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Claudius FERRAND (1868-1930)

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    M. Ferrand naquit le 19 juin 1868, non loin de Lyon, à Crémieu, dans l’Isère, pendant un séjour qu’y faisaient ses parents ; mais il appartenait au diocèse de Mende, et c’est vraisemblablement dans cette ville qu’il fit ses études classiques. On manque d’ailleurs de renseignements sur sa jeunesse. Au Séminaire d’Issy, où il fit ses deux années de philosophie, il eut pour directeur M. Vallet, l’instaurateur du thomisme à Saint-Sulpice, qui le trouva apte au travail des Missions. Pendant ses trois ans de présence au Séminaire des Missions-Etrangères, un an à Meudon et deux ans à Paris, il se montra déjà confrère simple et aimable,gai, d’un caractère heureux qu’il devait toujours conserver. Il mettait de la vie dans les réunions par sa conversation intéressante et aux besoins par son stock de monologues et de chansons qu’il débitait avec la maestria d’un professionnel. A Meudon et à Ferrières, il fut le grand impresario des séances récréatives et l’auteur de pièces qui restèrent quelque temps au répertoire. Il fut ordonné prêtre le 21 février 1891 et reçut sa destination pour la Mission de Nagasaki.

    Le Vicaire Apostolique, Mgr Cousin, l’envoya apprendre la langue japonaise sous la direction expérimentée de M. Raguet, occupé alors à fonder le poste de Miyasaki, puis bientôt après celui de Kagoshima. À si bonne école, l’élève fit des progrès rapides ; il est vrai qu’il aimait à parler, sans craindre le moins du monde les erreurs, les bévues, que les jeunes commettent nécessairement au début de l’étude des langues et qui pour beaucoup sont un réel obstacle ; d’ailleurs, cette étude de la langue japonaise eut toujours sa sollicitude et, jusqu’à la fin de sa vie, il eut à cœur de s’y perfectionner.

    Après deux ans de préparation, M. Ferrand fut jugé capable de voler de ses propres ailes. Changé du district de Nakatsu, puis du district voisin de Kokura, il commença effectivement à donner plein essor à son zèle actif. Son premier soin fut de rechercher, de visiter et de mettre en règle avec les lois de l’Eglise une centaine­ de « Vieux chrétiens » que la pauvreté avait contraints depuis déjà plusieurs années de quitter leurs montagnes pour venir travailler aux mines de charbon. Isolés et comme perdus au milieu de la population païenne, ces pauvres gens n’étaient assurément pas dans une situation favorable à la vie chrétienne, et d’autre part, leur sort au point de vue matériel était bien misérable et fait pour exciter la pitié du missionnaire. M. Ferrand fut tout zèle et toute bonté pour cette partie malheureuse du troupeau : servi par son heureux caractère, dédaigneux du confort et des aises, il travailla sans réserve comme sans hésitation au salut de ces déshérités. Pour eux autant que pour le missionnaire, il voulut doter le district d’une résidence fixe qui pût être leur centre religieux et les dispensât de suivre leur pasteur obligé jusqu’alors de vivre çà et là dans des maisons de location, condition bien précaire et nullement propre à favoriser le bien. Mais il fallait de l’argent : M. Ferrand se fit quêteur ; les nombreuses lettres qu’il écrivit lui apportèrent vite de France et d’Amérique plus qu’il n’attendait, ce qui lui permit d’acheter un terrain et de construire une maison assez vaste avec un catéchuménat et toutes les dépendances nécessaires ; c’est encore la maison de son successeur

    Encouragé par ce premier succès dans le dur métier de quêteur, il tenta la réalisation d’un projet qu’il caressa depuis longtemps. Une œuvre avait sa préférence sur toutes les autres, l’éducation foncièrement chrétienne de la jeunesse. Jeune de caractère, il est porté naturellement vers les jeunes ; et puis, les païens d'un certain âge sont difficiles à convertir, leurs idées  sont faites, « les changer, c’est le diable », dit-il ; avec les jeunes, au contraire, on arrivera à des résultats palpables. Il entrait dans une nouvelle voie, sa voie. Laissant la fondation des écoles aux Congrégations spécialement outillées pour cela, il çonçoit son œuvre sous la forme de maisons de famille ou pensions d’étudiants, placées sous la direction immédiate du missionnaire et contenant au plus une trentaine de collégiens ou étudiants, en majorité catholiques. Les jeunes non-chrétiens qui demanderaient à entrer dans ces maisons devraient accepter de fusionner avec leurs camarades catholiques, soit pour le règlement général, soit même pour l’assistance aux exercices religieux et aux instructions ; tous d’ailleurs auraient à suivre en ville les cours d’une école de leur choix ou du choix de leurs parents. Ces maisons, en principe, ne seraient pas des institutions de charité, elles devraient, sans viser à un gain quelconque, se suffire à elles-mêmes. Telle est, dans ses grandes lignes, l’idée qui anima le zèle de M. Ferrand et occupa son activité pendant dix ans.

    Il reprend ses quêtes par lettres, et se trouve bientôt en état de commencer son œuvre à Kokura même. Mais l’œuvre n’a pas encore fait ses preuves ; elle n’a que peu de chances de succès dans une petite ville comme Kokura ; aussi l’évêque de Nagasaki ne croit pas pouvoir en autoriser le lancement ; l’initiateur, toutefois, est laissé libre de s’adresser à quelque autre diocèse du Japon. En septembre 1899, M. Ferrand, toutes formalités remplies, part pour Tôkyô, où Mgr Osouf, après quelque hésitation, consent à lui donner l’autorisation désirée. La première maison de famille s’installe bientôt, dans un immeuble de location du quartier de Hongô, avec un petit groupe de jeunes collégiens qui en forment le noyau ; elle est d’ailleurs bientôt remplie, et c’est elle qui abritera pendant trois ans l’œuvre naissante. Il va falloir maintenant fixer ce provisoire, organiser, et, si possible, multiplier ce qui vient de commencer si petitement ; c’est alors que M. Ferrand va déployer son savoir-faire de quêteur ; il se décide à parcourir lui-même la France et l’Amérique en tendant la main : de 1901 à 1907, il fait trois fois le tour du monde.

     

    Au retour de son premier voyage, en 1902, et sans perdre un instant, il achète un terrain dans le quartier tranquille de Myôgadani, et y transfère son œuvre, y faisant plusieurs additions utiles qui complètent l’établissement, notamment une chapelle distincte des bâtiments d’habitation. Une seconde maison est bientôt après fondée dans la ville de Kanazawa, avec la collaboration de M. Tulpin, missionnaire de l’endroit, qui voit dans la réalisation de cette idée un moyen d’aborder la jeunesse des hautes écoles dans cette région notoirement ingrate au point de vue de l’évangélisation. Suppléé à Myôgadani par M. Léon Balet, M. Ferrand peut pousser sans inquiétude cette nouvelle fondation, comme aussi s’absenter longuement pour de nouvelles quêtes à l’étranger. La troisième maison ou pension de famille est fondée en 1907 à Tôkyo, dans le quartier de Kanda, au centre même des établissements universitaires de la capitale.

    À la mort de Mgr Osouf en 1906, l’œuvre des pensions d’étudiants était bien lancée, et son fondateur pouvait la remettre aux mains de l’administration diocèsaine pour  reprendre la vie de missionnaire en district ; Mgr Mugabure, sur le désir que lui exprimait M. Ferrand, lui assigna le poste de Nagoya, où il devait passer quatre ans,

    Dans cette œuvre, M. Ferrand se montra quêteur habile et administrateur averti. Ennemi des emprunts et des dettes même pour bonnes œuvres, il était exact et scrupuleux dans le maniement des sommes dont il disposait, fidèle à rendre compte tous les ans à son Supérieur de ses recettes et de ses dépenses, prudent et économe en même temps que généreux là où ses moyens ac­tuels le lui permettaient. Par ailleurs, son œuvre n’était pas la seule à l’intéresser, car il avait l’esprit large et surnaturel ; selon la recommandation de Mgr Osouf, il avait l’habileté d’incliner les intentions des bienfaiteurs vers d’autres besoins, par exemple l’entretien des catéchistes, ou encore l’établissement du Séminaire. Ses confrères eux-mêmes, profitaient de sa générosité surtout sous forme d’honoraires de messes, et parfois même plus directement s’il s’agissait d’aider une entre­prise utile ou méritante.

    Nagoya a toujours été un poste fort ingrat, où l’influence des bonzes et le mercantilisme ont créé des difficultés spéciales à l’évangélisation. M. Ferrand s’ingénia de toutes les manières à faire connaître la religion catholique, organisant des conférences religieuses et y invitant les meilleurs orateurs de la Mission voisine d’Osaka, ouvrant des cercles de lectures, répendant dans le public livres et tracts, les distribuant lui-même dans les parcs et dans les trains, transportant ses pénates tour à tour dans les divers quartiers de la ville afin de se mettre bien à la portée des âmes de bonne volonté. Il laissa comme souvenir à Nagoya une belle grotte de Lourdes sur le vaste terrain de la résidence principale, et y organisa des processions auxquelles prenaient part les païens avec les chrétiens. En décembre 1911, il quitta Nagoya pour Ashikaga, poste secondaire où aucun missionnaire n’avait encore résidé. Il y restaura la chapelle qui menaçait ruine et construisit une maison pour le missionnaire. C’était son dernier effort au Japon ; au mois d’octobre 1912 il s’embarquait pour Hongkong, d’où il était admis au commencement de 1913 dans la Mission de Taikou en Corée.

    Dans cette Mission jeune de deux ans à peine, M. Ferrand allait trouver un ministère tout différent de celui qu’il avait exercé jusque là : on le chargeait de rechercher les familles japonaises chrétiennes disséminées ça et là dans toute la Mission, de leur dispenser les secours de la religion, de les grouper si possible. Installé d’abord à Fusan , il y apprend le coréen  suffisamment pour faire face aux exigences du ministère courant, puis il rayonne dans tout le Sud à la recherche de son troupeau. Il ne craint pas sa peine, aussi est-il assez heureux, au cours de ses 17 années de Corée, pour donner de nombreux baptêmes d’immigrés. Il se ménage si peu que, en 1917, Mgr Demange croit de son devoir de le rappeler à Taikou où il s’installe dans une dépendance de l’Evêché, et où il bénéficie au moins des avantages d’une table commune. Malgré cette précaution, ses forces fléchissaient, et en 1919, au cours d’une tournée à Mokpho, il eut une première attaque suivie, à Taikou même, d’une seconde peu après.

    Un séjour à Hongkong le remet sur pied, mais il est bien changé : la gaieté bruyante a disparu, l’activité s’est ralentie, aussi accepte-t-il assez facilement d’être déchargé des groupements chrétiens éloignés des centres. Notre confrère était devenu un vieillard avant l’âge, aussi personne ne fut surpris quand, le 17 août 1930, on le trouva tombé en syncope. L’attaque fut jugée si violente qu’on lui administra les derniers sacrements. Transporté à l’Evêché, il y reçut pendant un mois et demi les soins des con­frères qui nuit et jour se relevaient à son chevet. Le malade se fit illusion quelques jours encore sur la gravité de son état, puis, et assez vite, il se fit à l’idée d’une mort très prochaine. Ces quelques semaines furent comme une longue agonie : la langue était paralysée, l’intelligence semblait assoupie, le coma était presque continuel ; ces circonstances l’ont empêché, lui, un fervent de la communion fréquente, de recevoir la visite de son Dieu aussi souvent qu’on aurait voulu la lui procurer.

    Le 4 octobre au matin, il apparut que cette fois le cher malade ne pouvait plus aller longtemps ; de fait, la journée fut particulièrement pénible, et rien n’indiquait plus qu’il comprenait les confrères qui se remplaçaient près de lui. Un peu après minuit, la respiration se fit plus haletante et, sans effort, cette vie qui avait été parfois si exubérante et si active, s’éteignit… La dépouille mortelle, exposée pendant deux jours en une chapelle ardente, gardée tour à tour par les confrères, par le Séminaire, par le couvent des Sœurs, par les chrétiens coréens et japonais, prit le chemin de la cathédrale, puis du cimetière de la Mission qu’il visitait, lui-même souvent et où viennent fréquemment prier ses anciens chrétiens.

    Notre regretté confrère n’était pas une nature banale, ni au physique qui trahissait l’homme d’action, ni au moral qu’affimaient très personnel une riche intelligence et une mémoire heureuse ; c’était un ensemble de belles et solides qualités naturelles unies à une foi simple, à une confiance absolue en la divine Providence, et rehaussées, sur le plan surnaturel, par une piété très vive et sincèrement sacerdotale. Initiateur, il le fut par tempérament, sans avoir pu éviter, par une discipline plus stricte, quelque chose des écueils qui sont le danger et l’épreuve de ceux qui n’ont pas de goût pour les chemins battus.

     

     

     

    • Numéro : 1977
    • Pays : Japon Corée
    • Année : 1891