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Jean FOUGEROUSE (1840-1898)

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    Quelques jours à peine après avoir déposé dans la tombe son jeune vicaire apostolique, la mission de Saïgon apprenait la mort d’un de ses plus vieux ouvriers, M. Jean-Matbieu Fougerouse, décédé au sanatorium de Hong-kong, le 19 octobre 1898, dans la cinquante-septième année de son âge, et la trente-deuxième de sa vie de missionnaire en Cochinchine.

    Né en 1840, à Saint-Anthème, dans le diocèse de Clermont, le cher M. Fougerouse vérifiait d’une manière remarquable en lui-même, ce que certains philosophes contemporains affirment, avec un peu d’exagération, au sujet de l’influence secrète que le sol natal. excerce ceux qui en sont sortis. C’était un vrai fils de l’Auvergne : il en avait la droiture rustique, la franchise un peu compromettante, la patience au travail et le dévouement, avec un dédain absolu des délicatesses et des élégances de la vie moderne. Dans son extérieur, aussi bien que dans les grandes lignes de son caractère, on trouvait, à première vue, quelque chose de l’âpreté des montagnes de son pays, en même temps que les ardeurs un peu exubérantes de son zèle rappelaient involontairement à l’esprit le souvenir des volcans, aujourd’hui éteints, de l’antique Gergovie. Mais sous ces pentes abruptes et ces dehors un peu frustes se cachaient les trésors d’une riche et plantureuse nature ; ce cœur d’apôtre était un de ces terroirs privilégiés d’où, selon le mot de l’Écriture, découlent des  ruisseaux de lait et de miel, et dont la fertilité réjouit le laboureur, en se couvrant, chaque année, de riches moissons.

     

    Précisément, au moment où le jeune apôtre débarquait en Cochinchine, le 15 août 1866, fête de l’Assomption de la très sainte Vierge, l’heure semblait arrivée pour les missionnaires de Saïgon, de moissonner dans la joie ce que leurs prédécesseurs avaient semé dans le sang et les larmes. En voyant les Français s’établir en Cochinchine, l’Annamite qui n’a, en fait de doctrines religieuses, que des habitudes plus ou moins vagues, sans aucun attachement sérieux au bouddhisme, se montrait disposé à accepter la religion de la France, comme une suite naturelle de l’occupation du pays par nos compatriotes. Si ceux-ci avaient compris la situation, et sans violenter en rien la liberté religieuse de ceux qui tenaient à rester païens, s’ils avaient encouragé les conversions, en favorisant le travail des missionnaires et en témoignant de la bienveillance à ceux de leurs nouveaux sujets qui, en se déclarant chrétiens, se rattachaient officiellement à la France, le résultat, nullement à dédaigner au simple point de vue de la politique humaine, c’est qu’au bout de quarante ans d’occupation, plus de la moitié de la colonie serait aujourd’hui chrétienne et française.

    Malheureusement, ces vérités, encore plus politiques que religieuses, ont été, on le sait, complètement méconnues par nos gouvernants, ce qui fait que la conquête morale de l’Annam est encore à faire, et qu’il y faudra désormais des siècles, si tant est qu’on y arrive jamais. Quoi qu’il en soit de ces sombres pronostics, à l’époque où M. Fougerouse arrivait dans la Mission, tout était à l’espérance ; chaque année, les populations annamites se présentaient en foule au baptêmne, et le cœur ardent de l’apôtre tressaillait de joie en voyant un si vaste champ s’ouvrir aux débuts de son apostolat. Pour commencer, il fut envoyé dans la province de Vinh-long, où le mouvement était le plus accentué, et il s’y précipita tout d’abord avec l’ardeur un peu juvénile de son zélé. Soutenu et encouragé par l’administrateur local, un homme d’intelligence et de cœur, qui comprenait à merveille la situation et l’avantage immense qu’il y avait pour notre pays à  se rattacher nos nouveaux sujets par le lien sacré de la religion, le missionnaire, assisté de nombreux catéchistes, se présentait hardiment dans les villages païens. Arrivés là, on battait le tambour du village ; la population se réunissait à la maison commune ; le Père exposait aux païens, dans un langage très clair et à leur portée, les beautés du christianisme, les raisons dogmatiques sur lesquelles il s’appuie, la futilité et les absurdités du bouddhisme. Après quoi, on demandait les noms de ceux qui voulaient se faire chrétiens, afin de les inscrire sur la liste des catéchumènes, pour être instruits plus à fond des vérités du christianisme.

    Naturellement, les adhésions étaient très nombreuses, et le chiffre des catéchumènes s’éleva en quelques semaines à plusieurs mille. Mais pendant que l’apôtre semait à poignée la parole de Dieu dans ces cœurs bien disposés, l’homme ennemi travaillait de son côté. La plupart des notables païens qui ont au cœur la haine de la France et de sa civilisation ; tous ceux qui, dans leurs villages, vivent du paganisme et de l’oppression des faibles ; tous ceux qui, sous prétexte de faire respecter la liberté de conscience (que personne ne songeait à offenser), ne cherchent qu’à opprimer celle de leurs concitoyens mieux disposés ; en un mot, tous les ennemis du mouvement chrétien avaient écrit et fait écrire à Saïgon, pour se plaindre amèrement des agissements du Père. Et, comme on devait s’y attendre, attendu les fausses idées qui ont cours chez nous au sujet de la liberté de conscience, l’autorité supérieure avait infligé un blâme sévère à son administrateur, et prié le Père d’interrompre un prosélytisme qui offusquait, disait-on, les populatious païennes. Ce fut un désastre, une déroute complète, ce qui n’a rien d’étonnant, étant donnée la pusillanimité des Annamites toujours empressés à ne pas se brouiller avec l’administration, dont ils dépendent entièrement. De tant de milliers de catéchumènes, qui s’étaient fait très librement inscrire, le pauvre missionnaire eut bien de la peine à sauver quelques centaines qui persévérèrent malgré tout, et cette expédition apostolique si bien commencée a gardé, dans les annales de la Mission, le nom significatif de retraite des Dix-Mille.

     

    Heureusement, M. Fougerouse n’était pas de ceux qu’un insuccès décourage. Appelé, quelques mois après, à diriger près de Saïgon la paroisse toute païenne et en grande partie chinoise, de Cho-lon, il s’appliqua avec entrain à l’œuvre du baptême des enfants abandonnés, plus nombreux à Cho-lon que dans n’importe quel autre poste. Dans cette intention, il appela à Cho-lon les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, et parfaitement secondé par elles, il installa dans sa paroisse une crèche, qui a pris sous ses successeurs des développements assez considérables, et qui procure, chaque année, la grâce du saint baptême à mille ou douze cents abandonnés, sans parler des soins de la charité la plus maternelle, lesquels, s’ils sont impuissants le plus souvent à leur conserver la vie, consolent, au moins, leurs derniers jours en leur procurant les douces caresses dont ils furent privés à leur entrée dans la vie.

    En même temps, le Père s’occupait de ramasser et de discipliner les éléments chrétiens de sa paroisse. Des Chinois venus à Saïgon des différentes missions de la Chine, pauvres chrétiens qui donnent peu de consolation et moins encore d’espérance au cœur de l’apôtre, occupés qu’ils sont uniquement de ramasser, n’importe par quel moyen, quelques centaines de piastres, pour s’en retourner au plus vite chez eux et retrouver leurs familles qu’ils ont laissées là-bas ; des Annamites déserteurs de nos chrétientés de l’intérieur, accourus autour de Saïgon, pour gagner plus facilement de l’argent, et vivant presque tous dans le désordre et l’abandon de toutes pratiques religieuses : tels étaient, à l’époque où M. Fougerouse s’installait à Cho-lon, les éléments religieux sur lesquels il avait à travailler. La situation s’est améliorée depuis, mais au milieu de cette population de 40.000 âmes, dont quelques centaines à peine avaient reçu le sceau sacré du baptême, le cœur du jeune missionnaire, comme autrefois celui-de l’apôtre, dut se briser de douleur plus d’une fois, videns idololatriœ deditam civitatem. N’importe, il se mit, sans se décourager jamais, à cette tâche ingrate et dure entre toutes, et s’il n’eut pas le bonheur de convertir sa paroisse, son zèle, sa prière et son travail continu ne demeurèrent pas absolument sans résultat.

    Aussi, quelques années plus tard, en 1873, quand la grande paroisse de Mac-bac, la plus importante alors de la mission, vint à vaquer Mgr Colombert, un bon juge du mérite de ses missionnaires, se hâta d’appeler M. Fougerouse à ce poste d’honneur et de dévouement, dans lequel il devait passer la plus grande partie de sa vie, de 1873 à 1877 et de 1885 à sa mort. Là, au moins, il trouvait amplement de quoi exercer son zèle : une population de près de 5.000 chrétiens ; un vaste champ d’action admirablement préparé et défriché par son pieux prédécesseur, et qui ne demandait qu’à se couvrir chaque année de riches moissons ; de nombreuses confessions chaque jour ; la visite et la surveillance de plus de 400 enfants réunis dans les écoles ; des catéchismes réguliers chaque semaine ; des prédications, des retraites paroissiales, en un mot, toutes les œuvres du ministère dans une grande et fervente chrétienté. Il y en avait bien assez pour absorber et consumer les forces d’un missionnaire qui, dans les premières années était presque seul pour suffire à  tant d’occupations. Cela ne l’empêchait pas, d’ailleurs, de rayonner autour de lui, toujours prêt à rendre service aux confrères voisins, avec un inépuisable dévouement.

    Dans la seconde partie de son séjour à Mac-bac, M. Fougerouse eut la consolation de faire élever, au milieu de sa paroisse, une grande église que l’on regarde comme un des principaux édifices religieux de la mission de Saïgon, si riche en belles églises. Il y mit, pendant plusieurs années, tout son cœur, toutes ses ressources et tous ses soins, et la dota d’un magnifique autel en bronze doré qui n’a d’autres défauts que d’être vraiment trop riche et de demander des soins trop minutieux d’entretien, dans un pays de mission, où les sacristains soigneux sont encore rares et difficiles à former. Aussi il ne laissait à personne le soin de le tenir propre et orné ; un grain de poussière, une tache de cire le désolaient, et il ne se donnait pas de repos qu’il n’eût remédié au mal et remis tout en ordre. « Que de fois, écrit son vicaire, M. Soulard, « je l’ai vu, au milieu de sa visite au Saint-Sacrement, prendre un linge blanc, pour essuyer « respectueusement quelques taches qu’il apercevait sur la porte du tabernacle ou sur les « moulures de l’autel. Jugez donc ! son bel autel en cuivre doré ! » C’est que la vertu dominante de M. Fougerouse était un grand esprit de foi, entretenu et vivifié par la pratique assidue de l’oraison et tous les exercices de la vie intérieure. Qu’on me permette d’en appeler encore ici au témoignage de son vicaire : « Il était régulier à ses exercices de piété, comme le « plus parfait des séminaristes. Il avait une heure réglée pour tout ; sous aucun prétexte, il « n’omettait ou n’abrégeait sa visite au Saint-Sacrement, qui ne durait jamais moins d’une « demi- heure. Il ne disait jamais son bréviaire que debout ou à genoux et regardait comme un « manque de convenance de le dire assis.

    « Du reste, il était très amoureux de la mortification. Le matin, il se donnait une rude « discipline avant sa messe, sinon tous les jours, au moins tous les vendredis. Sa table était « des plus frugales ; il aimait mieux se priver lui-même, afin de faire aux pauvres des « aumônes un peu plus larges.

    « Que dira son amour pour l’Église, l’Église universelle d’abord, et son église particulière « de Mac-bac ! Il me disait souvent : « Ne manquez pas de prier aujourd’hui pour l’Église de « France, pour l’Église d’Angleterre, pour l’Église de Chine, etc. » Chaque jour, il disait son « bréviaire pour chacune des Églises du monde catholique ; chaque matin, un quart  d’heure « durant, avant sa méditation, il se transportait en esprit dans chacun des sanctuaires de sa « connaissance, pour unir sa prière à  celles des pieux fidèles qui y assistaient au saint  « sacrifice. »

    Dans ses rapports avec ses confrères, il était très bon, très serviable et très charitable ; ce qui ne l’empêchait nullement de remplir, plus souvent quelquefois qu’on ne l’eût désiré, le devoir de la correction fraternelle. Il s’en acquittait, je le sais par une expérience personnelle, avec sa franchise et sa rondeur habituelle de manières, et il ne blessait pas, parce que chacun était persuadé de la pureté de ses intentions et du côté surnaturel de ses vues. On pouvait différer d’avis avec lui, et cela m’est arrivé souvent pour ma part, mais on ne pouvait mettre en question son grand amour du bien. Cela lui donnait le droit de tout dire, même à nos compatriotes, avec qui il ne se gênait nullement pour exprimer, sans respect humain et sans ménagements, sa façon de penser. Je ne conseillerais pourtant à personne de l’imiter en cela. Il y a certaines témérités qui ne réussissent qu’aux hommes de Dieu, et je doute fort, à vrai dire, que nos Français de la colonie les eussent passées aussi facilement à n’importe lequel d’entre nous. M. Fougerouse était connu et vénéré de tous, à cause de sa bonne humeur imperturbable et de sa haute vertu.

     

    Cependant, au bout de trente-deux ans de travail assidu, sans s’être éloigné un seul jour de la mission de Saïgon, l’heure du repos et de la récompense allait sonner pour le bon et fidèle serviteur. Bien qu’il ne fût pas encore très âgé, — cinquante-sept  ans — une douloureuse anémie cérébrale, fruit naturel de ses travaux et des peines qu’il s’était imposés au service de Dieu, avait depuis quelques années, progressivement affaibli ses facultés. Par suite, Mgr le vicaire apostolique avait été obligé de lui donner un vicaire français pour administrer sous sa direction, la paroisse de Mac-bac, devenue trop lourde à son épuisement.

    Dans ses derniers mois, une première attaque d’apoplexie, pendant laquelle il fut administré sans connaissance, vint révéler la gravité du mal et le travail souterrain de la mort. Sur sa demande, le Père fut envoyé au sanatorium de Hong-kong, et grâce aux bons soins de nos confrères, il se remit d’abord un peu. Déjà même, comme il s’ennuyait loin des siens, il se préparait à repartir pour Saïgon, en compagnie de M. Holhann qui redoutait de le laisser voyager tout seul. Dieu ne l’a pas permis ; une seconde attaque se produisit à la veille de l’embarquement, et bien que le cher malade survécût encore quelques jours, il ne reprit ses sens qu’à des intervalles de plus en plus éloignés, jusqu’à ce que, le 19 octobre, il expira paisiblement, après avoir reçu en pleine connaissance les derniers secours que l’Église prodigue à ses enfants.

    Dieu l’a voulu : que son saint nom soit béni ! Le bon Père, comme on l’appelait couramment à Mac-bac, n’aura pas eu la consolation de mourir au milieu des siens et de dormir son dernier sommeil dans cette belle église qu’il avait édifiée avec tant d’amour.

    C’est là bien souvent le dernier sacrifice que Dieu impose à ses missionnaires. Trouvant, comme l’écrit quelque part Louis Veuillot,à mourir jusque dans la mort, le missionnaire n’a pas droit à ce dernier bien qui n’est guère refusé à personne ici-bas : le cimetière béni, à l’ombre du clocher paroissial, où la vie s’est usée au service de Dieu et des âmes. Toujours exilé sur la terre, il passe comme un voyageur, se couche épuisé sur le bord de la route, et sa dépouille mortelle, au hasard des circonstances, repose dans un coin perdu du monde, loin de ses fils spirituels, en attendant  le jour du glorieux réveil et de l’éternelle résurrection.

    • Numéro : 917
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1866