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Joseph FERRIÉ (1856-1919)

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    Le 26 janvier 1919, après de très longues et vives souffrances héroïquement supportées, s’éteignait doucement à Kumamoto, entre les bras de son confrère M. Lemarié, le plus vaillant missionnaire de la Mission de Nagasaki, M. Joseph Ferrié. Il ne s’est point présenté les mains vides devant le divin Maître qu’il a fidèlement servi pendant vingt-six ans de travail intense et douze de douleurs aiguës : opera illorum sequuntur illos. Que de Japonais et d’autres lui doivent le salut éternel ! Toute sa vie, il eut pour devise : propager sans cesse le royaume de Dieu.

    M. Joseph Ferrié, né à Gages (Aveyron), le 10 août 1856, entra tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères le 6 septembre 1877. Ordonné prêtre le 26 septembre 1880, il fut destiné au Japon méridional et arriva à Nagasaki le 15 janvier 1881.

    Pendant son temps de Séminaire il s’était montré un aspirant pieux, travailleur et d’un jugement droit. Il avait un air un peu sévère au premier abord, mais il suffisait de l’approcher pour rompre la glace ; sa modestie, son aménité, sa rare finesse enveloppée de bonhomie lui gagnaient tous les cœurs.

    Le 15 janvier 1880, M. Ferrié aborda à Nagasaki où Mgr Petitjean et les confrères présents lui firent la plus paternelle réception.

    Quelques excursions dans les ferventes chrétientés voisines le remplirent d’une telle admiration pour les confesseurs de la foi, qu’il demanda ardemment à Notre-Dame du Japon de ne pas être envoyé dans les pays entièrement païens d’Osaka, alors compris dans la même Mission que Nagasaki. Justement le ciel le destinait à devenir le plus grand pionnier de la religion du Christ dans les provinces païennes de Satouma et d’Oshima. Il sourira plus tard dans ses chevauchées en pays infidèles en se rappelant ses premières aspirations.

    Jusqu’à la retraite annuelle des missionnaires en 1882, il s’adonna à l’étude du japonais à Nagasaki, prêtant souvent son concours aux confrères voisins. Entre temps il montrait sa force et son adresse en domptant les chevaux les plus rétifs, en faisant mouche dans les exercices de tir des jeunes gens. Son évêque lui confia alors l’administration du récent district d’Amakusa, à la place de M. Bonne, le premier occupant, nommé supérieur du Séminaire.

    Il y resta sept ans, pendant lesquels il donna la mesure de son zèle et de sa rare énergie. Par ses soins, le nombre des chrétiens fut plus que doublé et deux églises s’élevèrent, l’une à Oye, l’autre à Sakitsu. Que de privations et de soucis elles lui coûtèrent. Ne comptant pour rien sa peine, fort de sa jeunesse et de sa robuste santé, il se faisait un jeu d’entrer dans l’eau jusqu’à la ceinture pour amener les bois qui devaient servir à l’habitation du Maître de l’Univers. Quant à lui, une petite sacristie attenante à l’église devint sa demeure. Il eut à sur­monter mille difficultés pour amener au bercail les descendants des anciens chrétiens. Entre Nagasaki et l’île d’Amakusa, aucun bateau à vapeur ne faisait de service. Accompagné de son fidèle catéchiste, il lui fallait se rendre à pied par monts et par vaux jusqu au petit port de Mogi où il louait une petite barque pour traverser le détroit. Arrivé de l’autre côté, à Tomioka, il lui restait sept heures à faire sur un sable brûlant pendant l’été ou à travers les montagnes. Plus d’une fois, sous une forte pluie n’ayant d’autre abri que les branches d’un arbre, il a passé la nuit perdu dans la montagne ou bien les vagues entraînaient sa frêle nacelle qui ne contenait qu’un rameur et un enfant. C’est très probablement à cette époque qu’il prit le germe des rhumatismes dont il eut tant à souffrir.

    Infatigable quand il s’agissait de préparer au baptême les nouveaux convertis, il ne connaissait le repos ni le jour ni la nuit ; et quand vaincu enfin par tant de surmenage il tombait épuisé sur sa natte, il            dormait quarante-huit heures de suite. Sa cuisine était à l’avenant : un morceau de pain mal cuit, mal levé, quelques pommes de terre frites formaient son régal ordinaire. Dans la bonne saison, il l’assaisonnait parfois d’un canard sauvage ou d’un faisan qui avait osé le provoquer, disait-il. Telle fut sa vie en Mission, nul autre n’aurait pu la supporter aussi longtemps.

    Les constructions terminées, M. Ferrié élargit son champ d’action ; après une excursion dans le nord des îles d’Amakusa et dans la province de Satsuma ; il rapporta de son voyage l’espérance très fondée d’établir de nouvelles chrétientés, quoiqu’il eut été devancé dans les villes principales par des catéchistes russes ou protestants. Il confia donc, avec l’assentiment de Mgr Cousin, son district d’Amakusa à un jeune prêtre japonais tout en conservant la haute administration. Ses explications ayant achevé dans la petite ville d’Akune, la conversion d’un vieux Japonais, catéchiste des méthodistes américains, vingt-sept personnes, dont vingt-deux protestantes, demandèrent à s’instruire. A cette heureuse nouvelle, le zélé missionnaire se mit de nouveau en route. Chaque jour de nouvelles familles se faisaient inscrire et, en quelques semaines, leur nombre monta à 65. Alors plus que jamais, le vaillant missionnaire se prodigua dédommagé de ses fatigues, par l’ar­deur de ses catéchumènes. Leur nombre croissait sans cesse, car M. Ferrié, selon la manière des grands apôtres, aimait à jeter de grands coups de filet, sauf à rejeter ensuite les mauvais poissons. Hardi et persévérant dans ses entreprises, large dans ses vues, il était d’un abord si facile ; que personne ne craignait de s’approcher de lui. En même temps il imposait par le prestige d’une belle taille, d’une longue barbe et du feu qui reluisait dans ses yeux. Il possédait aussi une complète maîtrise de soi-même ; plus son cœur bouillonnait, moins son visage le laissait voir.

    Ne pouvant suffire à la besogne, notre missionnaire obtint l’aide d’un prêtre japonais et de plusieurs catéchistes qu’il excella à employer. Mais, à mesure que s’approchait l’époque du baptême, il n’était pas sans appréhension au sujet de la question des mariages et des interpellations, qui pourrait refroidir l’ardeur des fiers samurai et de certains autres.

    Heureusement tout se passa bien. De nouvelles personnes demandèrent à s’instruire, entre autres un « Kamushi » (prêtre shintoïste) et un des principaux serviteurs de l’ancien Daimyo de Satsuma.

    Alors il constitua trois centres d’action, l’un à Sarayama, un autre à Sendai et un troisième à Kagoshima, où jadis avait abordé saint François-Xavier. Grâce à l’appoint de quelques aumônes, il put acheter un petit terrain à Sarayama et il y construisit, en 1891, avec les pierres qui abondent dans le pays, une petite église en style roman mêlé de style Ferrié. Il y travailla lui-même et fut le plus acharné à la besogne, il ne pensait qu’à se procurer un local assez vaste pour y réunir, néophytes et catéchumènes. Pour lui et son catéchiste, quelques nattes dans une petite sacristie devaient suffire. Plus tard, il put encore acheter à Kagoshima même, dans un endroit bien situé, un terrain assez vaste avec une vieille maison qui sert encore de presbytère et de lieu de réunion. Il y a quelques années, M. Raguet y a fait élever une élégante chapelle en l’honneur de saint François-Xavier. Et il était réservé au vaillant M. Cavaignac de bâtir une église et une résidence à Sendai.

    À voir ainsi, l’extension du royaume de Dieu, sous la protection de la Sainte Vierge, en qui il avait une confiance toute filiale, notre missionnaire goûtait de douces consolations ; mais les épreuves ne lui manquaient certes pas. Il avait à combattre en effet, non seulement le paganisme, mais encore diverses sectes protestantes et les schismatiques russes, ces derniers installés depuis longtemps dans les principaux centres.

    De là des travaux et des préoccupations qui, joints au manque absolu de confortable développèrent les maladies dont il couvait le germe depuis longtemps. Mais insensible aux besoins de son corps, il ne put résister à la demande que vinrent lui faire à Kagoshima, vers la fin de 1891, quelques habitants d’une île du sud nommée Oshima. Il faut de vingt à vingt-cinq heures de vapeur pour se rendre de Kagoshima à Naze, ville principale de cette île où vivent de 6 à 7.000 habitants. Il y reçut l’accueil le plus sympathique ; le maire mit gracieusement à sa disposition les bâtiments des écoles pour faire des conférences et les employés de la mairie convoquèrent les habitants et organisèrent des réunions avec beaucoup d’empressement. Devant un auditoire attentif, respectueux, de près de 2.000 personnes, l’infatigable missionnaire parla cinq heures durant sur la religion catholique. Il continua ses conférences dans chaque quartier de la ville, les jours suivants et plus de 500 païens donnèrent leurs noms pour se faire instruire. En vain demanda-t-il l’aide d’un missionnaire ou d’un catéchiste ; réduit à ses seules forces que décuplait il est vrai sa confiance en Dieu, il travailla ainsi pendant neuf mois pour recueillir la belle et abondante moisson qui se préparait. Il reçut alors le concours de deux jeunes prêtres japonais pleins de vie et de jeunesse ; mais, hélas ! leur ministère ne devait pas durer longtemps. Comme à l’issue de leur retraite annuelle, ils regagnaient leur poste, tous deux périrent dans le typhon du 24 juillet 1894 et leurs corps ne purent être retrouvés.

    Les catéchumènes se multipliaient mais les aides manquaient et l’instruction de tant d’anciens païens coûtait une peine excessive.

    En 1892, M. Ferrié, déchargé complètement des districts d’Amakusa et de Satsuma, ne s’occupa plus que de l’île d’Oshima. Plusieurs confrères à mesure que le nombre des catéchumènes et des néophytes augmentait, lui furent adjoints et l’on éleva en maints endroits des résidences et des lieux de prières. Avant la guerre, en 1914, l’île comptait 3.580 catholiques vivants et sept missionnaires ou prêtres japonais.

    En 1900, la santé de M. Ferrié se trouvait si compromise par ses innombrables fatigues, qu’il dut revenir en France. Il y consulta vainement les spécialistes les plus renommés. Il fit alors un pèlerinage à Notre-Dame de Lourdes, au plus fort de l’hiver, et entra plusieurs fois dans la piscine. Sa discrétion sur ce pèlerinage ne se démentit jamais ; toutefois on croirait volontiers que la Sainte Vierge lui fit comprendre qu’il ne guérirait point, mais que ses souffrances et ses épreuves unies à celles de son divin Fils, propageraient la religion. En tout cas, homme de foi profonde, il en prit allégrement son parti et se prépara à rega­gner sa mission. Il tâcha aussi de se procurer quelques aumônes, car la ville même de Naze n’avait pas encore de local assez vaste pour permettre aux néophytes d’assister tous à la messe les dimanches et jours de fête. Chaudement recommandé par M. Delpech, supérieur du Séminaire de Paris, qui l’avait en très grande estime, M. Ferrié trouva dans Mme la Baronne de Gargan, si connue par sa générosité, une insigne bienfaitrice, qui lui promit de prendre à sa charge les frais d’une belle église.

    Le cœur heureux malgré ses infirmités, il partit pour Nagasaki en 1902 au cours de l’été et traversa la Sibérie pour satisfaire à ses goûts d’entomologiste et de botaniste. Car, à ses rares moments perdus il collectionnait surtout des coléoptères. Son voyage, qu’il raconte tout au long dans les Missions Catholiques, afin de fournir des renseignements précis aux missionnaires qui suivraient la même voie, s’effectua sans incident fâcheux et il arriva à Nagasaki, juste pour fermer les yeux à un jeune missionnaire M. Delalex.

    De retour à Naze, le vaillant missionnaire, fort des promesses de sa bienfaitrice, entreprit la construction de son église ; mais Dieu, dont les desseins nous restent cachés, soumit son fidèle serviteur à une bien rude épreuve : Mme la Baronne de Cargan mourut presque subitement et sa mort fut suivie d’autres deuils dans cette noble famille. M. Ferrié se trouva sans ressources et la guerre russe-japonaise fit cesser les travaux. Pour comble de malheur le missionnaire subissait de plus en plus des crises de rhumatismes d’une grande violence et un eczéma envahissait tout son corps en lui causant des démangeaisons parfois intolérables. Il dut retourner en France en 1906 et il y resta onze ans pendant lesquels il n’eut que de rares accalmies. Ceux qui l’entouraient savent seuls quelles terribles souffrances il endura et quelle patience héroïque il montra les yeux fixés sur le crucifix. Ses confrères avaient déjà admiré au Japon son empire sur lui-même.

    Pendant l’hiver de 1906, les crises violentes n’ayant pas reparu, il s’empressa de demander à Paris son retour en Mission ; car son cœur était à Oshima.

    Il dit un dernier adieu à sa famille et arriva à Nagasaki, en compagnie de M. Heuzet, heureusement démobilisé le 19 mai 1917, après une traversée assez mouvementée.

    Dès le lendemain de son arrivée, il demanda un poste à son évêque, qui était aussi son grand ami. — « Je n’ai pas longtemps à vivre, dit-il, jam nox venit ; laissez-moi encore employer à l’évangélisation le peu de forces qui me restent ; pendant que nos jeunes confrères donnent là-bas leur sang pour refouler l’ennemi, il faut que les infirmes les remplacent pour lutter contre le démon. » La faiblesse de ses jambes, des soins particuliers que nécessitait son état ne lui permettaient pas de rentrer dans son cher Naze ; on lui confia donc le poste de Kumamoto, sans titulaire depuis la mort du P. Paul Fukahori et où il pouvait trouver tout ce dont il avait besoin. Pendant les six premiers mois, rien ne l’empêcha d’y remplir son ministère.

    Mais l’année 1918 lui fut moins propice ; il souffrit de longues crises de rhumatisme et de crampes d’estomac non moins douloureuses qui lui arrachaient des cris pitoyables. Il voulut malgré tout prêcher la retraite aux Sœurs Franciscaines de Marie en décembre et, le jour de la clôture, à bout de forces, il ne put ni célébrer la messe ni regagner son presbytère. Après avoir préparé ses chrétiens à la fête de Noël, il se fit transporter chez lui, malgré les prières des Sœurs, et ses confrères voisins lui prêtèrent un concours dévoué.

    Mais, le 26 décembre, il s’alita pour ne plus se relever. Le mal commença par une forte fièvre, accompagnée de toux et de crachements de sang puis son estomac refusa tout aliment ; il comprit que c’était la fin et demanda les derniers sacrements. Au début de janvier 1919, son évêque alla le voir ; puis comme il avait plus que jamais besoin de soins, on le transporta à l’hôpital voisin, tenu par les Sœurs du Saint-Enfant Jésus de Chauffailles. Bientôt, sentant la mort venir, il fit mander M. Lemarié par télégramme et ce confrère arriva juste pour recevoir son dernier soupir, le 26 janvier.

    À ses funérailles présidées par l’évêque, assistèrent avec émotion tous ses confrères du voisinage ainsi que tous les chrétiens. La mission possède un protecteur de plus au ciel, car sans aucun doute, son âme aura reçu un bon accueil aux portes du Paradis : Euge serve bone et fidelis. Son corps en attendant la résurrection repose auprès de celui du P. Fukahori, dans le nouveau cimetière chrétien. Entre eux, on a laissé une place où seront bientôt transportés les restes de M. Corre, le fondateur des districts de Kumamoto, Yatoushiro et Hitoyoshi.

     

     

     

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    • Numéro : 1482
    • Pays : Japon
    • Année : 1880