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Julien FERRÉ (1883-1922)

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    M. Julien Ferré naquit à Drouges, paroisse de La Guerche-de-Bretagne, Ille-et-Vilaine, le 26 février 1883. Il était le troisième d’une de ces familles vraiment chrétiennes où le devoir religieux passe avant tout, et si les sept garçons tenaient bien leur place à table, il n’aurait pas fallu qu’ils manquassent la messe du dimanche ou l’école. C’était une lieue de chemin à parcourir de Drouges à La Guerche, par n’importe quel temps. À neuf heures, une heure avant la grand’messe, on voyait déboucher les gars Ferré, et il fallait voir comme ils se tenaient à l’église, dans les deux bancs qu’ils remplissaient, sous l’œil vigilant de leur père. On restait à dîner au bourg et le soir, après vêpres, toute la famille reprenait le chemin du retour. Pour l’école, tous les matins, avec les frères aînés, le petit Julien faisait ses huit kilomètres aller et retour, et le soir il allait recommencer. En carême, il fallait arriver à temps pour la messe matinale, et les mauvais chemins ne devaient pas les arrêter. Ah ! les pères chrétiens s’y entendent pour tremper le caractère de leurs fils.

    Ceux qui ont connu Julien Ferré à cette époque se rappellent un gentil enfant, aux cheveux bruns, longs et frisés, « on aurait dit un petit ange », le premier au catéchisme, mais non le dernier au jeu.

    À douze ans, Julien entrait au petit Séminaire de Vitré : lui-même depuis longtemps voulait être prêtre et ses instances décidèrent son curé et son père à lui accorder la faveur tant désirée. Le petit séminariste fut ce qu’il a toujours été depuis : intelligent et travailleur. En seconde ou en rhétorique, sa santé fut quelque peu ébranlée et il dut subir l’opération de l’appendicite ; il lui en restera toujours quelque chose, malgré une apparence assez robuste.

    En 1904, au mois de septembre, Julien Ferré entra au Séminaire des Missions-Étrangères et y passa quatre années, les suites visibles de son opération l’ayant exempter du service militaire ; on lui confia la charge d’infirmier et il fut un de ceux qui soignèrent le vénéré Père Chiron lorsqu’il fut opéré en 1905.

    Ordonné prêtre en septembre 1906, il alla revoir pour quelques jours sa chère Bretagne, mais déjà son père n’y était plus ; une maladie de nature cancéreuse l’avait enlevé à l’affection de ses enfants, au mois de juillet de l’année précédente. Avant de mourir il voulut voir son fils qui se préparait alors au sous-diaconat, et il eut cette   joie suprême.

    Ce fut le 26 décembre 1906 que notre confrère s’embarqua, non pour la Mission  de Cochinchine Occidentale à laquelle il était destiné, mais pour Pondichéry : son Vicaire Apostolique lui faisait faire un stage d’une année dans cette Mission afin d’apprendre le tamoul. Le nombre des pondichériens catholiques habitant la Cochinchine est assez grand, et si, en général, les hommes parmi eux connaissent le français, il n’en est pas de même de leurs femmes et de leurs enfants ; en la personne de M. Ferré, Monseigneur voulait leur donner un missionnaire qui s’occuperait spécialement d’eux.

    Le 26 février 1908, notre confrère débarquait enfin à Saigon. Il se mit aussitôt  à l’étude de la langue annamite et fut envoyé à cet effet à Mac-bac avec M. Frison ; il y passa une année, et en 1909 sa connaissance du Tamoul le faisait rappeler à Saigon comme vicaire à la Cathédrale, chargé plus spécialement des Indiens. Il y a parmi les Indiens de Saigon un noyau de braves gens et de bons chrétiens ; malheureusement  on y compte aussi une certaine lie de population vivant d’expédients et de mendicité, peu ou point instruits de leur religion mais fort infatués de leur titre de citoyens français. Plus d’une fois il aurait fallu rappeler à l’ordre des brebis qui s’écartaient du troupeau ; mais justement celles-ci refusaient d’écouter un pasteur spécial aux Indiens et celui-là seul qu’ils voulaient reconnaître, c’était le curé de la Cathédrale paroisse des Français : imbroglio, situation pénible, presque insoluble, ou d’autres avant M. Ferré n’avaient pu se reconnaître ; aussi, en 1912, après une retraite à Hongkong, obtenait-il de tourner son activité vers les Annamites.

    En Sud-Annam, entre Baria et Phanthiet, le long de la côte, en pleine forêt, les chrétientés de Lagi et Cumi venaient de recevoir une impulsion nouvelle, sous la direction énergique de M. Guéguend. Appelé à la tête d’une chrétienté plus importante, celui-ci laissait à M. David, un breton lui aussi, la charge de tenir en haleine ces chrétiens nouvellement réformés à Lagi, et M. Ferré s’installait à Cumi.  Un an plus tard, en 1913, nous le voyons prendre la place de M. David qui s’en va à Thala succéder à Mgr Quinton, nommé coadjuteur.

    Dans ces deux postes, M. Ferré donna sa mesure. Redouté des mauvais chrétiens, à la conversion desquels il travaillait sans relâche, il déployait un dévouement sans bornes pour la partie fidèle de son troupeau. Fallait-il aller à Phanthiet pour le compte de ses chrétiens, peu lui importait une course à cheval de soixante kilomètres à travers la forêt, et on l’a vu faire cette chevauchée deux fois, aller et retour dans la même semaine. Il s’occupait aussi, dans cette partie de l’Annam si riche en beaux bois d’essence, à réunir les matériaux de charpente pour la future église de Lagi, faisait abattre et transporter des bois pour des confrères de la mission, et, avec un goût très sûr, dirigeait la fabrication de quelques beaux meubles en bois rare qui, plus tard, transportés à Saigon, firent l’admiration des connaisseurs.

    Mais la guerre éclata, et tandis que tous ses frères et beau-frères partaient au front, M. Ferré, rappelé à Saigon en mai 1915, fut d’abord pris comme soldat, puis, après une nouvelle visite médicale, reconnu inapte à faire campagne. Il était déjà remplacé  à Lagi, et comme sa réforme n’était pas encore définitive, il fut nommé curé de Tan-hung, à quinze kilomètres de Saigon, puis de Chodui où, en plus de la paroisse annamite dont il était chargé, il reprit du ministère auprès des Indiens. En 1916, directeur de l’imprimerie de la Mission, son entente des affaires matérielles le destinait à y faire un séjour fructueux, mais c’était un trop gros empêchement au ministère, et, en 1918, tout en continuant de s’occuper des Indiens, il cumule la charge d’aumônier de l’hôpital militaire et celle de catéchiste au pensionnat français des Sœurs de Saint-Paul de Chartres ; il loge alors au Séminaire. Ce fut son dernier poste ; il le garda jusqu’en mars 1920, époque de son retour en France, et il espérait bien le reprendre en revenant.

    Depuis longtemps, notre confrère souffrait, sans connaître la véritable cause de  son mal ; paludisme, anémie coloniale, mauvais fonctionnement du foie, croyait-on, c’est si fréquent en Cochinchine : L’appétit était intermittent, les malaises fréquents, et souvent son énergie, grâce à des apparences trompeuses de robustesse, donnait le change sur l’état réel de sa santé, tandis qu’il se soignait tout seul sans rien dire, de nombreuses fioles et boîtes vides sont là pour l’attester.

    Au début de mars 1920 il s’embarqua pour la France, pensant bien revenir au bout de quelques mois. Un hiver en France, disait-il, me remettra complètement.

    L’homme propose … Au début de cet hiver bienfaisant, après un premier séjour en Bretagne, notre confrère passa, à l’hôpital Saint-Joseph, entre les mains des chirurgiens qui remédièrent à une éventration, suite de l’opération de l’appendicite subie vingt ans auparavant, et dont il avait toujours souffert. Assez bien remis de  cette nouvelle intervention chirurgicale, il passe l’été en préparatifs de retour,   courant les librairies pour faire ample provision de livres de doctrine, et s’acquittant de nombreuses commissions pour les confrères de Cochinchine et les Sœurs de Saint-Paul . A l’automne, il est à Drouges pour faire ses adieux, mais déjà son estomac très fatigué l’oblige dès le mois d’août, à prendre le régime lacté. « Tant pis, je rentrerai quand même » dit-il à ceux qui lui conseillent un retard. Ses caisses sont prêtes, expédiées à Marseille, la place retenue sur le courrier, son arrivée annoncée aux amis, qui l’attendront en vain sur le quai de Saigon. La veille du départ pour Marseille, il ne pouvait plus conserver aucun aliment. Le médecin diagnostiqua une obstruction du pylore et déclara une opération urgente ; elle fit constater un cancer. Notre confrère ne reverrait plus la Cochinchine.

    Mais il ne sait pas, et il ne veut pas croire qu’il soit perdu. Dès qu’il peut voyager, il part pour Marseille « pour être plus près du bateau », écrit-il. Bientôt les troubles gastriques reviennent plus forts : c’est la cuisine marseillaise », pense-t-il ; il passe quelques jours à l’hôpital, puis va à Montbeton, avec cette belle obstination du missionnaire qui veut au moins reprendre suffisamment de forces pour retourner vers ses chrétiens, fût-ce pour y mourir.

    Au commencement de l’été 1922, le Bretagne l’attire : l’air natal la cuisine familiale, le bon lait du pays lui donneront les forces qui lui manquent. Arrivé à Paris, il ne peut pas continuer sa route et il revient à Montbeton. Le lundi de la Pentecôte, il reçoit l’Extrême-Onction, puis un ralentissement s’étant produit, il va à Lourdes demander la guérison ou la résignation. Seule cette dernière grâce lui fut accordée et le 19 août 1921, M. Julien Ferré, après un long purgatoire cette terre, émigrait vers la patrie céleste.

    M. Ferré fut un homme intelligent et travailleur. Grand liseur et choisissant judicieusement ses lectures, il avait une bibliothèque bien garnie et variée : une part y était faite à la littérature et à l’histoire, mais la spiritualité, la théologie et les divers ouvrages de catéchisme et de controverse catholique y tenaient la meilleure place. En pleine brousse, à Lagi, entre deux chevauchées, c’était en repassant et en consultant Gury qu’il se reposait. L’ami du Clergé, les revues catholiques occupaient ses loisirs ; on l’aurait cru mieux fait pour le professorat que pour le ministère actif. Il participait aux qualités spéciales du granit breton : sa ténacité, servie par un grand esprit pratique et une vive intelligence lui donnait toujours le dernier mot ; on ne pouvait pas discuter avec lui et avouons-le : il était de ceux qui ont quelquefois tort d’avoir trop raison.  Dirai-je qu’il avait bon cœur ? Ils peuvent en témoigner, les confrères mobilisés qu’il accueillait avec une si cordiale hospitalité, les professeurs de séminaire qui allaient à Lagi passer de si bonnes vacances, ce confrère d’une mission voisine qui vint lui demander asile au bord de la mer, pendant plusieurs mois, pour guérir d’une crise aigüe de neurasthénie.

    À Saigon, il avait le don d’attirer les européens, même les moins chrétiens, sans pourtant flatter leurs défauts ; quand aux Indiens, ce n’était pas en vain qu’ils avaient recours à sa bourse.

    Pendant la vie d’un homme, ses défauts frappent davantage ceux qui le coudoient ; la mort les estompe et fait ressortir ses qualités. Certes, la disparition de M. Ferré est une grosse perte pour la mission ; il n’avait pas quarante ans et aurait pu fournir encore une bonne somme de travail. Dieu est le Maître et aux ouvriers qui travaillent à Sa vigne, il donne quand Il veut le repos et la récompense.

     

     

    • Numéro : 2922
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1906