Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Frédéric FLANDIN (1860-1900)

Add this

    Depuis l’arrivée des Russes, nous jouissons d’une paix relative et nous pouvions croire que la liste de nos morts était close pour cette année. Le bon Dieu, nous l’espérions du moins, nous conserverait tous les ouvriers que le fer des persécuteurs avait épargnés. Hélas ! la divine Providence a voulu faire boire jusqu’à la lie le calice d’amertume : le bon et zélé M.Flandin vient de nous être enlevé, dans des circonstances particulièrement douloureuses.

     

    Nous n’avons que des données très incomplètes sur la jeunesse et les premières années de prêtrise de notre regretté confrère.

     

    Né à Chirens, canton de Voiron, au diocèse de Grenoble, le 31 juillet 1860, il commença ses études de latin auprès du vicaire de sa paroisse et les acheva au Collège de la Côte-Saint-André. Il entra ensuite au grand séminaire et fut ordonné prêtre le 18 octobre 1883.

     

    Nommé d’abord professeur dans un établissement du diocèse, il dut, à cause d’une affection de la gorge, solliciter son changement et exerça la charge de vicaire pendant plusieurs années.

     

    Toutefois le futur apôtre ne se sentait pas fait pour le ministère paroissial : son attrait le portait vers la Compagnie de Jésus ou les Missions Etrangères. En 1891, il prit un parti et demanda son admission à la rue du Bac, où il eut la joie d’entrer le 5 juin. Après un an de noviciat, il fut envoyé en Mandchourie.

     

     

     

    Mgr Guillon lui confia dès son arrivée, le poste de Nieou-tchouang. L’étude de la langue chinoise eut pour le nouveau missionnaire des difficultés spéciales. Si un travail acharné le mit à même de prêcher au bout de trois mois, il ne réussit que vers la fin de sa vie à prononcer les mots d’une manière absolument correcte. D’un autre côté, le caractère des gens du pays, si bizarre et si retors, lui déplaisait beaucoup, et une fièvre intermittente ajouta bientôt à ses mérites celui de la souffrance gaîment supportée.

     

    La guerre sino-japonaise mit le P.Flandin dans une situation très délicate. En effet, la ville de Hai-tcheng, située à 5 lieues de Nieou-tchouang, ayant été prise par les Japonais, les soldats du Fils du Ciel n’eurent rien de plus pressé que d’abandonner Nieou-tchouang sans attendre l’ennemi. Les principaux commerçants de cette dernière ville supplièrent alors le missionnaire de  faire la démarche auprès du général Katsura pour empêcher le pillage qui menaçait déjà leurs riches magasins. Le général japonais reçut fort bien le Père, qui rentra à Nieou-tchouang très satisfait de l’entrevue. Mais au lieu de marcher sur Nieou-tchouang comme tout le monde s’y attendait, les troupes du mikado prirent leurs quartiers d’hiver à Hai-tcheng. Enhardis par cette inaction qu’ils interprétaient dans le sens d’un recul, les soldats chinois se hâtèrent de revenir à Nieou-tchouang, où ils n’avaient plus rien à craindre. Grand embarras des commerçants, qui s’étaient sérieusement compromis en essayant de traiter par l’entremise « d’un diable européen »,avec les ennemis de l’Empire du Milieu. Une seule ressource leur restait : désavouer la supplique qu’ils avaient adressée au missionnaire. C’est ce qu’ils firent avec un ensemble parfait, en bons païens qu’ils étaient, et le P.Flandin, abandonné de ceux à qui il avait rendu service, se vit, pendant plus de deux mois, à la merci des hordes chinoises. Il tint bravement tête à l’orage : le bon Dieu le protégea, et il eut la consolation de sortir de cette affaire avec l’estime de toute la ville et sans avoir compromis sa dignité de prêtre catholique.

     

    Notre confrère fondait de grandes espérances sur l’influence qu’il s’était si noblement acquise par son courage et sa fermeté, mais la divine Providence permit que les païens de Nieou-tchouang restassent sourds à ses exhortations : le moment de la grâce n’était pas encore venu pour eux, et ils demeurèrent obstinés dans leurs superstitions. Le Père en conçut un véritable chagrin qui l’indisposa pour le reste de sa vie contre les gens et les choses de Nieou-tchouang.

     

    C’est alors qu’il tourna les efforts de son zèle vers l’est de son district, où il n’y avait pas encore un seul chrétien depuis Nieou-tchouang jusqu’aux frontières de la Corée. Aucun missionaire n’avait visité cette immense étendue de territoire : le pays était absolument neuf : le Père lui consacra sa vie, et s’élança avec ardeur dans la nouvelle carrière qui s’ouvrait devant lui. On le vit parcourir en tous sens, pendant quatre ans, les régions de Se-mou-tcheng, Kouan-tien, Tai-ping-chao, Cha-heu-tse, Feung-houang-tcheng, Kouan-tien, Tai-ping-chao, Ta-tong-koou et Loung-ouang-miao.

     

    De nuit comme de jour, il était sue les chemins ; ni les chaleurs de l’été, ni le froid glacial de l’hiver ne pouvaient l’arrêter. Semblable à « un météore lumineux », selon l’expression de son Vicaire apostolique, il faisait luire partout le flambeau de l’Evangile, mais se fixait nulle part. Sa vocation était d’éclairer les âmes au passage, et il laissait à ceux qui devaient venir après lui le soin de les affermir dans la foi. Quel est le païen qui ne l’ait rencontré une fois ou l’autre, dans les sentiers affreux des montagnes de l’est, seul avec sa mule devenue légendaire parmi nous, n’ayant pour tout bagage qu’un pauvre bissac de toile qui renfermait ses ornements, son calice, sa boite aux saintes huiles, sa pierre sacrée, son rituel et son bréviaire. A la tombée de la nuit, après avoir prêché dans un bon nombre de villages, il demandait l’hospitalité pour la nuit au premier aubergiste venu, qui ne pouvait lui fournir la plupart du temps comme nourriture que le millet ou le sorgho du paysan chinois. Mauvais cavalier, le missionnaire faisait des chutes fréquentes ; il se relevait tranquillement, frottait sa soutane et son chapeau du revers de la main, remontait en selle et continuait sa route sans la moindre émotion . Les privations et les fatigues n’étaient qu’un jeu pour lui.

     

    Quand il avait ainsi bien chevauché par monts et pat vaux, il arrivait tantôt chez un confrère, tantôt à la procure de la Mission, se confessait, causait pendant quelques heures et repartait immédiatement sans qu’on pût jamais le garder plus d’un jour. Combien de fois n’a-t-il pas couché à l’auberge, à une demi-lieue ou à une lieue de la résidence d’un missionnaire , chez qui il se rendait, de crainte de gêner le confrère qui ne l’attendait point, et aussi dans l’espoir de rencontrer à l’auberge une âme disposée à entendre la parole de Dieu !

     

    Ses visites étaient toujours impatiemment attendues par les confrères. C’était une joie et un délassement de l’entendre raconter les difficultés contre lesquelles il avait lutté, les revers qu’il avait éprouvés, les accidents de tout genre qui lui étaient arrivés et les succès dont il avait plu à Dieu de récompenser son zèle. On voyait que son cœur appartenait tout entier à ses pauvres montagnards de l’est : il les aimait et il voulait qu’on les aimât avec lui et qu’on s’intéressât à eux.

     

    Ouvrier d’avant-garde, le P.Flandin avait aussi de réelles qualités pour l’administration. Là où il s’est arrêté quelque temps, il a toujours préparé les éléments d’une petite chrétienté, qu’il se promettait d’organiser plus tard, si le bon Dieu lui en donnait le loisir. En attendant, il courrait après les âmes abandonnées : « Je leur porte la parole du bon Dieu, disait-il : elle germera envers et contre tous. La Providence enverra à son heure des ouvriers pour en recueillir les fruits. » Et il allait toujours de l’avant, remportant des succès, ressuyant des affronts avec la même égalité d’âme. Ce n’est pas qu’il fut insensible, tant s’en faut ; mais il acceptait tout comme venant de la main de Dieu et il Lui offrait ses joies et ses peines pour la conversion des pauvres païens.

     

     

    Le P.Flandin se trouvait à Cha-heu-tse, où il s’était établi momentanément, quand éclata le mouvement des boxeurs. Cha-heu-tse eut son heure de trouble comme tous les grands centres de la Mandchourie méridionale. Toutefois les commerçants de la ville , plus avisés que beaucoup d’autres, comprirent du premier coup le dommage que l’agitation naissante pouvait causer à leurs intérêts : ils s’entendirent entre eux et en quelques jours tout rentra dans l’ordre. Notre confrère, qui venait de recevoir de Mgr Guillon l’ordre de se rendre à Nieou-tchouang pour y traiter des affaires, se mit en route sans soupçonner la gravité de la situation.

     

    Arrivé à Ta-kou-chan, il s’arrêta à l’auberge. Il avait à peine mis pied à terre que le conseil municipal de l’endroit était convoqué pour délibérer sur la question de savoir s’il ne fallait pas s’assurer de la personne de l’étranger ou même le massacrer. La question, grâce à Dieu, fut tranchée par la négative.

     

    C’est à Notre-Dame des Neiges (Tcha-koou) que le missionnaire apprit avec stupeur les tragiques évènements de Moukden, de Lien-chan et d’Ia-tse-tchang. Il céda aux supplications des chrétiens, et, au lieu de prendre la route de Nieou-tchouang, il se dirigea vers Ing-tse. A un quart de lieue de Yan-kouan, il fit la rencontre d’un boxeur, qui, le sabre levé, lui barrait le chemin. Le Père réussit à parer le coup, et arriva sain et sauf chez les chrétiens qu’il trouva plongés dans une véritable consternation. Il passa une partie de la nuit à entendre les confessions. Le lendemain, de grand matin, il partit pour Ing-tse, où, par un miracle de la Providence, il arriva sans encombre. Le P.Choulet et le P.Lefort qui le croyaient tué par les rebelles ou réfugié en Corée, n’en croyaient pas leurs yeux.

     

    Le P.Flandin partagea l’angoisse de ses deux confrères jusqu’à l’occupation de Hai-tcheng par les Russes. Alors, il se rendit dans cette ville pour relever les ruines de la chrétienté. Mais la situation de ses néophytes des montagnes le préoccupait toujours : il n’attendait qu’une occasion favorable pour aller les revoir. Cette occasion se présenta à la mi-novembre.

    Ici nous laissons parler le P.Choulet :

     

    Ing-tse, le 24 novembre 1900

     

    « Quelle triste semaine nous venons de passer ! Dimanche dernier (18 novembre), les PP.Vuillemot rt Lamasse nous ramenaient de Moukden mes PP.Hérin et Perreau, que nous fûmes tous heureux de revoir après une si longue absence.

     

    Or, le général russe, qui commande à la capitale, avait prié le P.Lamasse de vouloir bien accompagner une colonne qu’il était sur le point d’envoyer contre les brigands dans l’est de la province. Notre confrère avait répondu qu’il serait enchanté de lui rendre ce service, mais qu’il devait d’abord obtenir l’assentiment du Supérieur de la Mission. Il avait ajouté que le P.Flandin connaissait très bien le pays pour l’avoir parcouru dans tous les sens et qu’il aurait un réel avantage à l’adjoindre à l’expédition. Le général avait accepté la proposition avec reconnaissance.

    Mes confrères et moi, nous fûmes tous d’avis qu’on ne pouvait refuser le service demandé. Le P.Flandin ne se possédait pas de joie : une occasion unique s’offrait à lui de revoir ses chrétiens. Toutefois il réclama un jour de sursis afin de préparer ce dont il croyait avoir besoin pour rendre sa tournée aussi profitable que possible à ses néophytes.

     

    Le 19 tout étant prêt, il alla à la gare, retint deux places pour le premier train du lendemain et télégraphia au général russe qu’il rejoindrait la colonne, avec le PLamasse, à Leao-yang, le 20, dans l’après-midi.

     

    Le 20, de grand matin, tout le monde était sur pied, à la Procure. A 3h.1/2, j’embrassai les Pères qui nous quittaient et je me remis au lit. Il faisait un temps affreux : le vent du nord soufflait avec rage et la nuit était extraordinairement sombre. Quel ne fut pas mon étonnement, vers 7h.1/2 de voir revenir le P.Lamasse !

     

    Voici ce qui était arrivé.

    Le P.Flandin, après avoir marché pendant une demi-heure à côté de son confrère, avait pris les devants en longeant le fleuve Léao. Le P.Lamasse, ne l’ayant pas rencontré à la station, était revenu sur ses pas et l’avait cherché partout sans le trouver ; il avait vainement interrogé les Chinois des environs, personne n’avait vu le Père. Enfin, il revenait à la Procure, dans l’espoir d’y trouver son confrère.

    Nous fîmes des recherches de tous côtés : le P.Flandin n’avait paru nulle part. Evidemment il était tombé à l’eau. Un moment à peine après l’avoir perdu de vue, le P. Lamasse entendit un cri qui partait du fleuve ; mais il s’imagina que ce cri était poussé par un chien, et l’idée d’un malheur ne lui vint même pas à l’esprit.

    J’ai fait chercher le corps de notre confrère, tous ces jours-ci ; mais il est à craindre qu’on ne puisse le retrouver, à cause de la marée dont les courant l’aura sans doute emporté bien loin.

    Le P.Flandin était un vaillant missionnaire : il ne craignait ni la peine ni les privations. Rien ne l’arrêtait dans ses courses apostoliques, qui duraient huit et quinze jours chacune. Tous les confrères trouvaient en lui un conseiller sûr et un ami fidèle.

    Que j’ai de peine à me soumettre à la volonté du bon Dieu ! Notre évêque, six excellents missionnaires et trois prêtres indigènes avaient péri dans la persécution, nous trouvions déjà nos épreuves bien cruelles. Hélas ! celle-ci nous semble en quelque sorte plus pénible encore ……Pauvre Mission ! »

     

     

     

    • Numéro : 1999
    • Pays : Chine
    • Année : 1892