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Marcel FLAHUTEZ (1903-1975)

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    Le Père Marcel FLAHUTEZ naquit à Boulogne-sur-Mer le 13 mai 1903. Son père était, à l’époque, syndic des gens de mer à l’inscription maritime du port de Boulogne. En 1904, sous le ministère Combes, en pleine période des « fiches », il fut muté à l’Ile d’Oléron, sur dénonciation pour ses convictions religieuses. Il partit donc pour St-Pierre-d’Oléron, laissant sa famille à Boulogne. Il resta là trois mois et démissionna. C’est alors qu’il reprit le café-restaurant du Pont, au Portel. Marcel Flahutez avait un an et demi quand il arriva au Portel. En 1907, Monsieur Flahutez apprit qu’il pouvait demander sa réintégration. Il fit sa demande et reçut son affectation pour l’inscription maritime de Coudekerque-Branche dans le Nord. C’est là que le jeune Marcel Flahutez commença ses études primaires et suivit les cours de catéchisme sous la direction de l’Abbé Maes qui eut une grande influence sur sa vocation, « aidé en cela, nous dit son frère, par notre sœur Germaine ». — Au début de 1914, il annonça à ses parents qu’il voulait être prêtre. L’Abbé Maes fit les démarches nécessaires pour son entrée au petit séminaire d’Hazebrouck. Mais la rentrée n’eut pas lieu du fait de la déclaration de guerre, en août 1914. Sa mère mourut en 1915. Son père fut muté à Calais. C’est ainsi que Marcel Flahutez, revenu avec sa famille dans le Pas-de-Calais, fut admis au petit séminaire de Boulogne où il se trouva avec de nombreux Portelois. Son père mourut en 1919. En 1920, sa sœur Germaine qui avait ainsi charge de la famille, s’installa au Portel comme institutrice. Ce sera désormais le port d’attache du jeune Marcel Flahutez, sa sœur remplaçant les parents disparus. C’est dans l’ambiance de la paroisse du Portel, à cette époque pépinière de nombreux prêtres, religieux, religieuses et missionnaires, que germa chez Marcel Flahutez le désir d’entrer aux Missions Etrangères de Paris.

     

    Sa demande agréée, il arriva au Séminaire des Missions Etrangères en septembre 1922. Ordonné prêtre à la fin de ses études le 29 juin 1928, il reçut sa destination pour la Mission du Kientchang (Chine). Parti le 9 septembre 1928, ce fut au terme d’un long voyage qu’il parvint dans cette mission fondée jadis par Mgr de Guébriant, puis gouvernée jusqu’en 1925 par Mgr Bourgain, un compatriote du P. Flahutez. En 1928, elle était sous la houlette de Mgr Baudry.

     

     

    La Chine

     

    Débarqué à Haiphong, le P. Flahutez gagna Hanoï, puis Kunming par voie de chemin de fer. C’est alors que commencèrent les difficultés. Laissons la parole au P. Flahutez lui-même : « A Kunming, on me hissa, pour une randonnée de 15 jours, sur un cheval de muletier, moi fils de marin, qui n’avais jamais mis le pied à l’étrier... Quelle émotion quand, au matin du 7e jour, des hauteurs qui surplombent le Fleuve Bleu, j’aperçus les montagnes du Kientchang... la terre promise ! »

     

    Arrivé en décembre 1928, il rencontra les confrères pour la retraite annuelle en février 1929. A l’issue de cette retraite, il partit avec le P. Valtat jusqu’à Fulin (9 jours de route). De là il accompagna le P. Bocat, délégué par Mgr Baudry pour donner la confirmation dans le nord de la Mission. Cette tournée terminée, il revint chez le P. Valtat pour y continuer l’étude du chinois. Il pensait qu’il travaillerait dans cette région nord de la Mission. Mais les circonstances firent que, quelques mois plus tard, il était affecté dans le district de Houi-Li-hien, à l’extrême sud de la Mission. C’est dans cette région que se déroula toute sa vie missionnaire au Kientchang, jusqu’au moment de son congé en 1948. Le P. Flahutez a rédigé un cahier de « Souvenirs », rempli d’anecdotes savoureuses qu’il n’est pas possible de rapporter ici en raison de la longueur de ce document.

     

    Une fois son congé terminé, le P. Flahutez reprit le chemin de sa mission en fin 1949. Arrivé à Hanoï, il dut attendre des bagages qui n’en finissaient pas d’arriver, tant et si bien que le dernier avion chinois qui reliait Hanoï à Kunming partit sans lui et ainsi toute liaison fut coupée… avec la Chine.

     

    Que faire ? Le P. Flahutez resta à Hanoï où il remplit les fonctions de vicaire à la cathédrale, s’occupant spécialement des Européens. Cette situation dura jusqu’en 1951. C’est alors qu’il fut rappelé en France pour travailler au Service d’information missionnaire, avec résidence à la Procure des Missions Etrangères à Lille. Ce travail ne lui déplaisait pas ; mais son cœur restait orienté vers l’Extrême-Orient. La rencontre de Mgr Vérineux, administrateur apostolique de la nouvelle mission de Hwalien (Formose) allait lui permettre de donner satisfaction à ses aspirations. Le P. Flahutez fut donc affecté à cette mission.

     

     

    Hwalien

     

    C’est le 24 février 1955, que le P. Flahutez arriva à Hwalien, accompagné par le P. Peckels, procureur de la mission, qui était allé l’accueillir au port de Keelung. Dès le 26 février, il partait avec Mgr Vérineux pour la visite de quelques postes, principalement de la chrétienté de YULI, centre administratif important de la région sud de la mission où travaillait le P. Rondeau, installé là depuis plus d’un an. Un fort mouvement de conversions se dessinait chez les « Amitsu ». Aussi Mgr Vérineux avait-il son plan : diviser le district en deux. Le P. Rondeau résiderait à Kasuga et s’occuperait spécialement des « Amitsu ». Quant au P. Flahutez, il serait en résidence à Yuli et en plus de ce centre il s’occuperait aussi d’une autre ethnie, les « BUNUN », répartis dans une quinzaine de villages de cette zone. Donc le 3 mars, le P. Flahutez venait prendre possession de son nouveau poste à Yuli. Une nouvelle étape de sa vie missionnaire commençait pour lui. Elle allait se prolonger pendant 19 ans jusqu’aux derniers jours de 1974, date à laquelle, le P. Flahutez, littéralement épuisé, se vit dans la douloureuse obligation de « déposer le collier » et de regagner la France.

     

    Après quelques jours de vie commune avec le P. Rondeau pour juger tant soit peu de la situation, le P. Flahutez se rendit vite compte que celle-ci était singulièrement compliquée par suite de la diversité des idiomes en usage dans le vaste secteur qui lui était confié. Les Chinois de langue mandarine ou les Chinois formosans ne manifestaient guère le désir de devenir chrétiens. Par contre les montagnards « Bunun » semblaient « près du Royaume de Dieu ». Aborigènes installés dans l’île depuis des siècles, groupés par villages au pied ou au flanc des montagnes, ils vivaient pauvrement, simplement, en dehors des villes et même des agglomérations un peu importantes. C’est chez eux que s’offraient de grands espoirs pour l’évangélisation. Influencés sans doute par leurs voisins Amitsu, ils avaient contacté le P. Rondeau et demandé à s’instruire de la religion. Mais faute de temps et de catéchistes, ce dernier avait surtout consacré ses 14 mois de séjour à Yuli à la préparation d’un groupe d’Amitsu au baptême. Ce groupe comprenait cependant quelques Bunun. Il était réservé au P. Flahutez d’être l’apôtre des Bunun comme le P. Rondeau avait été celui des Amitsu.

     

    Il reconnaissait avoir éprouvé dès le début, pour ces gens simples et droits, une sympathie naturelle qui peu à peu évolua vers une véritable affection paternelle. Aussi avec quelle ardeur il se mit à l’étude de leur langue sous la conduite d’un jeune montagnard qui savait convenablement le chinois mandarin. Avec ce maître improvisé, il entreprit la tournée des villages Bunun situés en général le long et à proximité de la petite voie ferrée qui relie la ville de Yuli à la bourgade de Fu-Li, dernière localité importante à l’extrême sud de la préfecture civile de Hwalien. et continue jusqu’à Taitung, autre préfecture dont l’évangélisation est confiée aux Pères suisses de l’Institut de Bethléem.

     

    A la suite de cette tournée, il prit conscience de l’étendue de son district et du travail urgent à y accomplir. Comment atteindre et instruire cette quinzaine de villages disséminés dans la montagne ? Et pourtant il fallait agir vite, car les Protestants avaient déjà entamé leur propagande. Il lui fallait des catéchistes et les envoyer dans les villages où les demandes de conversion étaient de plus en plus nombreuses. Comme il a été dit plus haut, le P. Rondeau avait baptisé 56 catéchumènes dont 32 Bunun. C’était la solution, au moins provisoire. Parmi ces 32 nouveaux baptisés, le P. Flahutez fit un choix, entreprit une formation accélérée de catéchistes et les envoya dans les villages pour commencer l’instruction des catéchumènes. Ainsi il avait paré au plus urgent.

     

    Au mois de juin, arrivèrent les PP. Le Corre et Pécoraro. Le P. Le Corre s’installa à Fu-Li quelques semaines plus tard. En fin juillet, il était à pied d’œuvre. Ainsi la tâche du P. Flahutez était un peu allégée et il put se consacrer davantage à la communauté chrétienne de Yuli : formation d’un groupe de Légion de Marie, travail pastoral. formation des catéchistes, étude des langues, visite des villages Bunun : telles furent, sans désemparer, les activités du P. Flahutez pendant les trois ans qu’il passa à Yuli.

     

    Il n’avait pas le temps de s’ennuyer. Pourtant... il s’ennuyait de ses Bunun car il se sentait de plus en plus attiré vers eux, avec le désir de se consacrer entièrement à leur évangélisation. L’arrivée en 1958 du P. Saldubéhère, un ancien de Chine, allait permettre au P. Flahutez de réaliser son rêve. En effet, le P. Saldubéhère fut chargé du poste de Yu-Li, tandis que le P. Flahutez devenait le chef d’un nouveau district, celui des Bunun : Il était ainsi au comble de ses vœux !

     

    D’une rare insouciance au point de vue du confort, il alla d’abord résider dans la toute jeune chrétienté de Lopuchan, munie d’une chambrette et d’un petit oratoire en bambou. Il vécut ainsi plusieurs mois en attendant que fût achevée la construction d’une résidence plus commode et d’une église « en dur » au grand village de Banéta, destiné à devenir le centre principal de toute la chrétienté Bunun. C’est de là que le P. Flahutez allait, pendant 17 ans, rayonner pour visiter les divers villages, le plus souvent à pied, sac au dos et canne à la main. Une fois dans un poste, il y séjournait 2 ou 3 jours, passant ses soirées à surveiller la marche du catéchuménat local. De grand matin, il célébrait la messe pour permettre aux gens de se rendre à leur travail. Au cours de la journée, avec l’aide du catéchiste, il poursuivait l’étude de la langue, notant les mots et les expressions fraîchement entendus, avec l’idée toujours présente de composer plus tard un dictionnaire.

     

    Voici ce qu’il écrivait au retour d’une grande tournée en décembre 1959 : « Je viens de rentrer, harassé, de ma longue tournée de Noël et je crois que je vais dormir demain… toute la journée. D’abord pendant 4 jours, chaque soir, examen de doctrine pour les futurs baptisés jusqu’à 11 h ou minuit. Chaque matin, lever vers 3 h pour la cérémonie du baptême afin que tout soit terminé pour l’aurore. Puis les 4 messes de Noël — y compris celle de la vigile — dans 4 stations différentes. Je rentre avec 175 baptêmes... »

     

    Il est facile d’imaginer, qu’à ce régime-là, les plus solides s’épuisent. Après 8 ans d’un labeur sans relâche dans des conditions matérielles souvent déplorables, le P. Flahutez ressentit le besoin d’une détente de quelques mots au pays natal. Pendant son absence, un jeune confrère, le P. Gagelin, s’occuperait de ses chrétientés. Il partit donc pour la France le 7 mars 1963, fit halte en Thaïlande pour rendre visite au P. Gournay son compatriote, puis arriva en France. Mais il eut vite la nostalgie de ses Bunun. En novembre il était de retour à Banéta... pour reprendre ses courses apostoliques. Il avait fait l’acquisition d’une 2 CV. Il passa son permis en juin 1964. Mais il eut tant d’ennuis avec cette voiture — car il était médiocre chauffeur et piètre mécanicien — qu’il la revendit à un confrère et reprit comme auparavant ses longues tournées à pied.

     

    En juillet 1969, pour la première fois, il se plaignit de son état de santé. Pourtant la tâche devenait de plus en plus lourde ; de nombreux villages s’ouvraient à la Foi et demandaient des catéchistes pour les instruire. Malgré son état de santé, le Père Flahutez allait sur place se rendre compte, organisait les catéchuménats, surveillait la construction des églises. Mais une telle situation ne pouvait durer ! Aussi son vaste district fut-il divisé et le P. Gagelin prit en charge la partie sud. Ainsi le P. Flahutez put prolonger ses séjours dans sa maison de Banéta, souffler un peu tout en continuant à travailler de façon plus suivie à la mise au point de son dictionnaire français-bunun.

     

    S’il avait moins de travail, sa santé restait cependant déficiente. Aussi décida-t-il de prendre un deuxième congé, espérant refaire ses forces. Il quitta Hwalien le 1er avril 1970 et dès le 23 novembre il était de retour pour reprendre son travail. Mais son séjour en France ne lui avait pas rendu la vigueur qu’il escomptait. Peu après son retour, il fut atteint d’une sciatique douloureuse qu’il dut aller soigner à l’hôpital des Pères Camilliens à Lotung. Après quoi, en janvier 1971, il fut affligé d’une hernie discale dont il fut opéré à Taipei. Fin février, il se retrouvait à Banéta, mais son dynamisme habituel l’avait abandonné. Ses jambes de grand marcheur refusaient les longues randonnées. Ce fut surtout à partir de mai 1974 que sa santé déclina rapidement. Pour la dernière fois, au prix d’un immense courage, il passa les fêtes de Noël au milieu de ses chrétiens, ses enfants bien aimés. Le 26 décembre, il partait pour Hwalien, en vue de son retour en France. Le 7 janvier 1975, jour de réunion mensuelle pont les missionnaires de Hwalien, il était au milieu des confrères, mais il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même. Arrivé en France le 10  janvier, il entra quelques jours plus tard à l’hôpital Pasteur à Paris. Malgré tous les soins qui lui furent prodigués il ne réussit pas à surmonter son mal. Il eut une attaque au cerveau et décéda le 23 février au matin à l’âge de 72 ans, dont 47 ans d’une vie sacerdotale missionnaire bien remplie.

     

    L’esquisse biographique qu’on vient de lire suffit pour mettre en lumière les caractéristiques dominantes de la personnalité du P. Flahutez. On pourrait le définir d’un « mot clé » qui donne le sens de toute sa vie : c’était une âme missionnaire dans l’acceptation la plus complète du terme. Cette ardeur apostolique se donna libre cours aussi bien au Kientchang qu’à Hwalien et cela jusqu’au bout de ses forces : il s’est littéralement consumé à la tâche.

     

    Une deuxième caractéristique frappait d’emblée chez lui : c’était son optimiste. Favorisé par un heureux tempérament, un état de santé sans faille, il rayonnait la joie de vivre. Cet optimisme de bon aloi s’exprimait volontiers sur un ton jovial dont il se départait rarement lors des réunions des confrères. En sa compagnie on ne s’ennuyait pas, surtout quand il se mettait à raconter les savoureuses histoires qu’il avait ramenées de Chine, d’Indochine et d’ailleurs. Il aimait la compagnie des confrères et rien ne lui faisait plus plaisir que de recevoir des visites. La fête de Saint Marcel, son patron, était très animée.

     

    Que dire du P. Flahutez dans le domaine sacerdotal et spirituel ? sinon qu’il se montra, toujours et partout, un prêtre exemplaire, d’une foi profonde, avec une vie spirituelle simple et solide. Il avait une dévotion particulièrement vive et touchante envers la Vierge Marie qu’il avait invoquée, tout enfant, sous le vocable de N.D. de Boulogne. Il était heureux de dire que sur les 6 églises importantes de son district, 5 étaient dédiées à la Vierge Marie.

     

    On ne peut passer sous silence son énorme travail linguistique, qu’il mena de front avec un labeur apostolique exceptionnellement fécond et absorbant. Il composa et fit imprimer d’abord un dictionnaire français-bunun. Puis il se mit à la composition d’un autre dictionnaire Bunun-Français qu’il n’a pu achever, mais dont il a laissé un important manuscrit. De plus il rédigea à l’usage des néophytes et de ses catéchumènes un catéchisme qui a cette particularité de centrer toute la doctrine, de la première à la dernière leçon, sur la grâce sanctifiante.

     

    Tel fut ce missionnaire de grande classe, le Père Marcel Flahutez, l’apôtre des Bunun dont il a baptisé plusieurs milliers qui forment à l’heure actuelle (1975) quelque 14 postes et chrétientés ferventes. S’ il est vrai « qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », on peut dire que le Père Flahutez a vraiment donné cette preuve suprême.

     

    • Numéro : 3354
    • Pays : Chine Taiwan
    • Année : 1928