichéry y assistaient ; les païens et « les musulmans étaient accourus aussi et se tenaient avec un grand respect sur tout le « parcours.

    « M. Fourcade a voulu finir ses jours près de l’église du Sacré-Cœur, pour lequel il avait « une grande dévotion. Assis ou couché, il suivait la marche des trauvaux. Beaucoup « d’ouvriers étaient des néophytes qu’il avait baptisés ; il était heureux de les voir passer, « porter des briques et du mortier, et de sa voix presque éteinte, il leur donnait souvent des « paroles d’encouragement. »

    Tel était l’incomparable missionnaire que nous avons perdu. Perdu ? Non, car au ciel, où il est déjà sans doute, il intercède maintenant pour nos chrétiens qu’il a tant aimés, pour les païens qu’il aurait voulu tous sauver : ea quœ cor adussit urget nunc quoque charitas. Ne disait-il pas souvent : « Quand je serai en paradis, je demanderai au bon Dieu de m’envoyer en expédition chez les païens, pour leur donner l’idée de se convertir. C’est alors que commencera  ma vie de mission. »

    Il n’oubliera pas non plus ceux qui ont combattu à ses côtés le bon combat et qui continuent de lutter jusqu’à ce que, pour eux aussi, sonne l’heure dernière, celle où commence le suprême et éternel repos.

    Malgré ces consolantes pensées, je ne puis cependant m’empêcher de m’écrier avec saint Bernard pleurant son frère Gérard : « O mon frère, pourquoi m’as-tu été enlevé ? Qui consulterai-je désormais dans mes peines d’esprit ? À qui recourrai-je dans mes embarras ? Qui portera avec moi le fardeau de mes maux ? Pourquoi avons-nous été séparés par la mort, nous qui marchions en si bonne harmonie ? Dieu veuille, bien-aimé frère, que je ne t’aie pas perdu, mais seulement que tu m’aies précédé et que je te suive bientôt là-haut. »

     

     

    • Numéro : 970
    • Pays : Inde
    • Année : 1868