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Edmond FOUBERT (1850-1922)

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    Edmond-Jean-Baptiste Foubert naquit à Haveskerque, diocèse de Cambrai, le 7 mars 1850, d’une famille de cultivateurs dont la foi était aussi robuste que la santé. Nous n’avons pas de détails sur ses années de jeunesse : nous savons seulement qu’il était au grand séminaire de Cambrai quand éclata la guerre de 1870 ; il y prit part comme infirmier. Après la guerre, il reprit ses études théologiques qu’il acheva au Séminaire des Missions-Étrangères ; il reçut la prêtrise le 19 septembre 1874 et partait le 2 décembre suivant pour la Mission de Coïmbatour.

     

    Haut de taille, débordant de jeunesse et de santé, il arrivait dans sa Mission l’âme enthousiaste et prête à tous les dévouements. Ce dévouement qui va jusqu’à l’oubli complet de soi allait bientôt trouver l’occasion de se produire.

     

    M. Foubert venait de passer deux années à l’étude de la langue et de la pratique du saint ministère aux Indes, sous la direction d’un vieux missionnaire, lorsque s’abattit sur le sud de l’inde la terrible famine qui dura trois ans et fit tant de victimes. Notre confrère fut chargé, avec quelques missionnaires, de la partie sud-est de la Mission. Il est impossible de décrire la détresse des missionnaires au milieu de tant de calamités, accrue par leur impuissance à les soulager toutes. « A regarder lès choses selon le cours naturel, disait Mgr Laouënan à ses missionnaires de Pondichéry, après la disparition du fléau, vous devez tous mourir au milieu de tant de travaux, de fatigues, de tristesse, de navrants spectacles et de fléaux, et vous êtes vivants ! » Ces paroles pouvaient s’appliquer à tous les missionnaires de l’Inde ; en même temps qu’elles résumaient leur vie durant la famine, elles indiquaient la force supérieure qui soutenait leurs corps épuisés.

     

    À Nayambadi M. Foubert installa une sorte de camp de secours où étaient admis tous les faméliques qui se présentaient. Mais les ressources venues de France et d’ailleurs s’épuisaient vite et ne suffisaient pas. C’est sans doute dans ces circonstances que notre confrère acquit cette audace de quêteur obstiné qu’il conserva toute sa vie et que donne aux hommes de Dieu la conscience de leur abnégation et de leur dévouement aux malheureux : Il alla à Erode demander des secours au premier magistrat civil et il en obtint; il écrivait aussi à son évêque qui transmettait ses lettres aux Annales de la Propagation de la Foi : « Que d’âmes je gagnerais à Dieu, disait-il, si j’avais quelques ressources ! Dans les cinq derniers mois, j’ai baptisé 130 païens et un certain nombre de protestants. Les catéchumènes, nombreux autour de ma demeure apprennent les prières. Que ne puis-je en recevoir en plus grand nombre ! Donnez-moi les moyens de les soutenir pendant le temps de leur instruction religieuse, et je ferai d’eux des chrétiens fidèles. » Il baptisa à Nayambadi, à Shettuculi, à Perienayambadi et jusque dans le district de Shettiapetty, qui relève de Pondichéry, en tout 850 personnes, et il éleva des chapelles pour les chrétientés ainsi fondées.

     

    Très dur à la fatigue, il était incapable d’imposer un arrêt à son activité, malgré l’affaiblissement de sa santé jusque-là si robuste et les fréquentes visites de la fièvre qu’il négligeait avec dédain. Monseigneur Bardou jugea bon de le changer de milieu et lui confia la charge de chapelain militaire des soldats anglais en même temps que la direction de l’importante chrétienté de Wellington, sur les Montagnes Bleues, à une altitude d’environ 6.000 pieds.

     

    Chapelain militaire ! on ne peut s’empêcher de dire qu’il avait la figure de l’emploi, figure de « vieux grognard » rébarbative et presque renfrognée, avec un parler rude et franc qui contrastait agréablement avec les saillies pleines d’humour de ses conversations. Pendant un quart de siècle, il fut le Père aimé de ces soldats, toujours prêt à se donner pour leur faciliter l’accomplissement de leurs devoirs religieux.

     

    Dès son arrivée à Wellington, il se mit à l’œuvre, car le mot repos n’était pas écrit dans son programme. Il édifia une belle et spacieuse église, suffisante alors pour les besoins des militaires et des indigènes catholiques de la chrétienté. Pour ceux-ci, nul n’échappa à sa vigilance et aux pieuses industries de son zèle ; il en augmenta le nombre par son action directe sur les païens qu’il convertit à la foi, et pour donner à la chrétienté un élément d’influence et de prospérité, il construisit des écoles pour les garçons et pour les filles.

     

    Les collines environnantes étaient peuplées par une tribu montagnarde connue sous le nom de « Badagas ». Il résolut de travailler à leur conversion et se mit aussitôt à l’œuvre, car chez lui une entreprise ne restait pas longtemps à l’état de projet. Tous les moments libres que lui laissaient sa charge de chapelain et l’administration de se chrétienté, il les employait à parcourir les villages badagas, prêchant à toute occasion, et arrivait enfin au but désiré : au baptême de quelques-uns d’entre eux. Pour ces derniers venus, ses enfants de prédilection, il dépensait toutes les économies que sa dure vie de privations lui permettait de réaliser : il leur procura des terrains, leur bâtit des maisons, leur édifia une chapelle, et c’est ainsi que fut fondée la nouvelle chrétienté des Bagadas

     

    On pourrait se demander d’où lui venaient les ressources si nous n’avions déjà dit un mot de ses appels presque ininterrompus à la charité. Il s’était assimilé, pourrait-on dire, le tempérament de ces Indiens dont le premier geste, à la première rencontre, est de se frapper le ventre et de tendre la main, — avec cette différence que ce dernier geste, il le faisait non pas pour lui dont les privations étaient connues de tous, mais pour les œuvres fécondes qu’il voulait réaliser. Pour lui, les mots « opportune » « importune » de l’Apôtre étaient synonymes : l’importunité d’une instance devenait opportunité par le fait même que le secours sollicité était obtenu. Et à ce compte-là, il est juste de dire qu’il fut rarement importun. Rien ne le rebutait. On raconte qu’un jour, un général anglais le voyant arriver lui consigna sa porte. M. Foubert ne se laissa pas démonter pour si peu : malgré les objurgations de la sentinelle, il pénétra chez le général qui se hâta de masquer sa retraite derrière une porte. Le missionnaire, lui, ne recula pas... et il obtint ce qu’il désirait.

     

    On comprend cependant que cette théorie sur l’opportunité ne fût pas également appréciée par tous les donateurs. Des rumeurs qui ressemblaient à des plaintes parvinrent, dit-on, jusqu’à l’évêché ; M. Foubert reçut défense formelle de quêter désormais. C’était un rude coup ; mais les belles âmes trouvent des interprétations ingénues qui tournent les difficultés et dont Dieu seul apprécie le mérite. Il ne demandait plus rien ; mais dans les conversations où il se laissait amener à parler de l’utilité et de la pauvreté de ses œuvres avec une éloquence sincère et prenante, si une bourse s’ouvrait d’elle-même, pouvait-il refuser ?... Eh bien ! oui, il refusait... Mais il suggérait de verser l’aumône entre les mains du catéchiste qui l’accompagnait et à qui il n’était pas défendu d’accepter. Ainsi, finit-il par lasser la sévérité de la défense elle-même et par la désarmer.

     

    Durant les vingt-cinq aunées déjà écoulées à Wellington, M. Foubert s’était aussi occupé, au-delà des limites de sa chrétienté, de constructions diverses dont la plus importante fut celle de l’église du Sacré-Cœur d’Ootacamund, la plus vaste de la Mission, dont il dirigea les travaux.

     

    Cependant, l’âge arrivait, dont les volontés les plus résolues ne peuvent empêcher l’atteinte ; M. Foubert dut se résigner à passer dans les cadres de réserve et accepter la charge d’aumônier des Religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie, à Coïmbatore. Les dimanches et jours de fête il faisait résonner les voûtes de la cathédrale des accents de sa puissante voix de basse et l’on se souvient encore de ce chant du carême qu’il exécutait avec le plus d’expression : « Inter vestibulum et altare plorabunt sacerdotes... »

     

    Le champ d’action était ici plus restreint, mais il n’allait pas tarder à l’étendre : il installa chez lui un petit atelier de réparations, où confrères et religieuses pouvaient sans frais, faire remettre à neuf harmoniums, machines à coudre, tables, chaises, etc. Cela lui valut la direction, que lui donna Monseigneur, de l’école industrielle des orphelins.

     

    Mais les chaleurs de la plaine le fatiguaient et lui donnaient la nostalgie des Montagnes Bleues, Monseigneur lui rendit ces montagnes et le nomma aumônier au couvent des mêmes religieuses à Ootacamund. Là, comme à Coïmbatore, il avait son petit atelier de réparations où il occupait ses moments de loisirs. A quelque moment de la journée qu’on’ allât le voir, on ne le trouvait jamais inoccupé : s’il n’était pas au couvent ou à son atelier, on était sûr de le trouver à l’étude de l’Histoire de l’Eglise dont il faisait ses délices.

     

    Survint la grande guerre. Devant les vides que la mobilisation venait de produire parmi les jeunes, M. Foubert sentit renaître en lui l’ardeur de ses vingt ans. O bonheur ! à ses fonctions d’aumônier à Ootacamund, Monseigneur de Coïmbatour ajouta la charge de ces chrétiens Badagas, à la conversion desquels il avait tant contribué et que la mort de M. Gudin venait de laisser sans pasteur. Tous purent alors admirer ce vieillard de près de soixante-dix ans reprendre son bâton de voyageur et courir à travers la montagne à la recherche d’âmes à convertir. Chaque dimanche, après sa messe au couvent, il se rendait à Kaity pour en dire une autre à ses enfants de prédilection. La distance est d’une douzaine de kilomètres de chemin de fer. Plusieurs fois par semaine, il allait visiter ses Badagas et rentrait toujours à Ootacamund à 4 h. 30 pour assurer la bénédiction du Saint-Sacrement au couvent, car il se faisait un point d’honneur de ne pas se décharger sur un autre du moindre travail. Il conçut le projet de construire, pour ses Bagadas, chapelle, dispensaire et presbytère ; il se mit aussitôt à l’œuvre et reprit sa vie de quêteur et de bâtisseur. En très peu de temps il avait acquis un terrain sur lequel s’élevèrent comme par enchantement les bâtisses qu’il avait rêvées.

     

    Ce fut sa dernière compagne car le mal qui devait le terrasser annonçait déjà l’heure de la retraite finale. Ce son de cloche n’était pas ainsi compris par ce vétéran, mais Mgr de Coïmbatore ne pouvait s’y méprendre et il donna un nouveau titulaire aux chrétiens Badagas et M. Foubert dut se confiner aux simples fonctions d’aumônier des Religieuses d’Ootacamund.

     

    Dès avant la guerre, notre confrère avait dû se faire arracher toutes les dents par suite d’une plaie de nature cancéreuse. Cette pénible opération eut un heureux résultat : la plaie se ferma ; mais elle se rouvrit une dizaine d’années plus tard. Alors, l’avis du docteur et l’espoir de recouvrer les forces perdues lui firent accepter de reprendre le chemin de la France qu’il n’avait pas revue depuis près d’un demi-siècle. Ah ! s’il avait pu se douter que son mal était incurable et qu’il ne reverrait pas sa Mission !...

     

    La plaie qu’il avait à la bouche était bien un cancer ; ni les rayons X, ni les soins dont il fut entouré ne purent en avoir raison et le mal faisait de rapides progrès. M. Foubert s’en rendait-il compte ? Peut-être ; car dès lors sa volonté de fer chercha à vaincre tous les obstacles pour regagner au plus vite son Coïmbatour. Il écrivit à son évêque qu’il était presque guéri et retenait sa place sur un paquebot des Messageries. Retenir sa place ! La chose était hélas ! bien impossible car le mal était trop évident. Lorsque, avec des réticences qui ne pouvaient sans doute l’illusionner, on voulait le convaincre de remettre son retour à un peu plus tard, il demandait avec des accents d’une douleur poignante, le droit de mourir à son poste, au milieu des chrétiens qui avaient été toute sa vie. Et il pleurait comme un enfant !

     

    Le 2 novembre une hémorragie abondante lui fit comprendre enfin la nécessité de ce dernier sacrifice, le plus amer de tous, et il ne songea plus qu’à mourir. Il gravit son calvaire jusqu’au 22 décembre 1922, où son âme quitta le corps qu’elle ne pouvait plus dominer pour aller demander à Dieu la récompense du serviteur fidèle.

     

    Edmond-Jean-Baptiste Foubert mérite une place de choix dans la  galerie des mission-naires de notre Société. Ses qualités ne furent pas sans quelques ombres : son zèle ardent le poussait aux résultats rapides et positifs ; il lui arrivait de hâter le travail de la grâce, trop lent à son gré, et de précipiter les conversions aux dépens de leur solidité ; pressé de voler à de nouvelles conquêtes, il baptisait quelquefois ses catéchumènes avant qu’ils fussent suffisam-ment instruits. Ce même zèle le poussait à entreprendre trop à la fois ; jamais il ne se plaignait d’avoir trop de travail, bien au contraire, il était toujours prêt à en entreprendre d’autre. Avec lui, tout devait marcher rondement : il pressait les ouvriers et la solidité des nombreuses constructions qu’il a fait exécuter s’en est ressentie.

     

    Mais ces défauts de son zèle n’en sont que des excès. Il fut l’ouvrier humble et obscur qui, dans la construction d’un édifice, laisse à d’autres les calculs de l’ensemble, manie lui-même et ordonne les matériaux à la sueur de son front et se complaît dans sa tâche. Ce travail plus humble est moins apprécié des hommes, mais combien il est apprécié de Dieu !

    • Numéro : 1229
    • Pays : Inde
    • Année : 1874