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Jean FOUQUE (1877-1948)

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    M. Fouque appartenait à une famille de souche lyonnaise dans laquelle la fidélité aux devoirs religieux était traditionnelle. Il semble qu’elle y ait été incrustée d’une façon particulière par un martyr de la Révolution, l’abbé Edmond Olivier, chanoine de Saint-Dizier, guillotiné à Lyon le 22 janvier 1794 pour avoir refusé de prêter le serment à la Constitution civile du Clergé. A la veille de monter sur l’échafaud, il avait légué à M. Etienne Fouque, bisaïeul de notre confrère, une grande et belle croix noire sur socle, avec le Christ en ivoire ; beaucoup d’entre nous ont pu l’admirer au bureau de M. Fouque ; à la fois relique de martyr et souvenir de famille, il y tenait comme à son trésor le plus précieux.

     

    C’est dans cette famille lyonnaise, à la paroisse du Sacré-Cœur, que naquit le 25 avril 1877 Jean-Joachim-Marie Fouque. Le père était employé comme directeur commercial dans une maison de bonneterie en gros, dans la famille Grandjanny, dont un fils a été missionnaire à Pondichéry.

     

    M. Régis Fouque eut dix enfants, parmi lesquels Dieu en choisit quatre pour son service : Sœur Thérèse, Fille de la Charité, tuée dans son hôpital lors d’un bombardement de Saint-Etienne le 26 mai 1944 ; Sœur Claudia, de la même Congrégation et enfin Sœur Marie du Rosaire, missionnaire de la Société de Marie, actuellement à Saint-Louis en Nouvelle-Calédonie.

     

    Jean était le troisième de la famille, et dès son enfance, il avait été fier d’avoir été choisi comme parrain du neuvième enfant, plus tard Mme Laurent. Les trois religieuses, Mme Laurent et notre confrère ont vécu jusqu’à un âge avancé, les cinq autres sont morts en bas âge. Il semble que la vocation sacerdotale de Jean ait été précoce. Tout petit, il montra beaucoup d’aptitude pour l’étude. Dans la famille, il se plaisait à aider ses sœurs à faire leurs devoirs de vacances. Lui-même brillant élève, était souvent le premier de la classe ; son père était heureux de le voir venir en fin d’année couvert de lauriers, une brassée de livres de prix sous les bras. Bien avant sa première communion, dans ses jeux d’enfant, il aimait « célébrer la messe » devant ses deux sœurs cadettes et leurs poupées, exigeant de son auditoire un sérieux parfois difficile à obtenir. Un jour, il poussa plus loin ses fonctions « sacerdotales » ; c’était la fête de la Sainte Vierge, sa patronne. Il lui devait, pensait-il, un sermon : il improvisa donc une homélie à sa façon.

     

    A la maison, on lisait les « Missions catholiques », dont les récits enthousiasmaient le jeune auditoire. Joannès, comme on l’appelait dans la famille, rêvait déjà d’être martyr ! Il avait à peine neuf ans quand un jour il dit à sa sœur future missionnaire en lui mettant des pierres dans la main : « Voilà : moi je suis chrétien ; toi, tu es mon bourreau, lance-moi des pierres. » Obéissante, celle-ci en lança deux, non pas sur son frère, mais à côté. Joannès se fâcha. « Vise-moi donc ! », dit-il d’un ton impératif. Cette fois la pierre atteignit l’apprenti martyr au front et une goutte de sang perla. La maman intervint, mais Joannès prit toute la responsabilité de la blessure. Un autre jour, c’était l’année de sa première communion, les enfants étaient à Charbonnières, chez leur grand’mère. Les « Missions catholiques » apportèrent le récit d’une défénestration de chrétiens. L’enfant se demanda s’il aurait le courage de supporter le martyre ; pour le savoir, il ne trouva rien de mieux que de sauter du haut de la terrasse, heureusement pas trop haute. Il se démit pourtant l’épaule et en souffrit beaucoup le lendemain.

     

    Dès cette époque-là l’enfant avait une vive dévotion au Sacré-Cœur et cherchait à la répandre autour de lui. Il avait coutume de dire à ses sœurs : « Pour sauver les âmes, il faut beaucoup prier, mais il faut y joindre la souffrance. » C’est dans cet esprit, qu’au moyen d’une corde à nœuds il se fabriqua un cilice que sa mère fit disparaître dès qu’elle s’en aperçût.

     

    Après avoir fait ses études primaires chez les Frères des Ecoles chrétiennes d’Ainay, il passa à l’école de La Salle, à Lyon ; il en sortit avec les diplômes du baccalauréat et de la licence ès sciences. Durant les trois dernières années des études secondaires, il fut sans interruption, premier de son cours. De l’école de La Salle, il était disposé à entrer au Séminaire des Missions-Étrangères, quand, sur les conseils du Supérieur, M. Delpech, son directeur spirituel, M. Sifflet, l’orienta vers le séminaire Saint-Irénée. Durant deux ans il y étudia la philosophie et y fut tonsuré le 30 mai 1896. Il demanda alors son admission au Séminaire de la rue du Bac. En nous le présentant, son Supérieur, M. Perra, en fit un vif éloge et le déclara spécialement doué pour les mathématiques et la théologie.

     

    M. Fouque entra donc au Séminaire des Missions-Étrangères le 18 septembre 1896. A cette époque-là les notes des examens étaient données de 0 à 5, mais dans des cas exceptionnels, pour marquer un examen particulièrement brillant, on donnait la note 5 ¼ ; M. Fouque l’obtint plusieurs fois. Il fut ordonné prêtre le 24 juin 1900 et le même jour il reçut sa destination pour la Mission du Kouang-Tong vers laquelle il s’embarqua le premier août suivant.

     

    A notre grand regret nous ne savons pas quelles furent les impressions de ce cœur ardent le jour de son ordination sacerdotale. M. Fouque ne disait pas à tout le monde ses sentiments intimes ; mais tous ceux qui l’ont connu savent combien sa piété était grande et solide. Il ne pouvait cacher sa ponctualité à faire ses exercices de piété, son ardeur au travail et sa force d’âme dans la souffrance. Toute sa vie il eut un estomac déplorable qui fit son tourment. Dieu seul pourrait révéler comment notre confrère fécondait ainsi ses prières en les associant à la croix quotidiennement supportée.

     

    Quand il arriva en Extrême-Orient, sa Mission comprenait encore toute l’immense province du Kouang-Tong. Les missionnaires y prêchaient en plusieurs langues. M. Fouque dut se mettre à l’étude du cantonnais sous la direction de M. Le Taillandier, dans le poste de Ko-Tchao. Envoyé ensuite aux districts de Patchao et Shekeheng en 1902, il y demeura jusqu’en 1905. A ce moment-là, Mgr Mérel, Vicaire apostolique du Kouang-Tong décida la fondation à Canton même d’un collège d’enseignement secondaire. Il fit appel à la compétence et au dévouement de M. Fouque. Il est facile d’imaginer tout le travail que cette entreprise exigea de lui. Pour fonder le collège on mettait à sa disposition un orphelinat bâti jadis par Mgr Guillemin. Il fallait donc transformer l’immeuble pour l’adapter à sa nouvelle affectation ; il fallait en outre trouver des professeurs, établir un règlement, chercher des élèves et tout mettre en train. A ces difficultés matérielles vinrent s’en ajouter d’autres occa-sionnées par des divergences de conception de certains de ses collaborateurs. Malgré tout, le collège commençait bien et prenait bonne tournure ; de grands espoirs étaient permis, quand les forces trahirent M. Fouque. En novembre 1906, Mgr Mérel dut l’envoyer à Shanghaï prendre du repos et au printemps suivant, le Vicaire apostolique décidait d’imposer au malade un long séjour en France. Il y arriva le 17 juillet 1907 et dut se soigner sérieusement pendant deux années. Il se rembarqua pour rejoindre sa Mission le 10 octobre 1909. Mgr Mérel le nomma alors au poste de Santcheung où tout était à créer. M. Fouque se mit vaillamment à l’œuvre ; mais malheureusement la tâche était au-dessus de ses forces ; de nouveau terrassé, il dut reprendre le chemin du pays natal en novembre 1912. Ne pouvant rester inactif, il obtint l’autorisation de s’installer à la procure de Marseille pour y aider M. Milliet surchargé de besogne. C’est là que la mobilisation le surprit en août 1914. A la fin de la guerre, il offrit ses services au diocèse de Lyon en attendant son retour en Mission. C’est ainsi qu’il fut chargé de la grosse paroisse de Cuire, quand en septembre 1921, ses Supérieurs l’appelèrent au Séminaire de Paris pour lui confier la chaire de théologie morale, qu’il occupera jusqu’à sa mort.

     

    M. Fouque a été un remarquable professeur de théologie. Sa brillante intelligence et son assiduité au travail secondées par un jugement droit lui valurent de posséder à fond la science qu’il devait communiquer à ses élèves. Comme tous les professeurs de morale, il agrémentait son enseignement de multiples cas concrets réels ou imaginaires qui permettaient l’application des principes. Avec ses confrères du Séminaire, M Fouque était d’un commerce agréable ; si l’un d’eux avait besoin de recourir à ses lumières pour résoudre un cas de conscience, il s’y prêtait volontiers et la solution était claire et sûre.

     

    Quand l’âge et la fatigue l’obligèrent à renoncer à son cours, il continua cependant à donner dans sa chambre des leçons particulières aux séminaristes, qui, pour des raisons diverses, ne pouvaient pas suivre le cours régulier de la communauté. Tous ceux qui ont joui de ce privilège gardent un bon souvenir de ces classes faites dans l’intimité.

     

    Après 1945, l’état général de M. Fouque déclina rapidement.. A ses anciennes infirmités vint s’ajouter une surdité qui fut pour lui une grande souffrance morale. Lui, qui s’intéressait aux moindres détails de la vie de communauté, se vit pour ainsi dire, isolé de ses confrères dont il ne pouvait plus suivre la conversation ; il supporta cette nouvelle croix avec sa résignation habituelle. C’est avec sérénité qu’il voyait s’approcher la fin de son pèlerinage ici-bas. Déjà en 1928, à la suite d’un refroidissement pendant la procession des Rogations, une pneumonie avait failli l’emporter. A cette occasion il dit à l’un de ses confrères : « Vais-je mourir ou non, je n’en sais rien ; mais si vous croyez que je dois recevoir le sacrement de l’extrême-onction, donnez-le moi. » Mgr de Guébriant le lui administra alors le 21 mai 1928. C’est avec les mêmes dispo­sitions que vingt ans plus tard M. Fouque reçut de nouveau ce sacrement. Il lui fut administré cette fois le 15 mai 1948 par son ami Mgr Fourquet, de passage à Paris. Le malade n’était pas alité, mais il comprenait que la fin était proche ; c’est dans la nuit du 16 juillet que ce bon serviteur s’éteignit entre les bras de M. Rouhan qui le veillait. Il vit venir la mort avec une lucidité et une simplicité remarquables et l’accepta avec joie comme une délivrance, il repose maintenant au cimetière du Montparnasse en attendant la glorieuse résurrection.

     

     

    • Numéro : 2519
    • Pays : Chine
    • Année : 1900