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Désiré FLEUREAU (1845-1910)

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    À sa première visite au Séminaire de l’Immaculée-Conception de Bièvres, Mgr Gibier, s’adressant à notre communauté, s’exprimait ainsi : « Il y a longtemps que je connais la Société des Missions-Etrangères ; mes rapports avec elle remontent à l’époque où j’étais vicaire à Saint-Paterne d’Orléans. Nous avions alors un premier vicaire que je considérais comme mon modèle ; je m’efforçais de mettre mes pas dans la trace de ses pas : il était zélé, il était pieux ; il était en tout un homme de devoir et un homme de Dieu. Un jour, nous apprîmes qu’il nous quittait pour entrer au Séminaire de la rue du Bac.

    « Un an après, il quittait la France pour la Chine, Orléans pour Canton. Nous n’avons pas cessé de suivre ses travaux et ses luttes apostoliques, et c’est avec une grande joie que nous l’avons revu et reçu tout récemment, lorsque, après vingt-deux ans de séjour en pays étranger, il est revenu parmi nous. Il était blanchi et épuisé par les privations et les fatigues : mais il gardait au cœur la même ardeur et le même zèle généreux... »

    Le Missionnaire auquel Mgr l’Evêque de Versailles décernait un pareil éloge était M. Fleureau, pro-préfet du Kouang-Tong.

    Désiré-Amable-Alexandre Fleureau naquit à Montigny, près Chilleurs-aux-Bois (Loiret), le 26 mai 1845. Il appartenait à une honnête famille de cultivateurs, animés d’excellents sentiments chrétiens qu’ils surent inculquer de bonne heure à leurs enfants, un fils et deux filles.

     

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    Nous lisons bien souvent, au commencement des légendes des Vies de Saints qui figurent dans le bréviaire, que, dès leur plus tendre enfance, les élus de Dieu donnèrent des signes de ce qu’ils devaient être plus tard. Sans vouloir employer une formule analogue pour les débuts de la vie de notre Confrère, nous pouvons affirmer que, tout jeune encore, il était attiré vers les pays lointains. Il aimait lui-même à raconter que, tout petit, il s’amusait à faire de grands trous dans le sable. A ses parents qui lui demandaient le motif de ce jeu enfantin, il répondait : « Je cherche à traverser la terre, pour aller trouver les Chinois qui sont au-dessous de nous ! » Les événements devaient le conduire dans cette Chine qui était déjà la terre de ses rêves.

    Nous ne pouvons pas nous attarder à suivre pas à pas le jeune Désiré dans les différentes étapes de son enfance et de son adolescence. Nous esquisserons à grands traits les principaux faits de sa vie de collégien, de séminariste et de vicaire pour nous arrêter plus longuement sur sa belle physionomie de missionnaire.

    Il fit sa première communion le jour de l’Ascension 1857, apportant à ce grand acte, avec l’aimable candeur et les ardeurs de son jeune cœur, la maturité d’un homme. Peu après, il commençait l’étude du latin, sous la conduite de M. l’abbé Rathouin, son curé, qui avait de bonne heure discerné en lui des marques certaines de vocation ecclésiastique. Son désir d’être plus tard missionnaire semble s’être précisé dès cette époque, à la lecture des Annales de la Propagation de la Foi.

    Au Petit Séminaire de La Chapelle-Saint-Mesmin, où il entra en cinquième et acheva ses études classiques, le jeune Fleureau se fit remarquer par son caractère aimable et enjoué, par une grande modestie, par une sincère piété et une persévérance dans le travail qui ne se démentit jamais. Ses professeurs remarquèrent en lui un esprit fin et solide qu’ils s’appliquèrent à cultiver, tandis que, de son côté, l’élève s’attachait avec un soin particulier à faire disparaître la rudesse native de ses manières et de son langage. Il le fit avec un tel succès qu’il acquit, durant ses années de collège, une correction de tenue et de parole, une distinction, qui, perfectionnées plus tard par les milieux choisis où il fut appelé à vivre, en firent le prêtre grave, poli, aimable et toujours digne que nous avons connu.

    Son excellente conduite lui valut la faveur de revêtir la soutane pendant son année de philosophie et de recevoir la tonsure avant de quitter le Petit Séminaire.

    Au Grand Séminaire d’Orléans, où il arriva au mois d’octobre suivant, ses belles qualités prirent un nouvel essor sous l’influence de la grâce, secondée par des efforts généreux. Il était modeste dans ses succès, d’une timidité peut-être excessive ; il avait la répartie vive et trouvait facilement, dans la conversation, le mot juste, fin, mais toujours charitable. Il n’eut que des amis, et fut estimé de tous, directeurs et élèves.

    Ordonné prêtre dans la Basilique-cathédrale Sainte-Croix d’Or­léans, le 6 juin 1868, par Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger, il célébra sa première messe, le lendemain, dans la chapelle de l’Officialité, au milieu d’un groupe nombreux de parents et d’amis. Ceux qui ont connu son esprit de foi n’ont pas de peine à se figurer avec quelles admirables dispositions il dut monter pour la première fois au saint autel.

     

     

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    M. Fleureau occupa successivement, dans le diocèse d’Orléans, les postes de vicaire à Saint-Vincent (1868), à Saint-Aignan (1870), et à Saint-Paterne (1873-1880). Tel nous l’avons vu au collège et au séminaire, tel nous le retrouvons dans le ministère : il est toujours l’homme de devoir.

    Dévoué, actif, travailleur infatigable, directeur d’âmes sagace et prudent, il passe en faisant le bien dans les différentes paroisses qui connaissent son zèle, conquérant sans effort, par le seul ascendant de sa vertu, l’estime de ses confrères dans le sacerdoce et l’attachement des fidèles.

    Il lui fut donné plus tard de constater la solidité des amitiés qu’il avait formées, lorsque, de retour en France après vingt-deux ans de séjour en Chine, il visita les lieux témoins des premières ardeurs de son zèle. Aux marques d’affection — il serait plus juste de dire : de vénération — qu’il reçut, s’ajoutèrent les largesses d’une merveilleuse générosité : la charité orléanaise, reconnaissant le mérite du missionnaire, témoignait par ses dons et ses aumônes tout l’intérêt qu’elle portait à l’ancien vicaire, qu’elle n’avait jamais perdu de vue. « Réellement, disait celui-ci à un ami, je ne me savais pas si aimé ! »

    Qu’était devenue la vocation apostolique au milieu des sollicitudes du ministère ? M. Fleureau n’avait pas oublié ses premières aspirations ; à diverses reprises, il avait sollicité la faveur de pouvoir se consacrer aux missions lointaines. Mais sa santé chancelante, qui, en 1872, lui imposa un repos forcé et un séjour prolongé à Hyères, et, aussi, différentes circonstances indépendantes de sa volonté, l’empêchèrent de réaliser son dessein.

    Ce ne fut qu’en 1880, alors qu’il atteignait la limite d’âge fixée pour l’admission des aspirants au Séminaire des Missions-Etrangères, qu’il obtint de Mgr Coullié, alors évêque d’Orléans, l’autorisation de quitter le diocèse.

     

     

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    Le 7 juin 1880, il arrivait à la rue du Bac, et le 4 mai 1881, après l’année d’épreuve réglementaire qu’il passa dans l’étude et la prière avec la simplicité d’un jeune séminariste, il s’embarquait pour le Kouang-Tong.

    Après un court séjour à Canton, il reçut en partage le vaste et difficile district de Ko-Tchao, avec résidence à Shek-Shing, à l’Ouest de la Mission. Il devait occuper ce poste pendant près de 15 ans.

    Il est aisé de s’imaginer le contraste qu’il trouva entre la vie du missionnaire en district et sa vie de vicaire à Saint-Paterne d’Orléans.

    Ses débuts apostoliques furent pénibles. A l’âge de trente-six ans, il dut apprendre une nouvelle langue et déployer toute son énergie pour surmonter les difficultés d’études aussi ardues que celles du chinois. D’autre part, la Mission du Kouang-Tong traversait une grave crise. Les autorités locales, la populace païenne s’acharnaient, un peu partout, à persécuter les chrétiens. Sans souci des contradictions, M. Fleureau se mit résolument à l’œuvre. Par son zèle et son entrain, écrivait Mgr Chausse en 1883, il redonne la vie à des contrées jadis fort indifférentes aux bienfaits de la religion. Sous sa main vigilante, les chapelles se relèvent et s’embellissent ; les vieux chrétiens se réveillent à sa parole, et les païens paraissent enfin vouloir secouer leurs antiques préjugés. »

    Cependant, la situation indécise de la France au Tonkin, les agissements de la Chine qui, au vu et au su de tous, se préparait à soutenir les Annamites, rendaient les populations de plus en plus hostiles aux prédicateurs de l’Evangile. L’année 1884 se passa pour le Missionnaire de Ko-Tchao en luttes continuelles contre les voleurs et les notables que sa bonté et sa prudence étaient impuissantes à désarmer. Finalement, il partagea le sort de la plupart de ses Confrères et prit le chemin de l’exil. Saisi, injurié, frappé même par les notables, il fut remis au mandarin, qui le fit escorter par des satellites jusqu’à Macao, d’où il se rendit à Hong-Kong.

    « Oh ! les tristes temps que ceux-là ! écrivait-il plus tard, en rappelant ces souvenirs. Cette année 1884-85 parut longue aux missionnaires, réunis, entassés plutôt, dans une maison prise à loyer. Ils étaient désolés d’avoir été contraints d’abandonner leurs chrétiens et redoutaient des épreuves plus dures encore. Avec quelle anxiété, quelles angoisses ne suivaient-ils pas les phases de cette guerre, où la France, avec quelques milliers d’hommes luttait contre ces bandes de Chinois guidées en secret par des Allemands et qui se renouvelaient sans cesse ! »

    « La paix se fit enfin, ajoute-t-il, et chacun s’empressa de regagner son district. On s’attendait à bien des vexations de la part des païens enorgueillis, à bien des ennuis de la part des chrétiens pillés, auxquels on ne pourrait faire rendre ce qu’ils avaient perdu. La mesure, pourtant, devait encore dépasser les prévisions. »

     

     

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    A Ko-Tchao la persécution avait été violente, mais la foi des nouveaux chrétiens n’avait pas faibli. M. Fleureau eut la consolation de les retrouver animés des meilleures dispositions. Sa générosité le porta à réparer promptement les ruines et bientôt le calme, un calme relatif, succéda à l’orage. Il put accepter sa part des félicitations que Mgr Chausse, dans un langage vraiment apostolique adressait à ses prêtres : « Vous étiez, disait l’Evêque, pour la plupart, retournés dans vos districts pleins d’inquiétude sur l’avenir, en proie à de justes alarmes. Appuyés sur le secours d’En-Haut, au milieu des murmures de vos chrétiens, des menaces d’une population haineuse et de l’abandon de nos autorités provinciales, vous avez surmonté tous les obstacles, reconquis vos positions, recommencé vos travaux. C’est une victoire de patience et d’amour que, pour ma part, je trouve supérieure aux plus brillants faits d’armes. »

    Dans ces épreuves et ces contradictions, M. Fleureau eut la très douce consolation de conserver l’affection universelle de ses chrétiens. Ils lui restèrent toujours profondément attachés ; leur esprit de foi, leur confiance, leur sympathie, qu’il méritait d’ailleurs par un dévouement sans borne et une charité qu’on a même trouvée parfois excessive, le dédommagèrent de bien des peines.

    Dieu lui-même sembla prendre sa cause en main. Le 17 septembre 1884, sa chapelle avait été pillée par une extraordinaire coïncidence, les auteurs de cet attentat périrent, pour la plupart, d’une mort misérable. « Le chef des notables, qui avait la haute direction des pillages, écrit-il, s’est empoisonné. Un autre, qui avait conduit les pillards chez ses parents chrétiens, a été pris tout à coup de vomissements dont il est mort. Un troisième, qui avait tenté de m’em-poisonner, a été frappé d’aliénation mentale : il est fou furieux... Aux yeux des chrétiens comme des païens, c’est Dieu qui a frappé tous ces coups. »

    En dépit du travail des sociétés secrètes, de l’hostilité avouée des autorités, et des bruits alarmants qui couraient le pays, les adorateurs se multipliaient et de nouveaux postes s’ouvraient à l’évangélisation. L’un des principaux fut celui de Tin-Pak, dont il parle en ces termes : « J’ai fait ma première visite au poste de Tin-Pak sous les auspices de Marie-Immaculée. J’ai pu y baptiser 14 adultes. A cause de l’opposition de la famille, il m’a été impossible de conférer cette grâce aux deux plus fervents catéchumènes, une femme et son fils. Ce dernier, battu, renversé sous les pieds de son grand-père, lui fit cette belle remarque : « Grand-père, je sais bien que tu ne veux pas me tuer ; eh bien ! tout ce que tu feras est inutile, puisque, tant qu’il me restera un souffle de vie, j’adorerai le Dieu du Ciel. »

    De tels résultats consolaient et fortifiaient son cœur, et il tenait tête sans faiblir à toutes les vexations. Ni les calomnies, qui se répandent si facilement en Chine et amènent parfois les pires malheurs, ni les menaces, ni les mesures injustes ne purent le décourager un seul instant. La somme de travail qu’il donna fut considérable. M. Le Tallandier qui vint, en 1887, partager le district de son aîné dans la carrière, a donné de lui sa part de témoignage d’estime pour son administration autant que pour sa vertu : « Il baptisa, chaque année, de 50 à 120 adultes, bâtit des oratoires, catéchisa et consola. »

    Son zèle le fit dépasser l’enceinte de sa circonscription et les pays limitrophes le virent venir, juché sur sa monture, souriant à tous et accueillant tous les hommes de bonne volonté. Il chevauchait comme un jeune, lui si ecclésiastique de maintien ; au besoin, il ne craignait pas de passer les fleuves à la nage, de grimper au sommet des pics, le fusil sur l’épaule, en cas de mauvaise rencontre. Sa vie était toute de privations et de don de soi-même. Qu’ils étaient loin les temps du vicariat à Saint-Paterne d’Orléans, où les roses avaient moins d’épines !

     

     

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    M. Fleureau devait surtout faire éclater ses qualités au poste de confiance du Séminaire, qu’il fut appelé à diriger en 1895.

    Les bâtiments, sous la direction habile de M. Barnier, venaient d’être terminés et les élèves du sanctuaire n’attendaient plus que le moment d’y venir faire leur probation. Le nouveau supérieur, qui savait magnifique l’œuvre dont on le chargeait, prit résolument sa tâche à cœur. Grâce à son grand tact, à sa douceur et à la variété de ses connaissances, il conquit de suite l’affection des séminaristes. Plutôt flexible que ferme, son autorité s’exerça néanmoins sans conteste. Mgr Chausse était satisfait du maître et des élèves. « Je tiens, écrivait-il aux Directeurs de Paris, à vous signaler le bon esprit de notre jeune Séminaire sous la direction pieuse et intelligente de M. Fleureau. C’est une vraie jouissance de voir les élèves à leurs exercices, en étude, en récréation, comme au pied des autels. On sent que la paix règne dans leur conscience et qu’ils sont tout dévoués à leur bon maître. »

    Le Prélat s’est toujours félicité du choix qu’il avait fait de lui pour ce poste privilégié, d’où dépend, en quelque sorte, l’avenir incertain d’une mission. L’œuvre du clergé indigène est, en effet, une œuvre capitale. Aussi bien, sollicite-t-elle l’attention particulière des chefs de mission, à qui les vastes soucis d’évangélisation ne peuvent faire oublier la partie fondamentale du divin programme, le recrutement du clergé. Si Mgr Mérel a pu ordonner 17 prêtres, dont le concours est devenu de plus en plus précieux, c’est à M. Fleureau qu’ils sont redevables de leur belle formation et de leur constance dans la vocation. Plusieurs d’entre eux, hélas ! sont tombés victimes de leur zèle au champ d’honneur de l’apostolat. Et ce n’a pas été une des moindres douleurs du vénéré Supérieur de voir mourir les plus chers de « ses enfants ».

    Il était véritablement leur père et la nouvelle de sa mort a été pour eux un coup de foudre. Qu’on lise plutôt les lignes suivantes du prêtre Philippe Tchu, qui témoignent de sa vénération et de ses regrets : « Il était pour ses élèves d’une sollicitude toujours en éveil, d’une miséricorde paternelle, sévère et prudent dans son gouvernement, humble et patient dans sa manière d’enseigner. Parmi ses vertus dominait la bonté, celle d’un père. Il nous aima tous d’un amour très pur, propter Deum, comme des fils ; il nous donna une formation pieuse et sainte. Jamais, bien qu’il fût souvent souffrant, il n’omit sa classe de chaque jour. Il se faisait un devoir d’assister toujours aux prières du matin et du soir, à l’oraison, à la lecture spirituelle et au Chemin de la Croix qui se faisait chaque mois.

    « Et non seulement sa bonté était paternelle, il faut ajouter qu’elle était héroïque. En effet, lorsque, il y a dix ans, une peste extrêmement maligne et contagieuse sévit à Canton, trois de ses élèves furent atteints. Or, tandis que leurs parents et leurs condisciples n’osaient pas les approcher, lui s’établit jour et nuit auprès d’eux et ne les quitta pas, les soignant de ses propres mains. Aussi gagna-t-il les affections de tous : lorsque, plus tard, ils apprirent sa mort, tous, accablés de douleur, éclatèrent en sanglots et prirent spontanément le deuil. Et moi-même, aujourd’hui, dans mon profond chagrin, c’est à peine si je puis parler, en quelques mots di­gnes de lui, de mon Père vénéré. »

    On devine que, une fois ordonnés, M. Fleureau n’abandonnait pas des fils si chers : il restait leur homme de conseil, ainsi que ce­lui de beaucoup d’autres prêtres de la Mission.

     

     

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    Le professorat et la direction du Séminaire n’absorbant pas toute son activité, M. Fleureau se dépensa encore dans des travaux linguistiques, épistolaires et diplomatiques. Sa correspondance était multiple : lettres aux bienfaiteurs du Séminaire pour les remercier, en activant leur générosité ; lettres à ses proches, pour les encourager au bien ; lettres aux missionnaires, pour leur dire: « Mon Père, quand je disposerai d’une petite somme libre, je vous l’en­verrai. »

    C’était, on peut le dire, une correspondance à jet continu. Et ses lettres étaient charmantes, toujours adroites, toujours dignes.

    Nous avons parlé de travaux diplomatiques. Il fut, en effet, en novembre 1903, député en France par son Evêque pour traiter de certaines affaires délicates. Sa mission n’eut pas tout le succès attendu ; mais il fit preuve de sagesse et d’habileté.

    Avant son départ pour l’Europe, il avait été nommé pro-préfet à l’unanime satisfaction de tous ses Confrères qui avaient pour ses qualités la plus sincère estime.

    En 1907, quand Mgr Mérel effectua lui-même son voyage en France, M. Fleureau administra la Mission ; il s’acquitta de sa charge avec beaucoup de tact et de discrétion.

    Il n’était point un homme entreprenant et décisif, aux idées fortes et définies : son commandement était plutôt nuancé de bonté, de prudence et de charité ; ses projets prenaient racine dans l’opportunisme. Il sut éviter de blesser ou même de contrister ses subordonnés dans le jeu familial de ses fonctions intérimaires.

     

     

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    Nous allons maintenant pénétrer un instant cette physionomie de prêtre, assez peu semblable à celles qu’on rencontre communément. Voici le portrait qu’en trace un de ses Confrères.

    Au physique : taille élevée, membres puissants, carrure massive, démarche prompte, précipitée, trottinante. La figure était longue et large ; les yeux, très petits et fins ; le front, dénudé. La note grave de la voix s’accompagnait d’un geste tranchant ou indicateur, puis d’un sourire tout fait d’esprit et de malice. Un peu lent dans l’énoncé de son verbe, il savait bien ce qu’il voulait dire, attachant beaucoup d’importance au choix des mots, à l’honnêteté du langage, avec, toujours, l’invariable appellation : Mon Père, ou Mon­seigneur, répétée souvent.

    C’était un lettré classique, châtié, correct et méthodique, ayant toujours le trait saillant au bout des phrases, et, aussi, la préoccu­pation de son lecteur.

    Ce fils de paysans avait naturellement conquis un maintien distingué, par l’habitude de son premier ministère auprès d’hommes qui avaient noms Dupanloup, Coullié, Chapon, Laroche, Gibier, et aussi auprès des âmes d’élite de Saint-Paterne. Après 29 ans de séjour en Chine, il n’avait rien perdu de sa façon noble et courtoise de traiter les hommes.

    Il ne traita pas moins bien avec Dieu, quoique rien ne trahit très sensiblement au dehors sa profonde vertu. L’on peut comparer son mysticisme à celui du saint Evêque de Genève qui servait Dieu, dit un de ses biographes, « à la franche gauloise », c’est-à-dire avec simplicité, rondement et sans scrupule. Doué d’une sensibilité exquise, son cœur, pourtant, s’exaltait peu dans l’expression de sa vie intérieure. Mais sa piété était constante, sincère et théologique.

    Ce qui domine surtout dans M. Fleureau, c’est le sentiment du devoir, l’énergie au travail : il était rivé à ces deux chaînes, et il est tombé littéralement broyé sous leur propre poids. On pourrait graver sur sa tombe le vers de Lucain sur Jules César :

    Nil actum credens, dum quid superesset agendum :

    Il pensait qu’il n’y avait rien de fait, tant qu’il restait quelque chose à faire.

    Et cette activité, chez lui, n’avait rien de fébrile. Sa puissance de travail lui permettait de sérier avec calme les diverses parties de sa tâche, et les moins clairvoyants pouvaient croire cette tâche facile. A le voir circuler, distrait, le buste penché, dans les couloirs du Séminaire, on eût cru qu’il était au repos ; mais, dans ces moments-là, le digne Supérieur méditait « ses bons coups à faire ».

    Si, parfois, on le surprenait à « s’oublier » un peu de temps dans le récit de ses aventures d’antan, on l’excusait à cause de la fine bonhomie du récit, et surtout à cause de l’idée qu’on avait de son besoin de délassement.

    On a signalé la fréquence de ses jeux de mots, voire même de ses calembours : si un léger reproche pouvait lui être adressé sur ce point, il serait bien juste, aussi, d’ajouter qu’il ne se servait de cet expédient que pour couper court, le plus souvent, à une discussion menaçant d’être vive, ou pour égayer ses amis. Jamais la charité n’eut à en souffrir.

    Il aimait la France et beaucoup Orléans, dont il était fier à cause de sa Jeanne d’Arc. Il parlait souvent de ses évêques, Mgr Dupanloup, Mgr Coullié, Mgr Touchet, des amis qu’il y possédait et des œuvres de cette catholique cité.

    Il était profondément patriote. Un consul de France en Chine avait cru devoir demander, il y a trois ans, au Gouvernement, la Croix d’honneur pour « ce modeste serviteur de l’Eglise et de la Pa­trie ». « Sa vie a été », dit un de nos fonctionnaires français qui l’avait vu à l’œuvre, « trop tôt finie pour faire aboutir ce projet. »

    Ce même magistrat, dans une lettre de condoléances, ajoute ces mots : « Tous mes prédécesseurs ont eu pour le regretté défunt une vénération respectueuse, que commandaient sa haute intelligence, son tact parfait et l’élévation de ses sentiments. »

     

     

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    A grands traits, nous avons dit sa vie : voici sa fin. Elle est celle d’un homme de Dieu : elle est telle que nous la désirerions pour nous.

    Un secret pressentiment l’avait, semble-t-il, averti que ses jours étaient comptés. Vers la fin d’octobre 1910, il écrivait à un ami : « On me promet, dans un avenir prochain, une amélioration sensible sinon définitive. A la grâce de Dieu ! Je suis arrivé à un âge où les infirmités sont choses fort communes. Aussi, elles ne me font bas perdre la paix de l’âme. »

    Le 17 décembre, il fit comme d’habitude, son cours de philosophie et de théologie. Mais sa fatigue était si grande que, le soir de ce jour, sur l’avis du docteur français, il consentit à s’embarquer pour Hong-Kong, où il arriva le lendemain matin.

    Nous empruntons à une lettre de Sœur Félicie, supérieure des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, qui le soignèrent avec un pieux dévouement, les détails suivants sur les derniers jours de notre re­gretté Confrère.

    « Le bon Père, écrit-elle, se rendit, à son arrivée dans l’Ile, au Refuge du Calvaire. Il était épuisé de fatigue : il s’arrêta au bas de l’escalier, pouvant à peine respirer. Nous dûmes le porter jusqu’à sa chambre. Comme nous avions la sainte Messe, il voulut y assister. Nous le transportâmes sur une chaise longue à l’entrée de la chapelle, d’où il put, à son grand bonheur, suivre le saint Sacrifice.

    « Le reste de la journée se passa en crises de suffocation et de fièvre. Le docteur, appelé en toute hâte, constata l’existence du diabète et d’une maladie de cœur, mais jugea, néanmoins, que son état n’offrait pas de danger imminent.

    « M. Robert, averti de sa présence, vint dans l’après-midi au Calvaire : comme le malade cachait ses souffrances sous les dehors d’une aimable conversation, il termina sa visite en l’assurant qu’il se remettrait après quelques jours de repos.

    « La nuit fut mauvaise. Les journées du lundi et du mardi se passèrent dans les mêmes souffrances : le malade s’efforçait de prendre les remèdes prescrits par le docteur, ainsi que la légère nourriture qui lui était préparée : mais il les rejetait aussitôt.

    « Le mercredi, la faiblesse était extrême. Il était vraiment édifiant de le voir, malgré la douleur, toujours gai, patient, docile aux moindres volontés de ceux qui l’entouraient. Quelle reconnaissance pour les services rendus !

    « Quelles charité et condescendance dans toutes ses paroles ! Son humilité lui faisait toujours trouver que ce qu’on faisait pour lui était de trop et qu’il ne le méritait pas.

    « Le 22, M. Robert jugea prudent de lui administrer les derniers sacrements. M. Fleureau répondit lui-même avec la plus grande ferveur à toutes les prières.

    « Le vendredi 23, son état s’aggrava sensiblement. Un de ses amis qui vint le visiter lui fit cette déclaration : « Père, j’ai fait la sainte communion pour vous ce matin ; j’ai demandé au bon Dieu de prendre trois années de ma vie pour prolonger la vôtre et vous conserver à notre affection. » Le malade, les larmes aux yeux, le remercia et répondit : « Le bon Dieu ne peut pas accepter votre offrande ; mes années sont finies : la mort approche. Il vous laisse les vôtres : allez et travaillez encore à son service. Pour moi, je vais au Ciel, où je prierai le Seigneur de vous bénir et de vous récom­penser. »

    « Un prêtre chinois voulut le voir encore une fois. M. Fleureau s’entretint un moment avec lui et avant de le quitter lui demanda sa bénédiction. Celui-ci, interdit par tant d’humilité, n’osait pas la donner et ne s’inclina qu’avec peine, mais très édifié, devant les instances de son père bien-aimé.

    « Le 24 décembre, vers onze heures, M. Robert profita d’un moment de calme pour donner au cher Pro-Préfet le saint Viatique. Celui-ci le reçut en pleine connaissance, avec une piété et une foi touchantes ; il resta un moment plongé dans une profonde action de grâces. Vers quatre heures, ses yeux se voilèrent. Il jeta un regard sur tous ceux qui l’entouraient. Il l’arrêta longuement sur un de ses chers séminaristes arrivé le matin : ses paupières s’inclinèrent et, paisiblement, il expira. Le Divin Maître l’invitait à célébrer la fête de Noël au Ciel. »

    Les obsèques eurent lieu le mardi suivant, présidées par Mgr Mérel. La dépouille de notre regretté Confrère repose dans le cimetière du Sanatorium de Béthanie, au milieu des missionnaires qui l’ont précédé dans la récompense.

    « La Mission du Kouang-Tong, écrit Mgr Mérel, a fait une grande perte dans la personne de M. Fleureau, supérieur de notre Séminaire. Ses élèves l’ont pleuré comme on pleure le meilleur des pères. Pour moi, j’ai perdu en lui un ami fidèle, un conseiller sage et dévoué. »

     

     

     

    • Numéro : 1487
    • Pays : Chine
    • Année : 1881