Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Joseph FLAUJAC (1886-1859)

Add this

    L’archidiocèse de Tokyo, la France, le Japon, la Société des Missions-Étrangères viennent de faire une grande perte en la personne du Père Flaujac. Dans un autre domaine, et dans des milieux souvent différents, il était sans doute aussi connu que le Père Sauveur Candau. Et si sa mort a soulevé moins d’émotion, il avait pendant plus longtemps tenu le devant de la scène et il laisse derrière lui une œuvre qui, bien plus que sous ses appellations officielles est désignée par tous comme “l’œuvre du Père Flaujac”.

     

    Retracer même sommairement sa biographie, donner une esquisse du personnage qu’il a été, n’est pas chose facile, surtout pour quelqu’un qui ne l’a connu que pendant les dix dernières années de sa vie. C’était d’autre part une personnalité difficile à saisir, tout pris qu’il était par l’idée du moment, se contredisant sans s’en apercevoir, parfois excessif en paroles et en même temps plein de délicatesse pour ceux qui souffraient, en possession d’une imagination fantastique, qui le faisait vivre dans le rêve, et en même temps très réaliste. En examinant ses vieux papiers, qu’il a tous conservés précieusement, je suis étonné du nombre de choses commencées, de cahiers avec un beau titre, destinés à un usage bien défini, et dont quelques pages seulement ont été écrites. Et cependant c’est le même homme qui, au milieu de difficultés sans nombre, et seul, a, avec une persévérance signe indubitable d’une très forte volonté, mis sur pied une œuvre sociale qui compte parmi les plus importantes du Japon. S’il a pu le faire c’est parce que ce grand imaginatif était aussi un attentif au détail, à qui rien n’échappait.

     

    Le Père Joseph Flaujac était né à Rodez, dans une maison située sur la place de la cathédrale, le 31 mars 1886. Son père était ébéniste et l’un de ses frères un inventeur impénitent. Un autre de ses frères, prêtre, avait été son parrain. Milieu par ailleurs profondément chrétien, austère aussi, j’imagine, et point ennemi de l’aventure.

     

    Il n’est donc pas étonnant que le jeune Flaujac ait de bonne heure rêvé de vie sacerdotale et missionnaire. Son service militaire, accompli à l’époque de la Séparation après deux ans de philosophie au grand séminaire de Rodez, contribua sans doute à lui donner, comme à beaucoup d’autres de sa génération, cette mentalité de combat pour les droits de l’Eglise assaillie de toute part par les méchants anticléricaux, vite catalogués comme suppôts de Satan.

     

    De ses années à la rue du Bac, voici ce qu’écrivait l’un de ses amis, le P. Flachère : “Déjà au séminaire, il était à prévoir que ce confrère donnerait toute la mesure d’un apostolat fructueux, car il s’était forgé une âme peu commune. Pendant nos années de formation, je l’avais observé à loisir, camarade de tous les instants et voisin immédiat, le voyant en tout et partout soumettre sa volonté à un contrôle rigoureux. Jamais il ne s’accordait le moindre ménagement, soit à table où il ne prenait comme nourriture que le strict nécessaire, ne goûtant ni au vin ni au dessert, soit dans nos longues stations en classe, à la chapelle, où les heures passaient sans qu’il prît la liberté de s’appuyer à un dossier ou à un accoudoir : manifestations extérieures d’une vie surnaturelle intense, d’un ascétisme de bon aloi, tempéré par le charme d’une cordialité toujours en éveil et souriante”. Et cependant un autre de ses confrères de cours se le rappelle comme un séminariste timide, pieux certes, mais qui ne laissait en rien prévoir un grand fondateur d’œuvres.

     

    *

     

    Ordonné prêtre le 26 septembre 1909, il recevait sa destination pour l’archidiocèse de Tokyo et débarquait à Kobé le 28 décembre de la même année.

     

    Après un an d’étude de la langue, à Utsunomiya, sous la direction du plus fameux des missionnaires de ce temps, le P. Cadilhac, qui lui faisait faire son premier sermon au bout de trois semaines, il était nommé à Mito, où il travailla trois ans, puis venait à Tokyo même où il devait rester jusqu’à sa mort. Il fut pendant trois ans curé de Asakusa, puis pendant dix-neuf ans curé de la cathédrale de Sekiguchi. C’était pendant la guerre, en 1917. Le personnel missionnaire était rare et l’archevêque d’alors, Mgr Rey sut discerner ce jeune missionnaire, il avait 31 ans, pour en faire son bras droit. En même temps que curé de la cathédrale, alors une paroisse très étendue avec des chrétiens très dispersés, le Père Flaujac dut cumuler successivement de nombreuses autres fonctions : procureur de la mission, supérieur de l’orphelinat de la Sainte-Enfance, d’un pensionnat pour enfants de chrétiens, supérieur du petit et du grand séminaires, puis vicaire général de Tokyo.

     

    Le catéchiste de la cathédrale qui l’a bien connu depuis le début, racontait au lendemain de sa mort, ses impressions : “Quand je vis arriver ce jeune missionnaire, maigre, la barbe rousse, le regard volontaire, quand je l’entendis parler, je compris tout de suite que c’était quelqu’un qui savait ce qu’il voulait. Il n’était pas commode et plus souvent que des compliments il distribuait les blâmes. Mais c’était pour le bien de tous. Et quand il exigeait des sacrifices, je savais que lui-même les avait accomplis le premier. Il savait bien que, si on laissait faire, tout allait à l’abandon”. Grand amateur de théâtre, il traduisait du français et faisait jouer de grandes pièces comme dans les patronages de France. Amateur aussi du pittoresque, il avait doté la cathédrale d’un suisse, et il a bien regretté que ce suisse ait été enterré avec son costume, ce qui fait qu’il a été l’unique représentant de la profession dans 1’Eghise du Japon.

     

    Mais cet austère jeune missionnaire était un travailleur acharné, toujours prêt à dominer son temps là où le devoir l’appelait. Le bon évêque d’alors aimait beaucoup raconter des histoires et la durée des repas s’allongeait indéfiniment. Aussi le P. Flaujac ne trouva rien de mieux que de supprimer pour lui-même le repas de midi qu’il remplaçait par une bouteille de bière, habitude qu’il conserva toute sa vie. Ses comptes, il les faisait la nuit. Et il trouvait toujours du temps pour les catéchismes, les visites aux chrétiens. Le nombre des fidèles passa de 400 à plus de 1.000.

     

    Dès ce temps-là sa santé n’était pas brillante. Des crises d’asthme se répétaient presque chaque matin. Il lui fallait, disait-il, chaque jour nettoyer la cheminée. Et comme il refusait de prendre les soins nécessaires, la maladie ne pouvait guère aller mieux. En 1918 une crise d’appendicite le mit aux portes de la mort et il n’en sortit que par miracle, attribué par lui à Notre-Dame de Lourdes, car il avait reçu l’Extrême-Onction le jour anniversaire de la première apparition, 11 février. C’était du reste un de ses traits que cette attention au surnaturel tant soit peu merveilleux, qui lui faisait trouver partout de petits signes extérieurs du divin, comme par exemple des coïncidences de dates. On m’a dit que pendant assez longtemps il s’était laissé prendre lui aussi par des prophéties, rien moins qu’authentiques, mais ces prophéties ne se réalisant pas, il oublia son engouement passager et ne se priva plus de taquiner les confrères encore fidèles à cette manie de la prophétie.

     

    Déjà, à la cathédrale de Sekiguchi, il avait commencé à rassembler quelques pauvres gens, malades, vieillards, dont il s’occupait personnellement. Non toujours du reste sans récriminations de la part des intéressés, car son cœur était plus large que sa bourse et les pauvres recueillis trouvaient que le gîte accordé était un peu trop sommaire. Ce sera un peu la caractéristique de toutes ses œuvres, que cette hâte à commencer quelque chose de nouveau sans perfectionner ce qui existait déjà. Mais sans souci des critiques, il allait de l’avant, de toute la force de sa volonté, voyant grand toujours, et ayant conscience d’avoir raison et d’être l’instrument de la Providence.

     

    *

     

    Sa propre santé peu brillante, ses longues nuits d’insomnie, furent sans doute la cause qui orienta sa charité vers les malades, pour lesquels il sympathisait naturellement.

     

    Une visite qu’il fit à un. malade chrétien du sanatorium municipal de Tokyo, allait être à l’origine de “l’Œuvre”. C’était le 19 juillet 1927, fête de saint Vincent de Paul. A cette époque la tuberculose faisait beaucoup de ravages. Tout le monde craignait la terrible maladie, réputée incurable comme la lèpre, et il n’y avait, pas encore de remèdes efficaces. Les lits manquaient dans les hôpitaux. Le temps d’hospitalisation en sana était limité et les malades devaient attendre leur tour pour être hospitalisés et étaient renvoyés avant d’être guéris. Quelques-uns n’avaient pas de famille. D’autres, leur famille ne voulait plus les recevoir. Voici la réalité qu’apprit à connaître le P. Flaujac au cours des visites hebdomadaires qui suivirent celle du 19 juillet. Il fallait faire quelque chose. Oh ! pas grand’chose, tout simplement louer une petite maison pour quelques malades forcés de quitter l’hôpital, essayer de leur faire faire un petit travail qui leur permette de vivre. L’un des premiers pensionnaires de la maison travaillait dans la teinture des peaux de lapin...

     

    Mais une fois la main mise dans l’engrenage il n’était plus possible de s’arrêter. Il se trouvait heureusement que les vieux missionnaires de ce temps-là, ne connaissant pas encore la Sécurité Sociale qui est censée libérer l’homme du souci de l’avenir, avaient, au moins quelques-uns d’entre eux, l’habitude de l’épargne. Ils arrivaient sur leurs vieux jours avec un petit capital encore inemployé. Et comment se mettre à dépenser quand on s’est ingénié pendant toute une vie à ne pas le faire ? D’autre part, paraître devant Dieu avec un petit capital en sa possession, ce n’est pas très missionnaire. Alors, puisqu’il se trouvait un jeune missionnaire, ami lui aussi de l’épargne et de la vie pauvre, mais nullement embarrassé pour trouver une utilisation charitable aux fonds à lui confiés, ces vieux confrères, l’un après l’autre, pensèrent à remettre entre les mains du P. Flaujac leurs disponibilités. Les premiers bienfaiteurs de l’œuvre ont donc été des Pères de chez nous.

     

    Un petit coin de terrain, situé tout près du sanatorium de Tokyo fut acquis. Il allait devenir et est encore le centre de “l’œuvre de Béthanie”. Sur ce petit bout de terrain les bâtiments se sont accumulés : sanatorium, chapelle, presbytère, bureaux. C’était en 1930-31. Puis il a été possible d’acheter dans les environs un autre terrain sur lequel s’éleva la maison de Nazareth pour les bébés. Et enfin les terrains environnant le Béthanie primitif ont, eux aussi, passé entre les mains du P. Flaujac et, au fur et à mesure des besoins et de l’arrivée des ressources, diverses œuvres ont pu naître là. Car si le but primordial du P. Flaujac a toujours été le soin des tuberculeux, parce que les tuberculeux étaient alors les plus déshérités, il a fallu aussi s’occuper des victimes indirectes de la maladie : enfants que la maladie de leurs parents laissait abandonnés ou orphelins, puis vieux parents qui avaient perdu leur soutien naturel.

     

    Des malades chrétiens, vers 1931, émigraient dans la banlieue éloignée de Tokyo. C’était le village de Kiyose qui allait par la suite devenir célèbre comme le village de la tuberculose avec ses treize sanatoriums. La ville de Tokyo venait alors juste d’y bâtir un sanatorium. C’était bien loin pour aller de Tokyo visiter les malades et leur porter les sacrements. Le P. Flaujac cherchait dans les environs un petit terrain où il pourrait construire un pied-à-terre. On lui en offrit un grand. L’argent manquait. Mais l’imagination ardente du Père se mit à travailler. Ce citadin, fils d’ébéniste, traditionaliste acharné avait, profondément ancrée dans la tête, cette idée biblique que la vie des villes est corrompue et corrompante, tandis que la vie de la campagne est synonyme de vertu. Je pense bien que, malgré des désirs cent fois exprimés de s’installer à la campagne, il n’aurait jamais pu s’y faire, habitué qu’il était au mouvement de la grande capitale japonaise. Toujours est-il que ce terrain, situé dans la campagne avoisinant Tokyo, lui donna tout de suite l’idée d’un centre agricole pour les convalescents : ferme modèle où on élèverait vaches, cochons, poulets, lapins, etc. Et le “etc.” n’est pas une clause de style. A point, quelqu’un lui fait un don. Il achète le terrain convoité. Il semble bien qu’à ce moment-là un certain nombre de confrères commencèrent à trouver un peu grands ses projets et à douter de son sens des réalités.

     

    Et ce fut cependant ce sens des réalités, plus fort que les rêves, qui lui fit peu à peu modifier ses plans primitifs et se plier aux besoins. Le centre pour convalescents est devenu un sanatorium de deux cents lits. Un orphelinat s’est installé à l’autre bout du terrain. A côté de l’orphelinat est née une école. La ferme, but primitif, après un début de réalisation, a périclité puis disparu... Et le tout a été nommé “Jardin de Bethléhem” car là aussi il fallait bien donner un nom palestinien.

     

    Bethléhem, Béthanie, Nazareth... Et en plus, la paroisse de la cathédrale, la procure de la mission, les fonctions de vicaire général de Tokyo. Ajoutons la direction d’un embryon de congrégation religieuse, qu’il appelait “les Rosettes”. C’était beaucoup pour un seul homme. En 1936 il démissionna de ses autres fonctions dans l’archidiocèse, pour se consacrer uniquement à son œuvre et vint s’installer à Béthanie. Mais fidèle à l’idéal Missions-Étrangères, qui est un idéal de prêtre diocésain, il n’a pas voulu abandonner le ministère paroissial, ni imposer aux futurs aumôniers des différentes sections de son œuvre, de n’être que des aumôniers. Il obtint qu’un territoire paroissial soit adjoint à ses œuvres dont la chapelle servirait d’église. Et c’est ainsi que deux nouvelles paroisses sont nées à Béthanie et Bethléhem, en attendant celles de Ueno et de Nasu.

     

    Mais il faut bien reconnaître que pour le P. Flaujac, le souci de l’œuvre allait devenir primordial. Ce n’était pas un curé bien fidèle à la résidence. Il se mit à parcourir le pays pour donner de l’élan au mouvement de lutte anti-tuberculeuse. Il avait aussi souvent à se rendre dans les ministères, à la préfecture de Tokyo. La correspondance, les comptes, la rédaction de Bulletins en français ou en japonais, le tout dans le but de faire connaître l’œuvre et de lui procurer des secours, prenaient une bonne partie de son temps.

     

    Et pourtant il passait encore le plus de temps possible à visiter les malades, ceux qui étaient chez lui, et les autres, et il exigeait que ses futures religieuses fassent de même. Chaque semaine il visitait ainsi deux grands sanas de près de 1.000 malades chacun. Et quel soin il prenait de ne causer aucun dérangement aux malades, se déplaçant toujours de manière que le malade n’ait pas à bouger même la tête. Si une quinte de toux survenait pendant qu’il était là, il n’hésitait pas à soulever le pauvre malade, à le soutenir jusqu’à ce que la crise soit passée. Il était célèbre par ses calembours à la française, que les Japonais ne comprenaient pas toujours du premier coup, mais qui faisaient ensuite le tour de l’hôpital, donnant un peu de joie aux allongés. Il n’amenait la question religieuse qu’après avoir bien établi le contact humain, mais il a eu ainsi l’occasion de baptiser plusieurs milliers de malades à l’article de la mort. Depuis le début jusqu’à maintenant plus de 8.000 baptêmes ont été administrés grâce à l’œuvre.

     

    1936 fut une année d’épreuve et en même temps une année décisive. Vingt-cinq jeunes filles environ se préparaient sous sa direction à former une congrégation religieuse. Or ce n’est pas nuire à la réputation du P. Flaujac que de reconnaître qu’il avait un caractère entier et n’admettait de partager avec personne son autorité. Sous des dehors rudes, il avait un profond besoin d’affection un peu exclusive. Parmi ses collaboratrices il s’en trouvait une dont le caractère ne correspondait que trop au sien. D’autre part, dans ses sermons ou ses causeries, il aimait mieux exposer ses désirs et ses rêves que la réalité, et la réalité était évidemment moins brillante. Mais pour une partie des aspirantes à la vie religieuse, il semblait que l’œuvre avec sa rapide extension, sa vie occupée au soin des malades et des enfants, un personnel souvent insuffisant, n’était pas compatible avec une vie de prière et de contemplation. Et la crise se produisit : la plupart des aspirantes religieuses de Bethléhem, s’en allèrent en bloc, laissant le pauvre Père du jour au lendemain sans personnel. Son cœur sensible en fut profondément ulcéré et il en résulta dans son caractère une tendance à se méfier de ses collaborateurs.

     

    Cela du moins hâta les démarches en vue de la formation de la Congrégation. Le P. Mayrand, missionnaire de grande vertu, eut l’abnégation d’abandonner la paroisse qu’il tenait depuis 45 ans, pour venir s’installer à Bethléhem et de se consacrer à la formation des religieuses. Il leur apprit que le service du Seigneur est exigeant, surtout quand le Seigneur prend le visage des pauvres, et que contemplation n’est pas synonyme de rêverie. Bientôt les premières novices furent confiées aux Dames de Saint-Maur et des sujets nouveaux vinrent remplacer celles qui n’avaient pas eu suffisamment l’esprit d’obéissance.

     

    *

     

    Puis arriva la deuxième guerre mondiale. Au moins officiellement, car pour le Japon la guerre réelle, dénommée incident de Chine, durait depuis longtemps, mais ici quand on parle du commencement de la guerre, il s’agit de la déclaration de guerre à l’Angleterre et à l’Amérique, le 8 décembre 1941. La. guerre rendit précaire l’avenir de l’œuvre et ralentit son activité. La police devint de plus en plus tracassière, mais le P. Flaujac ne fut jamais inquiété. Mais sur la fin surtout les terribles bombardements de Tokyo mirent souvent l’angoisse en son cœur et il éprouva le besoin de demander une protection spéciale à saint Joseph. Enfin le conflit se termina sans que l’œuvre ait eu à souffrir de dégâts matériels et sans perte de vies humaines.

     

    Mais les lendemains de la guerre furent terribles pour le Japon : manque des ressources les plus élémentaires, afflux de masses de réfugiés rapatriés de force sur le Japon, un pays tout entier à reconstruire. Les tuberculeux, affaiblis par les privations se présentaient plus nombreux aux portes de l’œuvre, quelques-uns pour y mourir le jour même de leur entrée au sana. Devant une telle situation l’homme entreprenant qu’était le P. Flaujac ne pouvait rester inactif. D’autre part, ses nombreuses relations dans le monde officiel, les dons importants qu’il avait déjà reçus de la famille impériale, bientôt les audiences qui lui seront accordées par l’Empereur lui-même, faisaient de lui un homme en vue, à une époque où les étrangers tenaient le haut du pavé. Au milieu des nouvelles les plus fantaisistes sur la christianisation - éclair du Japon répandues par la presse mondiale, son nom sera même mêlé à des bruits de conversion de l’Empereur. La réalité n’était pas si brillante. Toutefois cette situation donna au P. Flaujac l’occasion de prendre deux initiatives nouvelles.

     

    L’une à Ueno, la grande gare du nord de Tokyo, dans les couloirs souterrains de laquelle s’étaient réfugiés de nombreux vagabonds, beaucoup d’entre eux vagabonds par nécessité. Le P. Flaujac fonda un dispensaire ambulant, emmenant ses Sœurs le soir visiter les pauvres, soigner les malades, distribuer des secours, unissant les efforts des étudiants en médecine catholiques ou non. Peu à peu la misère recula, mais ce fut pour le Père l’occasion de trouver dans les environs de la gare, au milieu d’un quartier populaire de petits commerçants, un terrain qu’il agrandit petit à petit, et qui abrite maintenant un dispensaire, une garderie d’enfants et une paroisse. C’étaient de bien pauvres bâtiments, il y avait même deux wagons réformés, qui servaient de classe pour les bambins, mais à l’époque personne n’y faisait attention. Encore une fois, le P. Flaujac voyait beaucoup plus grand, ce qu’il voulait c’était un immense centre catholique avec hôtellerie pour prêtres et religieuses de passage, centre d’accueil pour les jeunes venant en ville chercher l’aventure, grand hall pour des réunions. Ses moyens ne lui permirent pas de le réaliser. Toutefois avant de mourir, il avait tout arrangé pour bâtir à neuf dispensaire et garderie. Dans le courant de l’année ce sera chose faite, et il y aura aussi une belle église, grâce au P. Le Dorze. Il verra du haut du ciel cette réalisation qu’il aurait tant désiré contempler de ses yeux de chair.

     

    L’autre initiative était encore, et combien, beaucoup plus audacieuse. Devant l’afflux des réfugiés, anciens colons de Mandchourie ou d’ailleurs, il fallait bien rechercher des ressources en nourriture et en emplois pour une population jeune et en expansion. Or si tout le terrain propice aux rizières est depuis longtemps mis en valeur, il n’en est pas de même pour les terrains peu élevés situés au pied des montagnes, où serait possible la culture des céréales, des pommes de terre, du maïs, et l’élevage des bovins ou ovins. Et le vieux rêve agricole de reprendre le P. Flaujac. “Si j’avais 3 ou 400 hectares...”. Il en parla. Et il les reçut, dans un endroit un peu reculé, par chemin de fer à cinq heures de Tokyo. Ce terrain était donné par l’Empereur, pris sur ses domaines de chasse qui devaient bientôt faire retour à la nation. Ainsi naissait l’œuvre de Nasu, la montagne comme il disait, le plus grand de ses rêves, l’endroit chéri de ce citadin. Quand il avait dit de quelqu’un : “ il aime la montagne”, vous pouviez être sûr que celui-là était de ses amis. Mais là, plus que partout ailleurs, les difficultés étaient grandes. Elles ne sont pas encore toutes surmontées, et cependant quelque chose a été fait.

     

    Pour le P. Flaujac en tout cas, malgré une santé toujours précaire et de multiples occupations, commença un va-et-vient entre Tokyo et Nasu, en train ou encore en camion par des routes dans un état épouvantable, hiver comme été. Ce missionnaire de 60 ans, asthmatique, faisait souvent à pied les six kilomètres qui séparaient la gare la plus proche de “la montagne Saint-Joseph”, avec deux valises sur ses épaules. Par camion il apportait le nécessaire pour construire de pauvres baraques provisoires. Il envoyait les postulantes de sa congrégation s’aguerrir dans la nature, abattant les arbres, bêchant les champs. Homme pratique il élargit les chemins, les empierra, en fit faire d’autres, amena l’électricité dont profitèrent aussi les hameaux de paysans perdus dans la montagne.

     

    Les hommes travaillant au chantier étaient souvent des jeunes gens confiés par les tribunaux ou par les familles, perce que la misère et le chaos les avaient engagés dans une vie d’aventures fort peu catholiques. Le centre catholique de Nasu, avec un tel personnel, n’avait pas toujours bonne réputation, mais le Père comme toujours, laissait dire, défendait son œuvre, et voyait plus loin que le moment présent.

     

    Vint le jour du triomphe : au milieu des pauvres baraques, des champs à demi défrichés, l’Empereur et l’Impératrice, descendus de leur trône divin pour devenir les souverains toujours aimés d’un pays démocratique, daignèrent venir visiter l’œuvre commencée. Quelle joie pour lui, qui avait toujours eu une vive vénération pour l’autorité la plus haute, de les accueillir, de leur dire les plaisanteries, les calembours qui avaient fait rire tant de malades et qui déridèrent l’Impératrice, de leur raconter aussi ses rêves : ici un couvent de Trappistes s’élèvera, là un dispensaire, ici une étable pour les vaches, là une bergerie. Plus loin un grand centre pour convalescents...

     

    Et finalement une partie de ce rêve au moins s’est réalisée. Si les Trappistes n’ont pu venir faute de sujets, un monastère de Trappistines occupe maintenant la presque totalité de la montagne Saint-Joseph. Un dispensaire, à la tête duquel se trouve une religieuse médecin, est très apprécié des populations des environs. On y apporte les malades de loin, traînés parfois sur des remorques de bicyclette. Plus loin à la “montagne Sainte-Marie” des bâtiments avaient été construits pour les convalescents, mais il y a là une réalité que le Père n’a pas voulu voir, c’est que les anciens tuberculeux, gens des villes pour la plupart, ne veulent pas quitter la ville, surtout pour aller s’enterrer au fond des montagnes dans un climat trop froid pour eux. Et ce sont maintenant des enfants retardés qui occupent les bâtiments, membres déshérités de la famille humaine qui demandent beaucoup de dévouement. Des vaches et des moutons commencent à trouver leur pâture sur les espaces défrichés. D’autres bâtiments, placés volontairement sur le point le plus élevé, car le Père aimait faire voir au loin ce qu’il faisait, servent l’été de colonie de vacances pour les enfants de Bethléhem et les étudiants des écoles catholiques ou non, et aussi de maison de retraite pour nous et les Sœurs.

     

    Il reste encore beaucoup de problèmes à résoudre au sujet de cette montagne de Nasu, mais tous les efforts dépensés n’ont pas été inutiles.

     

    Enfin les tout dernier-nés de l’œuvre : une maison de vieillards à Bethléhem et un dortoir-atelier pour anciennes tuberculeuses. Cette œuvre de convalescents avait été la première intention du fondateur et c’est elle qui a été réalisée la dernière. Avec Béthanie agrandi et pourvu d’un hôpital général bien outillé,     confié à de bons médecins et déjà trop petit pour les nombreuses demandes, l’œuvre est bien établie.

     

    De peur que les lecteurs ne s’y perdent, je résume un peu l’état actuel des différents établissements de l’œuvre de Béthanie, en japonais “Jiseikai”. Ces établissements sont répartis en quatre centres.

     

    1. — Béthanie et Nazareth, situés à cheval sur les deux arrondissements de Nakano et Nerima, dans la partie ouest de Tokyo, comprennent :

    — un sanatorium de 140 lits,

    — un hôpital général de 30 lits,

    — une crèche pour 20 bébés, qui doit être reconstruite et doublée de manière à pouvoir prendre soin de 40 ou 50 enfants,

    — une garderie d’enfants (120),

    — une paroisse de plus de 700 chrétiens,

    — le noviciat des Sœurs de Béthanie.

     

    2. — Bethléhem, situé dans la petite ville de Kiyose, dans la préfecture civile de Tokyo et à 20 kilomètres au nord - ouest de Béthanie, comprend :

    — un sanatorium de 200 lits,

    — une école d’infirmières (40 élèves),

    — maison de vieillards (50),

    — orphelinat du Tôsei gakuen (140 enfants de 3 à 15 ans),

    — l’école du Tôsei gakuen, avec un cours secondaire du soir pour les jeunes filles travaillant dans les environs,

    — un jardin d’enfants (100 élèves),

    — un centre pour convalescentes (50 places),

    — Et la paroisse de Akitsu qui compte 500 chrétiens dont 150 lépreux avec leur chapelle propre dans une léproserie gouvernementale.

     

    3. — Ueno, au nord de Tokyo, en pleine ville cette fois :

    — un dispensaire,

    — une garderie d’enfants (140),

    — et une paroisse de 300 chrétiens, mais assurée de développement.

     

    4. — Nasu, à 200 kilomètres au nord de Tokyo, dans la préfecture civile de Tochigi, comprend en plus du monastère des Trappistines qui évidemment ne fait pas partie de l’œuvre :

    — un dispensaire,

    — une école pour enfants retardés (72),

    — une colonie agricole,

    — une colonie de vacances-maison de retraite.

     

    J’ajoute, pour être complet, que deux autres dispensaires qui ont fonctionné pendant quelques années tout près des paroisses de Asakusa et de Mikawashima, en plein milieu populaire, ont été abandonnés.

     

    *

     

    Les Sœurs de Béthanie, plus connues sous le nom de Sœurs de Sainte-Bernadette, prennent soin de tout cela. La congrégation compte maintenant 76 professes, 12 novices et 6 postulantes, sans compter un certain nombre d’auxiliaires qui, sans être religieuses, partagent cependant la vie des Sœurs. Mais celles-ci sont loin d’être en nombre suffisant et le fait qu’elles soient concentrées en quatre centres seulement au lieu d’être éparpillées dans d’autres points, plus en contact avec les paroisses, gêne un peu leur recrutement. Il leur faut surtout garder l’esprit de leur fondateur et elles y sont bien décidées. Car évidemment on fait appel, et largement, au personnel laïc. Mais pour garder l’esprit de dévouement exclusif aux pauvres, il faut un nombreux personnel religieux. Dieu merci les tuberculeux sont maintenant mieux traités qu’ils ne l’étaient il y a trente ans, les remèdes et la chirurgie ont fait des progrès énormes. Et c’est pour cela que le soin des vieillards et des enfants mentalement retardés a été ajouté au but primitif. Ce qui importe c’est que l’esprit reste, esprit du service de Jésus dans les pauvres.

     

    Les Sœurs de Sainte-Bernadette, exclusivement japonaises, ont un très simple costume noir, qui devient les jours de fête un kimono de même couleur, sans voile sur la tête, comme toutes les femmes japonaises. Elles sont simples, dévouées, sans apprêt. Et elles gardent une grande vénération pour leur Père “l’Otôsama”. Aux trois vœux de religion elles ajoutent la promesse de se dévouer leur vie durant au soin des tuberculeux.

     

    Que deviendra l’œuvre, dans notre monde où tout se socialise ? Dieu le sait, mais la congrégation restera, elle perpétuera le souvenir d’un homme et gardera vie à son esprit.

     

    Car le P. Flaujac, que l’on trouvait toujours à son bureau, penché sur ses livres de comptes, qu’il n’a jamais confiés à personne d’antre, est avant tout un prêtre et un missionnaire. Un prêtre à la foi solide, que le doute n’effleura jamais. Cette foi se manifestait, non pas dans des spéculations théologiques, mais dans une tendre dévotion au Sacré-Cœur, à Notre-Dame de Lourdes, à sainte Bernadette, et à d’innombrables autres saints. C’était son genre à lui d’accaparer hommes, choses, et saints du paradis. Son espérance, c’était de mettre à contribution la Providence, de voir grand, de s’en remettre au jugement de Dieu, quelles que fussent les critiques des hommes. Sa charité semblait un peu rude au premier abord, mais très réelle. Sentimental qui ne voulait être et ne paraître qu’homme de devoir, il a toujours servi Dieu d’abord et a toujours été charitable pour les confrères, leur donnant son temps, pratiquant une large hospitalité, organisant des excursions pour le délassement de tous. Les chrétiens avaient toujours accès auprès de lui, et qui le connaissait savait qu’il ne refusait jamais d’aider ceux qui étaient dans le besoin. Tel confrère le sait bien qui, paralysé et retiré à Béthanie, a reçu pendant des mois sa visite quotidienne à 3 heures de l’après- midi. Quelle que fût sa fatigue, quelles que fussent ses occupations, il y allait, parce qu’il savait que cette visite était attendue.

     

    *

     

    1957, 1958, 1959, la santé du Père baisse petit à petit. Mais l’esprit est toujours vif, les projets le soutiennent. Au cardinal Agagianian, pro-Préfet de la Propagande venu au début de 1959 visiter l’Extrême-Orient, il déclarait : “J’ai des projets pour jusqu’à la fin du monde, et je suis prêt à les abandonner demain si le Bon Dieu le veut”. Mais chaque matin ce sont des séances de toux, presque de suffocation. Il attend jusqu’à la limite pour célébrer sa messe, mais souvent il doit y renoncer. Le caractère, de plus en plus, se décante : plus de ces colères terribles et journalières. Ses Sœurs disaient : “Notre Père ne se fâche plus, c’est mauvais signe”.

     

    A force de volonté il marche encore, descend chaque jour à son bureau, fait ses comptes, reçoit tous ceux qui veulent le voir. Le médecin soupçonne un cancer de l’estomac, mais le cœur est en mauvais état et il ne faut pas songer à une opération. Les joues se creusent, sous les yeux deux poches se font de plus en plus lourdes, les rides marquent cinquante ans de fatigue et de nombreuses nuits d’insomnie. C’était vraiment hallucinant que de le voir à la télévision un soir de janvier, alors que tout, grands journaux, radio, revues parlaient du Français Flaujac qui avait travaillé cinquante ans pour les pauvres. La flamme du regard cependant restait toujours vive, mais son attitude était celle d’un homme à bout, accoudé à son bureau, la tête dans les mains. Et pourtant quand un confrère vient le voir, il réagit, fait bonne figure, plaisante, offre un verre de bière. Et le confrère s’en va, le croyant encore solide. Mais devant les Sœurs il s’abandonne et commence à parler fréquemment de sa fatigue. Il finit par tolérer qu’on mette dans son bureau une chaise longue, qu’on lui paie un “room-cooler” pour l’aider à supporter les chaleurs de l’été. Il parle aussi beaucoup de Fuchu, le cimetière catholique qu’il avait autrefois acheté pour le diocèse de Tokyo.

     

    Le 28 septembre 1959, nous avons célébré ses noces d’or. Cela a donné lieu à une de ces grandes réunions sacerdotales qu’il aimait tant et qu’il multipliait à loisir, avançant parfois les anniversaires pour pouvoir en faire une de plus. Dès le début de l’année, pour la même occasion de ses noces d’or, le plus grand journal du Japon le “Asahi”, lui avait décerné un prix de 500.000 yens qu’il venait de fonder.

     

    Chaque année il procurait à ses employés les bienfaits d’une retraite à laquelle tous, païens ou chrétiens sont tenus d’assister, comme tous, dans son œuvre, étaient censés assister à la messe tous les matins. La retraite des employés de Bethléhem avait lieu du 18 au 21 novembre et il a tenu à y venir encore une fois, faire un sermon. Il aimait tant prêcher, un peu longuement, mêlant aux avis les plaisanteries ironiques dont il était coutumier, multipliant aussi les appels à l’économie. Mais cette dernière causerie du 21 novembre 1959 avait une saveur spéciale : presque plus question du péché, du mal dans le monde, ses thèmes favoris. Plus de rappel du dernier crime cité dans les journaux, son point de départ habituel pour ses sermons, causeries et articles divers. Cette fois c’était une causerie bien familière, les adieux d’un vieillard, et tout le monde sentait que c’était la dernière fois, l’émotion des auditeurs était grande.

     

    Le 25 novembre il commença la visite des malades de son hôpital général, accompagné de son inséparable petite chienne, mais ne put la terminer. Le soir il s’alitait pour ne plus se relever.

     

    Le 30 il reçut l’Extrême-Onction, et voulut trinquer une dernière fois avec les confrères rassemblés, plaisanta comme d’habitude, recommanda de demander une réduction aux Pompes Funèbres, car il avait maigri. Les jours suivants les visites se succédèrent : l’Internonce au Japon, l’archevêque de Tokyo, le vice-ministre de la Santé, et toutes les Sœurs qu’il recevait paternellement, leur demandant des nouvelles de leur travail, donnant des conseils.

     

    Et ce fut pendant douze jours l’attente de la mort, dans la souffrance. Mais toujours en pleine lucidité. A une Sœur qui le soignait et qui venait d’être opérée, il rappelait les heures de repas. A une autre, il disait : “Allez vous coucher, c’est l’heure”. Sentant qu’il avait un peu abusé des veillées nocturnes et de la frugalité il me disait : “Dormez suffisamment, mangez bien” Six heures avant sa mort il signait lui-même un dernier chèque, et recevait son entrepreneur. Sa petite chienne, si fidèle mourut sous son lit, refusant de manger.

     

    Le 12 décembre, à 9 heures et demie du soir, après un dernier mot “Au revoir” en japonais, l’agonie commença, une courte agonie d’un quart d’heure qui termina cette vie si bien remplie. Le Père Joseph Flaujac, amaigri, apaisé, était retourné à la maison du Père. Il mourait dans une toute petite chambre, ayant cédé la sienne à un confrère malade.

     

    Ses obsèques eurent lieu le 15 décembre, sous la présidence de Mgr Doi, archevêque de Tokyo, en présence de l’Internonce, de Mgr Arai, évêque de Urawa, et de Mgr Ross, s.j., ancien évêque de Hiroshima. Le vice-ministre de la Santé, la grand’mère de la princesse impériale, une des bienfaitrices de ses œuvres et une de ses baptisées, de nombreux hauts fonctionnaires et une immense foule de prêtres, religieuses et fidèles remplissaient l’église de Tokuden, trop petite pour la circonstance.

     

    Devant le cercueil sur une petite table on avait placé sa photographie et ses décorations : Légion d’Honneur, Médaille “Bene Merenti”, Ordre du Soleil Levant de 5e classe et une autre, posthume celle-là que le gouvernement s’était hâté de lui décerner, l’ordre du Sacré Trésor de 4e classe. On avait mis également bien en vue un don symbolique de l’Empereur lui-même, signe spécial de bienveillance qui, depuis la guerre, n’a été accordé qu’à un autre étranger. Sur sa demande il n’y avait ni fleurs ni couronnes, chacun ayant respecté sa volonté d’être enterré comme un pauvre.

     

    *

     

    Il aurait fallu parler aussi de ses efforts pour soulager les misères, suites du grand tremblement de terre de 1923 ou des inondations de 1947. Il aurait fallu signaler aussi le rôle qu’il a joué dans la période difficile d’avant-guerre pour faire déclarer non religieuses les cérémonies shintoïstes de caractère patriotique. Et il ne serait pas content si je ne disais pas au moins un mot de sa reconnaissance pour ses bienfaiteurs et le souci qu’il avait de faire prier pour eux.

     

    Etait-il adapté au Japon ? Oui et non, comme tout le monde. Il avait souvent des réparties que l’on qualifierait de colonialistes, mais malgré tout, si, jaloux de son autorité, il n’en a jamais cédé une part aux prêtres de son entourage, il avait quand même confiance en l’homme, confiance aux Japonais. Combien de fois il disait : “Laissez-les donc s’arranger entre eux”.

     

    Une chose à laquelle il refusa toujours de s’adapter, c’est aux méthodes modernes de l’apostolat, ou de l’administration. Il voulait être un homme du passé. Il y avait en lui quelque chose du grand seigneur d’autrefois, du “daimyô “, fidèle et aimant, exigeant la fidélité et la confiance.

     

    Tel qu’il était, c’était un grand, un très grand missionnaire. Dieu lui aura été miséricordieux, et les nombreux malades auxquels il a procuré la grâce du baptême l’auront accueilli avec joie. Que son esprit demeure parmi nous, car sans cet esprit de dévouement à Jésus dans ses pauvres, il n’y a pas de véritable annonce de l’Évangile.

    • Numéro : 3020
    • Pays : Japon
    • Année : 1909