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Eugène FOULQUIER (1866-1948)

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    Mgr Eugène Foulquier, ancien Vicaire apostolique de la Birmanie septentrionale, a été rappelé à Dieu le 31 décembre 1948 à 82 ans. Le lendemain 1er janvier 1949, il fut inhumé dans le cimetière catholique de Mandalay, son ancienne cathédrale ayant été détruite pendant la guerre.

     

    Mgr Foulquier naquit au Batut, petit village de la paroisse de Luc, près de Rodez. Il passa son enfance auprès de sa mère, une sainte femme, parente éloignée de sainte Emilie Rodat, fondatrice des Sœurs de la Sainte Famille de Villefranche-du-Rouergue. Elle inculqua à Eugène dès son âge le plus tendre de profonds sentiments de piété ainsi qu’à son plus jeune frère, Emile, missionnaire à Rangoon. De son père, un rude paysan de vieille souche, il acquit cette droiture simple mais inébranlable qu’il garda toute sa vie. Rien ne l’exaspérait et ne le faisait plus souffrir qu’un manque de franchise, même léger.

     

    Après avoir fréquenté pendant quelques années l’école du village, ses parents placèrent le jeune Eugène au petit séminaire Saint-Pierre peu éloigné de la maison familiale. Il n’y fut pas, paraît-il, comme il se plaisait à le raconter lui-même, un élève modèle. Non qu’il fût plus dissipé ou désobéissant que ses camarades, mais la nostalgie du grand air, de la ferme et de ses parents était si intense, qu’elle lui rendit odieux livres et leçons et le fit s’enfuir chez lui. Regrettant bientôt se fugue, il revint au séminaire et continua malgré tout de poursuivre ses études et à la fin de ses humanités, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères. Il y passa une vie assez effacée : celle d’un séminariste bien à son devoir, mais qui ne laissait rien paraître de remarquable. Il se plaisait à raconter avec sa simplicité habituelle l’éloge que lui faisait son directeur : — « Mon petit ami, vous êtes un bon enfant, vous ferez, j’en suis sûr, un excellent missionnaire mais ne vous mettez pas en tête que vous pourriez un jour être évêque. »

     

    Ses études théologiques terminées, M. Foulquier fut ordonné prêtre et envoyé en Birmanie septentrionale, une des Missions de la Société les moins favorisées au point de vue de l’évangélisation. C’était en 1889. Les Anglais n’avaient conquis cette partie de la Birmanie que quatre ans auparavant. Jusqu’à cette époque-là, il n’y avait sur ce territoire que très peu de chrétiens, quelques centaines seulement et tous d’origine étrangère, descendants de prisonniers qu’avaient fait autrefois les Birmans dans leurs guerres avec les commerçants étrangers et qu’ils n’avaient jamais relâchés. La plupart d’entre eux étaient catholiques et les lois du pays avaient toujours permis à quelques missionnaires de s’occuper d’eux, avec toutefois la défense de prêcher la religion à leurs sujets.

     

    Les Anglais venaient d’apporter avec eux la liberté d’évangéliser le pays. Lorsque M. Foulquier arriva à Mandalay, la Mission commençait à peine à s’organiser. Son territoire était immense, aussi grand que la moitié de la France avec cependant une population bien moindre, quelque six millions seulement d’habitants. Les missionnaires qui y travaillaient, une dizaine à peine, s’occupaient : les uns, de l’administration des petits villages de prisonniers chrétiens, les autres cherchaient le moyen d’atteindre la masse païenne. M. Foulquier, après avoir étudié l’anglais et les premiers rudiments de la langue birmane à Mandalay et à Pyinmana, fut chargé du village de Nabet, une des colonies de descendants de prisonniers chrétiens. De là, il devait visiter périodiquement quelques autres postes qui se trouvaient sur les bords du fleuve Irrawaddy à plus de deux cents kilomètres. Il y passa une dizaine d’années à bien travailler, mais toujours sans bruit avec son calme ordinaire. Durant cette période, il fit des efforts persévérants pour apprendre le birman, langue excessivement difficile et parvint à s’exprimer d’une façon à peu près parfaite. C’est dans ce coin tranquille, loin de tout bruit, qu’il espérait et aurait désiré rester toute sa vie, mais le Bon Dieu en décida autrement.

     

    En 1900, Mgr Usse, alors Vicaire apostolique de la Mission ayant jugé bon de donner sa démission, le Saint-Siège nomma Mgr Cardot de Rangoon, administrateur du Vicariat de Mandalay. Mgr Cardot, très vite, remarqua le bon sens pratique de M. Foulquier, l’appela à Mandalay d’abord comme procureur, puis quelque temps après le nomma provicaire. Cette dernière nomination l’impressionna beaucoup. Lorsque le moment fut venu en 1906 de donner un successeur à Mgr Usse, les missionnaires qui avaient eu le temps d’apprécier le tact et le dévouement de leur confrère, le reconnurent à l’unanimité comme le plus apte à prendre la direction du Vicariat. Il fit tout ce qu’il put pour écarter le fardeau qui allait peser sur ses épaules, mais il dut se soumettre, et le 21 novembre 1906, il fut sacré avec le titre d’évêque de Corydallus, Vicaire apostolique de Mandalay.

     

    Mgr Foulquier se mit au travail avec courage et confiance dans le secours divin. Il remplit sa charge sans éclat, mais avec beaucoup d’esprit de suite et de persévérance, continuant la méthode d’évangélisation adoptée par ses prédécesseurs et développant considérablement les œuvres d’éducation et de charité. Les résultats n’ont peut-être pas été proportionnés aux efforts qu’il fournit durant son long épiscopat de vingt-quatre ans. La véritable raison de cet insuccès apparent est que cette région de la Birmanie est le pays du bouddhisme par excellence et quiconque connaît la mentalité des purs bouddhistes constate qu’il est à peu près aussi difficile de les convertir que les Mahométans. Lorsque après la conquête du pays par les Anglais les missionnaires purent prêcher la vraie religion dans les villages païens à l’entour de Mandalay, ils eurent bien quelques succès : un bon nombre d’infidèles les écoutèrent et se firent inscrire comme catéchumènes. Mais ils se rendirent bientôt compte qu’il ne serait pas facile d’en faire de vrais chrétiens. Quand, en effet, on leur demanda d’observer la religion, on s’aperçut que ces pauvres gens n’entendaient pas abandonner leurs pratiques païennes, que d’ailleurs il leur eût été à peu près impossible de quitter, tant qu’ils resteraient dans un village païen. La plupart des coutumes du pays, en effet, sont semi-sociales, semi-religieuses, de sorte que dans un village bouddhiste, les chrétiens cesseraient de prendre pratiquement part à la vie sociale de leur milieu. Un converti serait, ou plutôt devrait se mettre lui-même en quarantaine ; la vie deviendrait donc pour lui très difficile sinon impossible. Les prédécesseurs de Mgr Foulquier comprirent alors que le seul moyen d’aboutir à un résultat sérieux était de fonder des villages exclusivement chrétiens. Mgr Foulquier développa ce système d’évangélisation, mais on comprendra sans peine combien ce procédé est long et coûteux, car les nouveaux convertis étaient généralement des gens excessivement pauvres. Il fallait donc leur bâtir des maisons, mettre à leur disposition des champs, des outils de travail, les nourrir même jusqu’à la première récolte, et malgré une aide aussi importante, beaucoup ne persévéraient pas. D’un autre côté, Son Excellence essaya avec les confrères chargés des colonies d’anciens chrétiens descendants de prisonniers, disséminés au milieu des villages païens, de faire quelques conversions parmi leurs voisins. Toutes sortes de moyens furent mises en œuvre : prédications, écoles, visites des malades, dispensaires, distributions de médecines... Hélas ! toutes ces tentatives sont généralement restées sans succès appréciables.

     

    Aux alentours de l’immense plaine de Mandalay, il y a sur la couronne de montagnes qui l’entourent quelques tribus animistes plus faciles à évangéliser. Des postes avaient été fondés chez deux de ces peuplades, les Shans et les Kachins avec Bahmo comme centre, depuis quelques années, Mgr Foulquier n’épargna ni le personnel ni les ressources dont il put disposer pour les développer. Il réussit assez bien, puisque quelques années plus tard ce district fut considéré suffisamment organisé pour être érigé en Préfecture apostolique indépendante. D’autre part, le séminaire de la Mission végétait pauvrement dans un village de la brousse. Mgr Foulquier conçut l’idée de le transporter à Maymyo en 1912 ; depuis lors l’établissement ne cesse de prospérer. Voilà esquissé brièvement le tableau général de l’administration de Mgr Foulquier. Lui-même en donne le résultat dans son dernier compte rendu de 1930 : « Avant de remettre le gouvernement de la Mission en de plus jeunes mains, écrivait-il, qu’il me soit permis de jeter un dernier regard sur mes vingt-quatre ans d’épiscopat, non certes pour en tirer vanité, mais pour rendre grâces à Dieu du bien accompli... Un quart de siècle ! c’est quelque chose quand on le considère par rapport à l’avenir, mais dans le passé, ce n’est presque rien. Et pourtant, que d’événements de toutes sortes, heureux ou malheureux, dans une période de vingt-cinq ans. J’ai eu la curiosité de relire le compte rendu de 1906, le dernier avant de prendre en main la direction du Vicariat. La population catholique était alors d’environ 7.000 âmes ; nous en avons à présent plus de 13.000, ce qui fait une augmentation de 6.000 que nous enregistrons, soit environ 250 par an... S’il est vrai que la fréquentation des sacrements, surtout de la Sainte-Eucharistie est comme le thermomètre de la vie chrétienne, nous trouvons dans l’accroissement continuel du nombre des communions de dévotion un autre motif d’adresser à Dieu de ferventes actions de grâces. De 27.677 en 1906, le total des communions de dévotion passe cette année à 19.426, c’est-à-dire que le nombre de communions de chaque chrétien s’est accru dans la proportion de quatre à quinze. Actions de grâces pour les quinze prêtres indigènes ordonnés pendant ces vingt-quatre ans. Le compte rendu ne parle pas du séminaire, et pour cause (il végétait péniblement dans un village de la brousse). Le séminaire actuel de Maymyo fondé en 1912 compte dix élèves. Treize sont au grand séminaire de Penang et deux sont ici en probation avant leur ordination. Actions de grâces pour nos trente-sept écoles avec leurs 3.611 élèves, pour les quarante églises ou chapelles qu’il nous a été donné d’élever depuis 1906, pour le développement de nos œuvres de toutes sortes : orphelinats, ouvroirs, pharmacies, refuges, léproseries, etc…, pour les six nouvelles maisons religieuses ouvertes durant cette période. »

     

    Ces résultats sont une preuve tangible du travail incontestable fourni par les missionnaires sous la direction de leur chef. La persévérance des missionnaires de Mandalay dans leur apostolat est due, malgré de nombreuses difficultés, à l’affection que leur évêque leur montra et à celle qu’en retour il sut s’attirer de leur part. Il sut réaliser entre eux tous cette vraie charité que Notre-Seigneur demanda à ses apôtres avec tant d’insistance « Aimez-vous les uns les autres ». Aussi les missionnaires de Mandalay ont vraiment aimé leur Mission toute pauvre qu’elle soit et l’ont rarement quittée, si ce n’est pour des congés nécessaires et courts. Des dix-neuf confrères morts pendant l’épiscopat de Mgr Foulquier, un seul est rentré en France pour essayer de trouver un remède à la tuberculose et mourut hors de sa Mission. Monseigneur ne rentra en France qu’une seule fois sur les insistances du médecin et de ses missionnaires pour refaire sa santé complètement délabrée. Lorsqu’il donna sa démission, il comptait peut-être se retirer hors de son Vicariat, et voici comment il s’en exprimait dans son dernier compte rendu : « Ma tâche est terminée. Mon seul désir serait de finir mes jours dans cette Mission où j’arrivais il y a quarante et un ans, jeune et plein d’ardeur, où j’ai travaillé et souffert, où j’ai éprouvé aussi bien des consolations. Cette suprême joie me sera-t-elle accordée ? A l’heure actuelle je ne sais encore où je vais aller planter ma tente. Quel destin que celui des Vicaires apostoliques que l’âge et les infirmités obligent à la retraite ! Combien plus heureux le simple missionnaire qui s’endort paisiblement dans le sillon qu’il a fécondé de ses travaux et de ses sueurs, qui repose à l’ombre du clocher qu’il a bâti, près des fidèles qu’il a évangélisés et aimés, et qui sur la fin de sa carrière n’a jamais connu les appréhensions de l’exil. « Verumtamen, ajoute-t-il avec résignation, fiat, Domine, voluntas tua. » Voilà bien le véritable esprit missionnaire, l’esprit surtout de la Société des Missions-Étrangères : rester en Mission, autant que possible, toute sa vie, sans esprit de retour à moins de nécessité et d’y mourir.

     

    Ce n’est pas cependant qu’il n’eût personne en France pour le recevoir. Son frère du Batut et ses neveux auraient été trop heureux de l’avoir et de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour lui rendre ses derniers jours aussi paisibles que possible. Mais son grand désir était de rester et de mourir parmi les siens en sa Mission ; la divine Providence lui en fit la grâce. Il se retira à Maymyo chez son ami de toujours, M. Jarre. Pendant la guerre, chassé de par les Japonais, il dut se réfugier à la léproserie et c’est là qu’il resta jusqu’à la fin. Sa vie durant sa retraite devint plus simple, plus effacée que jamais. Il mourut paisiblement, comme il avait vécu, et plus pauvrement encore. Son plus grand plaisir était de donner le peu qu’il avait et lui-même se contentait du strict nécessaire. Tout son avoir après sa mort n’aurait pas suffi à combler les frais de ses funérailles. Les missionnaires de Mandalay garderont longtemps son souvenir. Puissent-ils toujours imiter ses grandes vertus, sa sainteté.

     

     

    • Numéro : 1845
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1889