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Pierre FOUCARD (1830-1889)

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    La notice suivante nous a été adressée par M.Renault, supérieur intérimaire du Kouang-si :

    « Monseigneur Pierre- Noël- Joseph  Foucard naquit an bourg d’Olivet, près Orléans, la nuit de Noël 1830, et reçut le baptême le jour même de cette fête. Il n’avait pas trois ans quand il perdit sa mère, qui était un modèle de douceur et de piété, écrit un membre de sa famille. Cette bonne mère, voyant son enfant d’une santé très délicate, lui prodiguait jour et nuit ses soins avec une sollicitude que ses frères et sœurs trouvaient excessive A leurs observations cette mère admirable répondit, comme si elle avait eu un pressentiment de l’avenir : « Ma vie n’est rien, mais celle de cet enfant sera si utile ! » Enfin elle s’offrit à Dieu, pour qu’il conservât l’existence de celui qu’elle aimait plus qu’elle-même. Sa prière fut exaucée : atteinte d’une fluxion de poitrine, elle fut emportée rapidement. Plus tard, Monseigneur ne pouvait se rappeler ce trait de dévouement maternel, ni en parler sans pleurer.

    « Aussitôt après la mort de sa mère, le jeune Foucard fut reçu chez ses grand-parents maternels, qui voulurent faire eux-mêmes tous les frais de son éducation, pendant que sa sœur, plus jeune que lui, resta chez son père. Dans cette famille vraiment patriarcale, les exemples et les enseignements chrétiens ne lui firent pas défaut, et Monseigneur aimait souvent depuis, à parler de la foi si vive de son aïeul et de la piété de sa grand’mère, qui ne manquait pas de faire chaque jour sa méditation et de lire la vie des saints.

    « L’enfant eut aussi le bonheur de rencontrer une de ses tantes, sœur et filleule de sa mère, qui devait, quelques années plus tard, aller s’enfermer au Carmel, sous le nom de Sœur Marie-Fidèle de Jésus. La future Carmélite, confidente du généreux dévouement de sa sœur, se regarda dès lors comme la seconde mère de cet orphelin. C’est elle qui lui enseignait les prières  et le catéchisme, et lui donnait en même  temps le goût  des choses saintes. J’ai encore souvenance, disait Monseigneur, des processions qu’elle me faisait faire, un cierge bénit à la main, et aussi des protestations de ferme propos, quand j’avaits été fautif. C’est à cette école qu’il se prépara à la première communion, qu’il eut le bonheur de faire le 11 juin 1843.

    « Après avoir appris, sous la direction du curé de la paroisse, les premiers éléments de la langue latine, il entra au petit séminaire d’Orléans, où il fit de sérieuses  études, et dès le 6 juin 1850, n’étant encore qu’en seconde, il recevait la tonsure. Enfin, le 18 octobre 1851, il entrait au grand séminaire, bien décidé à poursuivre la carrière ecclésiastique.

    « Sa tante Carmélite, qui était pour lui comme une seconde mère, ne le perdait pas de vue du fond de son cloître. Elle ne cessait de l’aider de ses conseil et de ses prières, tant elle désirait voir son cher abbé Joseph, comme elle l’appelait, consacrer sa vie au service de Notre-Seigneur, si telle était la divine volonté. Elle fut exaucée ; le jour de la proclamation de l’Immaculée-Conception (1854), l’abbé Foucard se donnait définitivement à Dieu, par la réception du sous-diaconat, et le 17 mai 1856 il était ordonné prêtre.Sa vocation fut, à n’en pas douter, le fruit des prières et des souffrances de sa sainte tante, ce qu’elle-même lui faisait assez entendre, quand elle lui disait : « Vous êtes l’enfant du Carmel, en l’oubliez pas. »

    « Par reconnaissance, le jeune prêtre choisit le couvent où était Sœur Marie-Fidèle de Jésus pour célébrer sa première messe, le 18 mai, jour de la Sainte-Trinité. – Ici se rattache un trait qui fait voir l’ascendant que la Carmélite avait  sur son neveu, et la déférence de celui-ci pour les moindres désirs de celle qui lui avait servi de seconde mère. Quelque temps avant mon élévation au sacerdoce, disait plus tard Mgr Foucard, ma sainte tante me dit que, si j’en faisais la demande, la mère prieure me permettrait de la voir au parloir, au jour béni de ma première messe. Cette pensée me causa une grande joie, mais elle ajouta aussitôt : « Mon cher abbé « Joseph, votre bonheur en ce jour sera assez grand, pour que nous fassions un petit sacrifice ; « convenons ensemble que nous ne demanderons pas à nous voir, cette privation sera très « agréable au divin Cœur, et la fête n’en sera pas moins belle. » Le sacrifice fut grand, car il y avait  douze ans que je n’avais vu les traits de ma bien-aimée tante, mais, toujours docile à ses conseils, je me rendis à ses désirs, et je lui promis de ne rien demander.

    « Déjà, pendant le temps de son grand séminaire, l’abbé Foucard songeait sérieusement à aller évangéliser les peuples infidèles, mais le mauvait état de sa santé semblait devoir être, pour toujours , un obstacle à la réalisation d’un vœu si cher à son cœur. Du moins ainsi le pensaient les médecins et ses supérieurs, qui tout d’abord crurent devoir s’opposer à son départ. Mais lui croyait entendre de plus en plus une voix intérieure, qui le pressait de se dévouer à l’apostolat.

    « Une fois prêtre, il n’hésita plus, et demanda à son Evêque la permission qui lui était nécessaire pour partir. Une nouvelle difficulté devait encore retarder son pieux projet. Mgr Dupanloup, qui avait besoin de prêtres, lui imposa l’obligation de travailler trois ans dans le diocèse, après quoi, il serait libre de suivre sa vocation. Force était de se résigner ; le jeune prêtre se remit entièrement à la disposition de son Evêque, quoi qu’il lui en coutât. D’abord vicaire pendant quelques mois dans une paroisse non loin d’Orléans, il fut bientôt rappelé au petit séminaire pour professer la huitième, puis, pendant les vacances, il allait comme précepteur dans quelque famille noble, où il apprit cette politesse exquise qui le distingua toujours depuis.

    « Enfin, les trois années d’épreuve étant écoulées, l’abbé Foucard, sans plus  tarder, rappela à son évêque la promesse qu’il lui avait faite, et, le 26 juillet 1859, il entrait au séminaire des Missions-Étrangères. Le 25 juillet de l’année suivante, il quittait ce cher séminaire, et partait pour la mission de Kouang-tong, à laquelle ses supérieurs venaient de le destiner, et le 14 septembre suivant, il arrivait à Canton, résidence de Mgr Guillemin, son préfet Apostolique.

    « Il avait alors trente ans, et n’ avait pas de temps à perdre pour l’étude de la langue ; il s’y adonna de tout cœur, sans se laisser décourager par les difficultés spéciales qu’il y rencontra dès le commencement, et, grâce à son application et à ses efforts, il parvint avec le temps à parler très correctement le dialecte cantonnais.

    « Dès le 4 février 1861, il quittait Canton pour se rendre au district de Tchao-kin-fou, qui venait de lui être assigné. C’est là qu’il débuta dans le ministère apostolique, et travailla avec succès pendant plus  de huit ans. Grâce à son énergie et à son zèle actif et éclairé, il parvint à obtenir droit de cité dans la ville, et à asseoir solidement sa chrétienté ; il donna tout spécialement ses soins à de pauvres lépreux chrétiens, chez lesquels il vécut plusieurs années. Tchao-kin-fou, située sur le Si-kiang, grand fleuve venant du Kouang-si, n’est guère qu’à trente lieues de cette province où, en 1856, fut martyrisé le Vénérable Chapdelaine.

    « Depuis cette époque, les néophytes n’avaient pu être visités que rarement ; il en coûtait au cœur du P. Foucard de voir cette terre arrosée du sang des martyrs, pour ainsi dire abandonnée, sans missionnaires pour l’évangéliser. Plusieurs fois il avait  témoigné à Mgr Guillemin, sous la juridiction duquel était alors le Kouang-si, le désir d’aller à la recherche des chrétiens délaissés, et même  il y avait  envoyé des catéchistes, dans le but d’ouvrir quelques chrétientés nouvelles.

    « En 1867, un supérieur était enfin donné à la mission du Kouang-si, en la personne de M. Mihières, provicaire du Kouy-tcheou ; mais il lui fallait s’adjoindre un ou deux confrères déjà expérimentés, pour organiser la nouvelle mission. Le zèle intelligent du P. Foucard, son désir exprimé tant de fois d’évangéliser le Kouang-si, le désignaient tout naturellement au nouveau supérieur ; celui-ci en fit la demande à Mgr Guillemin, qui accorda au P. Foucard, en date du 14 septembre 1869, la permission de s’agréger au Kouang-si, sous la direction de M. Mihières, et le 26 octobre, il recevait de ce dernier la lettre qui lui assignait Ou-tcheou-fou comme district. Sans perdre de temps, le P. Foucard mit ordre à ses affaires, et quitta quelques jours après Tchao-kinfou, pour se rendre à son nouveau poste du Kouang-si.

    « Dès lors, commence pour ce cher et vénéré confrère une vie toute d’épreuves et de luttes continuelles, où il fit paraître son grand esprit de foi, un dévouement absolu, une confiance sans bornes en Dieu, mais surtout une parfaite résignation à sa sainte volonté jusqu’à la fin.

    « Le premier soin du P. Foucard , après avoir reçu de son nouveau supérieur  l’ordre de se rendre à Ou-tcheou-fou, avait été d’envoyer dans cette ville un médecin chrétien, qui devait tout d’abord y louer une maison en secret. Elle était déjà louée, en effet, à l’arrivée du Père, et prête à le recevoir, mais le mauvais vouloir des notables empêcha de l’occuper; le contrat dut être rompu, la maison rendue à son propriétaire, et le missionnaire obligé de quitter la ville. Sans se laisser rebuter par ce premier échec, le missionnaire songea à aller évangéliser d’autres contrées du Kouang-si ; il avait entendu parler d’un bachelier militaire chrétien, émigré de Canton, et demeurant aux environs de la ville de Ho-hien, où il avait beaucoup d’influence ; il résolut de se diriger vers cette région.

    « Mais le bon Dieu en avait disposé autrement. Au moment où il allait prendre la route de Ho-hien, il apprit que, du côté de Lim-chan hien, ville cantonnaise, où l’année présédente il avait envoyé des catéchistes, des conversions s’annonçaient dans la sous-préfecture de Po-pe-hien, dépendante du Kouang-si ; il ne crut pas pouvoir négliger une si belle occasion de s’établir dans sa mission. Il prit donc la route de Lim-chan-hien, et s’installa à la petite et récente chrétienté du Long-oua-tang, où il passa quelques mois, dirigeant ce district en formation et abandonné, et surveillant en même temps l’œuvre si frêle du Kouang-si . Mais bientôt le démon, jaloux des conversions qui se préparaient dans les environs de Po-pe-hien, excita, par le moyen des notables, une persécution qui ruina ces premières espérances. Son catéchiste fut massacré en 1870, et tout fut à recommencer.

    « Obligé, après ces  graves événements, de descendre à Canton, où il rencontra son supérieur , il dut attendre jusqu’au 8 décembre 1871, pour reprendre le chemin de Lim-chan-hien, d’où il espérait pouvoir s’introduire au Kouang-si. Sur ces entrefaites, M. Mihières était mort au Kouy-tcheou, le 16 octobre 1871; le P. Foucard se trouvait ainsi sans supérieur et sans conseil, au milieu des circonstances les plus graves. La ville de Lim-chan-hien, où il se rendait, venait de tomber au pouvoir des rebelles qui avaient massacré le mandarin, le pays était tout troublé, et lui-même, par deux fois en un mois, vit tous ses objets pillés, n’ayant échappé que providentiellement à la mort. Rester plus longtemps dans ce pays, c’était imprudent; que faire en pareille circonstance? Il avait  de bonne heure entendu parler des Cent-Mille-Monts au Kouang-si , par un de ses catéchistes qui en venait; c’est là qu’il résolut d’envoyer ce catéchiste, accompagné de son frère aîné essayer de fonder un établissement.

    « Dès leur arrivée, les deux catéchistes se mirent en rapport avec les gens de la contrée, de qui ils étaient bien vus, et purent ainsi acheter une vaste propriété sur les confins du Tonkin, et y bâtir une maisonnette, qui allait servir de résidence et de chapelle au missionnaire. Le P. Foucard  les suivit de près ; le 17 décembre 1872, il arrivait incognito au milieu des sauvages habitants de ces montagnes, et le jour de Noël, il avait  le bonheur, pour la première fois, de célébrer la sainte messe sur le sol du Kouang-si. Quelques chrétiens de Lim-chan-hien, sur l’invitation du Père, vinrent se grouper autour de lui, et bientôt formèrent une petite colonie chrétienne qui consolait le cœur du missionnaire.

    « Les sauvages eux-même ne tardèrent pas à avoir confiance aux nouveaux venus ; on les formait à labourer la terre et à faire des rizières, ce qui était tout nouveau pour eux, et petit à petit on leur faisait connaître les premières notions de la Religion. Tout s’annonçait sous les meilleurs auspices, lorsque tout à coup, le 31 mars 1873, lundi de la Passion, après son déjeuner, le missionnaire se voit assailli par une bande de soldats, sous les ordres d’un mandarin militaire, puis battu et laissé à demi-mort, nageant dans son sang, et enfin conduit, la cangue au cou et pieds nus, jusqu’à la préfecture de Nan-ning-fou, à six journées de là. Dieu seul sait tout ce qu’il souffrit de privations et d’avanies, pendant cette marche forcée. Pendant ce temps, les colons des Cent-Mille-Monts étaient dispersés, les bœufs emmenés, et tout ce qu’ils avaient était pillé : pour la deuxième fois, échouaient les tentatives d’établissement dans le Sud-Est du Kouang-si , et tant de belles espérances s’évanouissaient.

    « Le missionnaire ne perdit pas courage pour cela. A peine mis en liberté, le dimanche des Rameaux, il songea à reprendre son œuvre, et envoya tout d’abord, aux catéchumènes restés aux Cent-Mille-Monts , des paroles de consolation et la promesse d’aller bientôt les rejoindre. Mais il crut devoir auparavant, aller demander à Canton justice d’un pareil acte de violence et de sauvagerie, et s’assurer pour l’avenir une protection plus  efficate. Ce fut l’affaire de quelques mois ; après quoi il reprit le chemin du Kouang-si, avec force belles promesses de la part des autorités. Il pensait bien, cette fois, profiter de l’occasion pour s’établir dans la ville de Ou-tcheou-fou, où une maison avait  été  achetée en secret dès 1871, sur les ordres de M. Mihières.

    Malheureusement, le moment était mal choisi ; c’était l’époque où plusieurs milliers de lettrés étaient rassemblés dans cette ville pour les examens, et généralement, ces étudiants orgueilleux sont turbulents et ennemis des missionnaires. De l’avis du Préfet lui-même , il fallait ajourner de quelques mois l’établissement projeté à Ou-tcheou-fou.

    « Déçu encore cette fois dans ses espérances, le P. Foucard prit aussitôt le parti de regagner les Cent-Mille-Monts , et d’y reconstituer sa chrétienté. Il remonta à cet effet le fleuve de l’Ouest (Si-kiang), jusqu’à Nan-ning-fou, non sans difficulté, car les mandarins voulaient lui faire rebrousser chemin. Mais le missionnaire, fort de son droit, leur résista énergiquement, et il put parvenir, en avril 1874, à la sous-préfecture de Chang-se-tcheou, dont dépendaient les Cent-Mille-Monts. Il n’avait jamais songé à s’établir dans cette petite ville retirée, et pourtant c’est lè que le bon Dieu avait résolu de le fixer.

    « Tout d’abord logé dans une auberge de la ville, il y fit connaissance d’un homme du pays, aujourd’hui chrétien et au service de la mission ; c’était celui que le bon Dieu avait choisi pour la réalisation de ses desseins. Grâce à cet auxiliaire, le P. Foucard achetait, dès le 16 mai 1874, une maison en ville ; elle avait  besoin de réparations et de quelques agencements, ce lui fut bien vite fait. Pendant ce temps, le missionnaire allait rétablir la chrétienté des Cent-Mille-Monts où il passa la Pentecôte, et, de retour à Chang-se, il avait le bonheur, le 31 mai, jour de la Sainte-Trinité, d’entre en possession de la nouvelle maison, et d’y célébrer pour la première fois le saint Sacrifice. Si tout d’abord le P. Foucard  eût su l’opposition que les mandarins de Nan-ning faisaient à son installation à Chang-se, il n’aurait jamais osé s’y établir ; mais le bon Dieu, dont les desseins sont impénétrables, a permis que dans le principe il l’ait ignoré, ce qui l’autorisa à faire cet achat qui, depuis, lui a été  d’un si grand secours. Le premier mandarin de Nan-ning-fou, en effet, dans une lettre adressée un mois auparavant au P. Foucard, lui défendait de rester dans le pays. Fatigué, au moment où lui parvint cette lettre, le Père ne l’ouvrit pas, et ce n’est que plus  tard, quand il fut bien établi et fixé dans sa nouvelle résidence à Chang-se, qu’il retrouva cette lettre, la décacheta et en connut le contenu. C’est ainsi que l’on peut dire que son installation à Chang-se fut tout à fait providentielle : Digitus Dei est hic.

    «  Toutefois, les commencements furent difficiles. Etranger dans ce pays, au milieu de gens défiants et orgueilleux, il ne manqua pas d’être en butte aux soupçons de tout genre et même  à la calomnie ; on ne désirait rien moins que de le rendre odieux, et le forcer ainsi à quitter la place, et Dieu sait si les Chinois, en pareils cas, et surtout ceux de ces régions, sont osés en expédients ! Il fallait donc d’abord se faire connaître et accepter de la population, avant de songer à se former un personnel et à fonder des œuvres. Dans ce but, deux écoles, une pour les catéchumènes et l’autre pour les enfants, furent ouvertes ; en même temps, on reçut à la résidence les fumeurs d’opium qui disaient vouloir se corriger. Un catéchiste médecin leur donnait les remèdes nécessaires, et leur prêchait la doctrine. Grâce à cette bonne œuvre, le missionnaire finit par être connu avantageusement  de la population, qui, tout d’abord, avait contre lui les préjugés les plus absurdes.

    « Il put ainsi, à la longue, il est vrai, gagner quelques âmes et préparer quelques catéchistes et maîtres d’école. Mais les résultats ont été bien loin de répondre à la sollicitude du missionnaire, et aux dépenses qu’il n’a pas craint de faire dans ce but. Actuellement encore, l’œuvre est bien précaire à Chang-se, et avec ces gens cupides et matériels, qui ont si peu le goût des choses spirituelles, il y a peu d’espoir de voir l’œuvre se développer, du moins autant qu’on eût été  en droit de l’attendre.

    « Pendant qu’il s’occupait des Cent-Mille-Monts  et de Chang-se, le P. Foucard  ne négligeait rien pour fonder d’autres postes. De bonne heure, il avait appris que plusieurs familles de Hac-kas, baptisés dans le Cantonnais, avaient émigré au Kouang-si , dans les environs de Kouy-hien. Dès lors, il avait employé toutes les ressources de son zèle pour y fonder une chrétienté ; pour commencer, il y envoya un de ses catéchistes pour encourager ces néophytes, en attandant que lui-même  pût aller en personne les visiter.

    « Un nouveau Supérieur nous était enfin donné, en 1875, en la personne de M. Jolly, Pro-Préfet de Canton, et peu après, le Kouang-si  était détaché de la juridiction de Mgr Guillemin, pour faire une mission à part. Mais M. Jolly, empêché par une maladie cruelle, dut de suite reprendre le chemin de l’Europe, laissant l’administration de la mission à M. Foucard, qui  continua à mettre au service de cette mission toutes les ressources que son zèle lui suggéra, et se dépensa tout entier pour elle.

    « Tout en organisant le poste des Cent-Mille-Monts, où dès 1875 il plaça un confrère, il faisait acheter, janvier 80 lieues de là, près de Kouy-hien, où étaient quelques familles de néophytes, quelques terres, et bâtir une maison qui devait servir de chapelle et d’école. Peu après, il réussisait  aussi à faire acheter, dans la ville même de Kouy-hien, une maison où il mit un catéchiste en résidence, En 1879, au retour de sa consécration  épiscopale , il alla en prendre possession en personne, et préparer ainsi l’arrivée de M. Chouzy, à qui il confia dans la suite la direction de ce poste nouveau, qu’il était parvenu à fonder avec tant de peine

    « En même  temps, il songeait à organiser la nouvelle mission, et, dans ce but, il ne craignait pas d’entreprendre, en 1876, un long voyage au Kouy-tcheou, où, réuni à plusieurs de ses confrère , il prépara un règlement pour arriver à l’uniformité d’action entre les différents missionnaires, en même  temps qu’il les consultait sur les moyens à employer dans les circonstances actuelles. A peine de retour à sa résidence de Chang-se, il descendait à Canton, pour tâcher de régler avec le Consul de France les quelques affaires pendantes de la mission ; et quelques mois seulement après, en 1878, il se trouvait à la capitale du Kouy-tcheou, pour commencer le procès canonique de nos Vénérables Martyrs, selon les instructions qu’il avait  reçues de Rome. Comme on le voit, dans son activité, il trouvait moyen de s’occuper de tout, et ne craignait pas  d’entreprendre voyage sur voyage, pourvu qu’il s’agît de procurer la plus grande gloire de Dieu et l’établissement de la mission du Kouang-si.

    « Grâce à ce zèle du P. Foucard, qui savait se multiplier, deux tentatives   d’établissement avaient été faites à Ou-tcheou-fou, la ville la plus importante du Kouang-si, où déjà une maison était achetée ; des postes  chrétiens venaient en quelques années d’être établis aux Cent-Mille-Monts d’bord, puis à Chang-se-tcheou, et enfin à Kouy-hien, et le Père était occupé à faire valoir, auprès de la Légation française, les droits que nous avions d’être installés à Kouy-lin-fou même, la capitale.

    « Restait une autre ville importante, qui ne pouvait échapper à l’attention du zélé missionnaire. La grande ville de Nan-ning-fou, qui, par sa position sur le fleuve de l’Ouest, semble appelée à jouer plus tard un rôle important dans les relations commerciales, lui paraissait dès lors nécessaire, comme point de ralliement avec les chrétientés éloignées de l’Ouest de la mission, dont les communications avec le bas Kouang-si étaient si difficiles : il fallait donc aussi, coûte que coûte, occuper ce poste et en faire un centre d’action. Aussi, dès 1878, le P. Foucard y faisait-il acheter d’abord un vaste terrain, puis une maison, espérant enfin pouvoir bientôt y insstaller les œuvres de la mission sur un bon pied. Malheureusement, depuis, il ne put tirer de ce double achat tous les avantages qu’il en avait espérés. Quand, en 1880, il s’est agi d’occuper cette maison, la population, soulevée par les autorités, la détruisit de fond en comble, et depuis, les portes de cette vaste cité nous sont restées fermées. Rien pourtant ne fut négligé pour revendiquer nos droits, et obtenir réparation pour toutes les pertes éprouvées.

    « Jusqu’alors le P. Foucard, qui n’avait agi que comme Supérieur intérimaire, avait cru devoir être très conciliant et réservé en traitant avec les autorités supérieures. Désormais, il va pouvoir parler et agir avec plus d’assurance pour les intérêts de sa mission. En 1878, en effet, il était nommé Evêque de Zéla et Préfet Apostolique, et partait pour la province de Kouy-tcheou, où, le 23 mars de l’année suivante , il recevait la consécration épiscopale, des mains de Mgr Lions, dans la cathédrale Saint-Joseph. Son premier soin, après son retour dans la mission, fut de dénoncer avec plus d’énergie et d’autorité, au Consul de Canton et à la Légation de France, le mauvais vouloir des mandarins du Kouang-si, et de protester contre une violation si constante des traités.

    « Puis, voyant qu’il n’aboutissait en rien dans ses négociations, après avoir pris l’avis de ses confères, il résolut d’aller en personne demander justice à Pékin même. Au mois d’octobre 1880, il partait pour cette capitale, d’où il ne devait revenir qu’en avril 1881.Pendant cinq mois, les négociations furent poussées activement entre sa Grandeur et M.Bourée, Ministre de France en Chine ; non seulement il avait à dénoncer l’hostilité des mandarins et à réclamer justice pour les établissements ruinés ou confisqués , mais Monseigneur voulait surtout obtenir du Tsong-ly-yamen, que des ordres précis fussent donnés pour que la liberté des achats d’immeubles nous fût reconnue officiellement ; il voulait plus encore. Admirablement secondé par la bonne volonté de M.Bourée, il crut le moment favorable pour chercher enfin à s’installer à Kouy-lin-fou, capitale du Kouang-si ; en effet, la demande en fut faite au Tsong-ly-ya-men par l’entremise de Son Excellence. Après bien des discussions, des objections réfutées de part et d’autre, tout fut promis et accordé par le Ministre des Affaires Etrangères de Pékin, qui devait donner des ordres aux mandarins de Canton et du Kouang-si, pour qu’à son arrivée à Kouy-lin-fou, l’Evêque fût reçu honorablement, et, s’il en était besoin, fût aidé dans le choix et l’acquisition d’un terrain convenable, dont lui-même  paierait le prix.

    « Monseigneur quittait Pékin le 5 avril 1881, emportant ces promesses et ces espérances ; toutefois, il ne se faisait pas illusion sur les difficultés de l’exécution, car il connaissait trop bien les rusés Chinois, pour se fier entièrement à eux. L’avenir a montré qu’il ne s’était pas trompé en cela. De retour à Canton, il entrevit  bien vite les obstacles qu’il allait rencontrer. Le Vice-roi l’amusa pendant de longs mois par de belles paroles, et, à la fin, lui déclara qu’il ne pouvait lui donner une protection efficace, au cas où il irait immédiatement à Kouy-lin-fou, et qu’il fallait attendre encore.

    « Monseigneur comprit qu’il n’avait plus guère à espérer ; cependant, pour n’avoir rien à se reprocher, il partait de nouveau, le 1er octobre de cette même  année 1881, pour Chang-hay, afin de s’entendre avec M. Bourée, qui s’y trouvait alors, sur les moyens à prendre pour surmonter tant de difficultés. Malgré la bonne volonté du ministre, on ne put arriver à une solution satisfaisante, ni rien obtenir des autorités chinoises, qui répondaient toujours par la ruse et le mensonge aux arguments qu’on leur exposait. Après une année passée à Canton, Monseigneur voyant  toutes ses démarches inutiles, tandis que sa présence était réclamée dans sa mission, reprenait, en 1882, la route du Kouang-si et arrivait, le 31 octobre, à sa résidence de Chang-se-tcheou.

    « Tant de travaux, joints à des contradictions de toutes sortes, ne contribuèrent pas peu à ruiner sa santé, qui s’était jusqu’alors assez bien conservée. Dès 1883, il ressentit de violentes crampes d’estomac, accompagnées de vomissement fréquents, qui l’empêchèrent  plus  d’une fois de célébrer la sainte messe, et qui donnèrent même à cette époque de sérieuses inquiétudes sur son état ; les chaleurs surtout lui étaient pénibles ; toutefois, il pouvait encore généralement vaquer à ses occupations ordinaires, jusqu’à ce qu’en 1884, il repartit pour Canton, espérant profiter, pour le bien de sa mission qu’il aimait tant, de la paix qui, disait-on, allait être faite entre la France et la Chine, à propos du Tonkin. Hélas ! Il devait encore être déçu dans ses espérances : non seulement il ne put traiter les affaires, mais il lui était réservé d’apprendre, en janvier 1885, le pillage de sa résidence de Chang-se-tcheou, et de voir arriver à Hong-kong , deux mois après, la plupart de ses missionnaires, chassés par la persécution.

    « On comprend combien son cœur dut souffrir en apprenant de si tristes nouvelles : il voyait le fruit de tant d’années de peines perdu, et tout à recommencer, comme aux premiers jours. Mais il était depuis longtemps habitué à voir toutes ses espérances s’évanouir les unes après les autres. Cette fois encore, il accepta l’épreuve avec sa résignation ordinaire, ne cessant d’encourager ses missionnaires à recommencer leurs œuvres, dès que faire se pourrait. Aussitôt que la paix fut conclue, en juillet 1885, il renvoya en effet chacun d’eux à son poste, et lui-même s’embarquait à Hong-kong, sur le Greyhound, le 17 octobre, pour regagner le Kouang-si. Un nouveau malheur lui était encore réservé. Dès le lendemain 18, le vapeur qui le transportait était attaqué et pillé, en pleine mer, par une bande de pirates montés à bord ; le bon évêque n’échappa à la mort que par une protection spéciale, et il perdit les aumônes qu’il avait pu ramasser pour réparer les ruines de sa mission. Enfin, grâce à Dieu et à la sainte Vierge, à qui il fit un vœu, il put arriver à Chang-se le 12 novembre ; cette fois, il ne devait plus quitter sa chère mission jusqu’à sa mort.

    « Monseigneur, dont la vie si accidentée avait  pu résister à tant de dangers de toutes sortes qu’il avait  courus, ressentit vivement le contre-coup de cette attaque sur mer ; le souvenir ne put s’en effacer de son imagination, et acheva de ruiner sa santé déjà si éprouvée. Depuis lors, Sa Grandeur ne put se remettre à la nourriture chinoise, son estomac devint plus difficile, les vomissement, plus fréquents, et ne pouvant rester longtemps à jeûn, il était obligé de célébrer la sainte Messe dès une heure après minuit. Ses facultés intellectuelles aussi, et surtout la mémoire, baissaient sensiblement, on sentait que ce n’ était plus cet homme actif et ardent des années précédentes ; il devenait aussi défiant et même  craintif, et ne pouvait plus se passer de la présence d’un confrère ; aussi, s’il put encore, en 1886, faire une tournée dans la plupart des districts de la mission, ce fut avec beaucoup de fatigue.

    « Dès 1887, il ne lui fut plus possible de faire lui-même sa correspondance, ni de s’adonner à un travail quelque peu sérieux ; toute application de l’esprit lui était devenue à peu près impossible ; l’été sa passa bien péniblement, enfin les pieds et les mains enflèrent, et refusèrent presque tout service : dès lors (7 octobre 1887), il dut renoncer à célébrer la sainte Messe jusqu’au mois de février de cette année 1889.

    « Grâce à une nourriture plus substantielle et à un régime plus suivi, l’été de 1888 se passa relativement bien ; avec l’appétit, les forces semblaient revenir, et les jambes et les mains reprenaient peu à peu plus de souplesse ; mais quant à suivre la marche des événements de la mission et à en diriger l’administration, Monseigneur n’en était plus capable, il ne semblait même  plus s’en occuper ; aussi était-il aisé de voir que ce n’était qu’un mieux factice, qui ne pouvait durer longtemps.

    « L’hiver se passa sans complication, et, malgré une certaine gêne qui persistait dans le mouvement des articulations, le mieux se soutenait dans l’état du vénéré malade, qui crut pouvoir essayer de dire de nouveau la messe, assisté d’un confrère. Ce bonheur lui fut accordé le 6 février de cette année ; il y avait  juste seize mois qu’il n’avait pu monter à l’autel. Ce fut un jour de fête pour Monseigneur, qui s’était revêtu, pour la circonstance, de ses plus beaux habits et ornements : le bon évêque ne se possédait plus de joie. C’était la seule grâce qu’il avait  demandée pour lui au bon Dieu et à la sainte Vierge, de pouvoir encore monter à l’autel avant de mourir, car, pour la guérison, il n’avait jmais voulu la demander, se contentant, disait-il, de se résigner à faire la sainte volonté de Dieu. Les quelques jours qui suivirent, il put continuer à célébrer assez facilement, mais bientôt, il dut s’abstenir à cause des vomissement s qui recommençaient, et aussi par suite d’une éruption de boutons qui l’incommodait. Bientôt l’appétit cessa, les traits de la figure s’altérèrent, et tout son extérieur annonçait une décomposition du sang. Le P. Rase, qui se trouvait auprès de Monseigneur, crut devoir attirer son attention sur le changement qui s’opérait en lui, et l’engagea à se préparer à recevoir les derniers sacrements. Mais Monseigneur, qui ne ressentait aucun malaise, se faisait illusion sur son état, il se contenta de se confesser, engageant le Père à attendre pour l’Extrême-Onction.

    « Dès le vendredi 29 mars, Monseigneur ne se leva plus, il était comme absorbé et ne répondait plus aux questionsqui lui étaient adressées, sinon pour dire merci au P. Rase, quand celui-ci lui donnait quelques gouttes de boisson ou lui rendait quelque service. Enfin, le dimanche dans la matinée, notre confrère voyant Monseigneur plus absorbé qu’auparavant, ne crut plus devoir attendre, et il lui administra l’Extrême-Onction. Monseigneur ne parlait plus et n’ouvrait plus les yeux, pourtant, il semblait avoir conscience de ce qui se passait ; quand on en vint à l’onction des mains, de lui-même il tourna les siennes, pour que l’onction fût faite à l’extérieur, selon les prescriptions du Rituel Romain pour les prêtres. Enfin vers cinq heures et demie du soir de ce même jour, 31 mars, sans agonie, il rendait son âme à son Créateur.

    « Telles ont été  la vie et la mort de Monseigneur Pierre-Noël-Joseph Foucard, premier évêque et fondateur de la Mission du Kouang-si .

    « Sans la maladie, qui depuis plusieurs années le réduisit à l’inaction, Sa Grandeur aurait pu rendre de plus grands services à cette pauvre mission, pour laquelle il s’était toujours entièrement dépensé. A la prudence, se joignaient chez lui une grande activité, et surtout une volonté ferme et tenace qui voulait, coûte que coûte, arriver au but proposé ; aussi, s’il était lent à se déterminer à quelque chose, dès que sa résolution était prise, il fallait qu’elle fût exécutée, et rien n’aurait pu alors la faire changer. C’est grâce à cette énergie et à cette activité que Monseigneur, aidé du reste par ses missionnaires, dont il ne négligeait rien pour encourager et seconder le zèle, a pu établir la mission sur le pied où elle est .

    « Sans doute, si on la considère au point de vue du nombre des chrétiens et des œuvres existantes, elle est encore bien précaire, et il reste beaucoup à faire ; mais si, d’autre part, on songe aux difficultés de toute sorte contre lesquelles il a fallu, on peut dire qu’un grand pas a été  fait. C’est dans ce sens que Monseigneur Foucard est réellement le fondateur de la mission du Kouang-si , qui lui  devra une éternelle reconnaissance.

    « Le 9 avril, ses restes mortels étaient confiés à la terre, dans le cimetière que nous possédons, en dehors de la porte septentrionale de la ville de Chang-se ; plusieurs centaines de païens étaient accourus , pour voir cette cérémonie religieuse, dont ils n’avaient encore aucune idée, et bon nombre d’entre eux, pour rendre un dernier hommage à celui qui, sous le nom de Fou-Kong, était connu dans toute la contrée par son bon cœur et sa générosité. Mgr Foucard, en effet, toujours  poli et affable, avait  su gagner l’estime de tous, et l’affection d’un grand nombre. Son abord était facile , et on savait qu’on serait toujours bien reçu. Tout le monde pouvait lui parler et dès qu’il connaissait une infortune, il était toujours prêt à la soulager ; plus d’une fois même, il fut dupe de sa trop grande générosité, que chrétiens et païens cherchaient à exploiter sous le moindre prétexte.

    « C’est surtout vis-à-vis de ses confrères que l’on remarquait cette délicatesse exquise de sentiments, cette affabilité dans les rapports particuliers, une certaine obséquiosité même pour être agréable, et leur rendre toute espèce de services, qui le faisait aimer de tous ; il leur aurait donné volontiers tout ce qu’il possédait. Ce qui rehaussait le prix de ces qualités en Monseigneur, c’est qu’elles étaient plutôt l’effet de la vertu qu’innées en lui. Il était, en effet, naturellement violent, et porté à juger sévèrement les hommes et les choses ; heureusement qu’il se connaissait, se surveillait et savait généralement se dominer, et si parfois il se laissait aller à quelque saillie de caractère, surtout dans les dernières années, où la maladie affaiblissait les forces de l’esprit en même temps que celles du corps, il cherchait vite à en atténuer l’effet, à réparer par une sainte industrie la peine qu’il avait  pu faire, et même faire  des excuses à ceux qu’il croyait avoir offensés.

    « À nous autres, qui avons été témoins de ses travaux, de continuer, avec la même  ardeur et le même  dévouement, l’œuvre qu’il a commencée au Kouang-si, le tout pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes ! »

     

    • Numéro : 783
    • Pays : Chine
    • Année : 1860