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Jean FENOUIL (1821-1907)

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    Le 10 janvier à 8 h. 40 du matin est décédé Mgr Jean-Joseph Fenonil, second vicaire apostolique du Yun-nan, doyen des évêques et des missionnaires de la Société des Missions-Étrangères. Encore une belle et grande figure dont s’enrichissent les annales de l’apos­tolat ! Mais quelle perte douloureuse pour notre chère mission !

    Il me faudrait un livre pour dépeindre une existence si longue et si bien remplie : je me bornerai à en reproduire les grandes lignes.

    Jean-Joseph Fenouil naquit en 1821 d’une famille aisée d’agricul­teurs, dans la commune de Rudelle, diocèse de Cahors. Ses études de latinité finies, il entra au séminaire d’Issy en 1843.

    À cette époque, le cours de philosophie était en pleine floraison de jeunes talents, pleins d’espérance et de promesse. Parmi les séminaristes qui composaient la communauté, bon nombre ont occupé des postes très élevés dans la hiérarchie ecclésiastique. Les cardinaux Bourret, Lavigerie, Foulon, Mgr Darboy et beaucoup d’autres, élevés plus tard à l’épiscopat en France ou dans les missions des deux mondes, furent les condisciples et les émules de notre regretté défunt. Son cours de philosophie terminé, l’abbé Joseph Fenouil sollicita et obtint son admission au Séminaire des Missions-Étrangères. Se dévouer tout entier à la conversion des pauvres infidèles, sur quelque plage ignorée, telle était l’ambition de son cœur.

    Promu au sacerdoce le 2 mai 1847, le jeune missionnaire reçut sa destination pour le Yun-nan et, le 16 septembre, il dit adieu à la France qu’il ne devait plus revoir.

    À son arrivée à Hong-kong, la préfecture apostolique de cette île venait d’être confiée à Mgr Forcade, en attendant qu’il pût pénétrer au Japon, dont il avait été nommé vicaire apostolique. Ce pays était fermé à l’évangélisation depuis plus de deux siècles. Aborder directement les côtes inhospitalières de cet empire, on ne pouvait y songer. Les missionnaires, semblait-il, devaient plutôt stationner à Hong-kong, prêts à saisir une occasion favorable pour entrer dans cette mission. A l’arrivée de M. Fenouil, Mgr Forcade n’avait encore avec lui que M. Leturdu. Il y avait urgence à lui venir en aide. M. Libois, alors procureur général, arrêta M. Fenouil au passage pour le lui donner comme collaborateur.

    Après quelques mois consacrés à l’étude de la langue, le jeune et zélé missionnaire pouvait débuter dans un apostolat fécond. C’est lui qui fonda la chrétienté d’Aberdeen, au sud-ouest del’île, non loin de Pok-fulum. Sa modeste chapellé, qui s’y voit encore, fut bâtie par lui pour ces premiers chrétiens. Cependant les chances de pénétrer au Japon semblaient plus problématiques de jour en jour. L’ostracisme décrété contre les étrangers se maintenait dans toute sa rigueur. Mgr Forcade revint en France et, par suite de circonstances particu­lières, fut nommé évêque de Nevers. Quelque temps après, la préfec­ture de Hong-kong était confiée aux missionnaires de la Propagande. C’était en 1851.

    Plus rien ne retenait M. Fenouil dans cette île. D’ailleurs, sa santé, très éprouvée par ce séjour de cinq années et les travaux de son ministère, demandait un changement de climat. Il prit le chemin du Yun-nan, sa première destination. La paix régnait dans cette mission qui devait, quelques années plus tard, subir de si grandes épreuves par la révolte des Musulmans.

    À mesure que ses forces revenaient, le jeune missionnaire se livra avec zèle au saint ministère. En 1856, il fut chargé de diriger le séminaire de la mission, établi à Tchen-fong-chan ; il le gouverna pendant deux ans avec fermeté. Mais cette nature active et quelque peu indépendante étouffait entre les murs d’un collège. Il lui fallait la vie en plein air. Elle lui fut rendue au mois de juillet 1858. M. Fenouil repartit en district, et dépensa ses forces et son activité dans le ministère pastoral. Nous le trouvons à la pointe septentrionale qui unit le Yun-nan au Su-tchuen. Ce territoire était périodiquement, chaque année, envahi et saccagé par les sauvages Man-tse. Anciens propriétaires du sol, refoulés par le flot montant des Chinois, ces aborigènes descendaient tous les automnes de leurs montagnes inaccessibles, pour empêcher la prescription, disaient-ils, et recueil­lir les revenus de leur patrimoine. Piller, incendier les maisons, ran­çonner les habitants, ou les réduire on esclavage, tels étaient invariablement leurs modes de recouvrement. C’est précisément le besoin de garantir les populations contre ces incursions répétées qui a valu à toutes les églises du bas Yun-nan leur aspect de camps retranchés. Ces fortifications rudimentaires, où chaque missionnaire devenait commandant de place à l’heure du danger, ont sauvé des milliers d’existences païennes, tout en préservant les communautés chrétiennes contre une ruine fatale.

    Au cours d’une tournée apostolique, M. Fenouil se vit tout à coup cerné par une bande de Man-tse pillards. Prestement réduit au costume d’Adam au paradis terrestre, puis adjoint au troupeau des captifs que la horde poussait devant elle, il reçut en charge un superbe chapon dérobé dans quelque ferme voisine. Le soir au campement il était réquisitionné pour actionner la meule à bras, où se préparait le gruau de maïs pour toute la compagnie. Le nez busqué du prisonnier avait, avec sa barbe touffue, le don d’égayer les barbares. Ils mirent tant d’entrain à la lui arracher en détail qu’elle a toujours gardé depuis l’aspect d’une ruine. Cependant les allées et venues par un temps très froid, c’était en janvier, n’avaient réchauffé que médiocrement les captifs nus et affamés. Au matin du quatrième jour, le missionnaire s’était approché d’instinct d’un grand feu allumé par les Man-tse, lorsque l’un deux lui déversa sournoisement dans le dos une terrine d’eau glaciale. La plaisanterie était cruelle, mais elle eut une heureuse issue. Tandis que la bande riait aux éclats, M. Fenouil s’enfuyait à toutes jambes, puis, remarquant qu’il n’était pas poursuivi, il n’eut garde de s’arrêter : les Man-tse ne le revi­rent plus.

    On était en 1863, Mgr Ponsot venait de perdre son provicaire M. Huot : il jeta les yeux sur M. Fenouil pour le remplacer. La confiance de son évêque qui lui demandait sa coopération directe dans l’administration du vicariat, au milieu de temps particulièrement difficiles, imposait de nouvelles obligations au zèle et au dévouement de M. Fenouil.

    Depuis cinq ans, les chrétiens de la capitale, auxquels s’étaient jointes un certain nombre de familles baptisées, venues du Kouy-tcheou en fuyant devant la persécution, n’avaient pas reçu la visite des mis­sionnaires. Les musulmans, maîtres du pays, tenaient fermés tous les accès de Yun-nan-sen.

    Bien que les musulmans fussent refoulés, et la plus grande diffi­culté vaincue, les chemins étaient encore infestés de brigands, et vingt-deux journées de route séparaient le provicaire de la capitale. La proposition semblait donc ne pas manquer de témérité. Néanmoins, les insistances du solliciteur triomphèrent de toutes les objections, et il obtint la permission de partir, accompagné d’un jeune prêtre indi­gène, le P. Lin.

    Le voyage s’accomplit sans trop d’obstacles. Arrivé à Yun-nan-sen M. Fenouil avait bien pris toutes les précautions pour passer inaperçu. Il se félicitait d’y avoir réussi lorsqu’un matin apparaît toute une députation de gens bien mis. C’étaient des notables de la cité, qui venaient au nom des édiles lui proposer une ambassade ; voici à quel propos. Les deux provinces du Yun-nan et du Kouy-tcheou sont sou­mises à un même vice-roi. Pan, le titulaire ayant été assassiné par les musulmans en révolte, son successeur, Lao-tsong-kouang, peu jaloux de courir les mêmes aventures, semblait décidé à fixer défini­tivement son siège au Kouy-tcheou. Yun-nan-sen, centre du gouver­nement de temps immémorial, s’émut d’une éventualité qui menaçait de la reléguer au second rang. Plusieurs députations avaient déjà été envoyées sans succès, lorsque la venue d’un Européen, immédiatement ébruitée, suggéra aux notables l’idée de solliciter son concours.

    D’abord, ébahi par la nouveauté du fait, le missionnaire y vit bientôt un moyen, ménagé peut-être par le ciel, pour ouvrir les voies à l’évangélisation. Arrivé à Koui-iang, il eut la bonne fortune de voir sa mission couronnée de succès.

    Installé à Yun-nan-sen, le vice-roi reconnaissant donna à la mission en compensation des dommages causés lors des dernières persécutions, un vaste établissement qui est devenu le siège de l’évêché depuis 1881.

    Ces circonstances et d’autres mirent M. Fenouil en rapports suivis avec quelques chefs musulmans et les premiers mandarins de la pro­vince.

    « Or, écrit M. Pourias, dans une assemblée solennelle où se trou­vaient réunis une dizaine de marabouts et un grand mandarin militaire, musulman comme eux et non moins fanatique que ses coreli­gionnaires, on demanda à notre confrère ce qu’il pensait de Mahomet. Il était aussi dangereux de répondre qu’il eût été coupable de se taire, ou de déguiser la vérité. Le missionnaire fit son devoir ; il parla franchement, quoique avec tous les ménagements possibles.

    « Vous auriez bien fait, leur dit-il, de ne pas m’adresser une pareille question ; car ma « réponse ne saurait vous être agréable. Mahomet est en enfer et tous ceux qui suivent « sa religion, auront le même sort. » Un sentiment d’indignation courut dans toute l’assemblée, sans faire explosion toutefois. La discussion religieuse était close, mais chacun des sectateurs du Coran emporta au fond de son cœur une haine mortelle contre le prêtre de Jésus-Christ, qui avait osé condamner Mahomet et sa doctrine.

    Dans les derniers temps, les musulmans dissimulèrent, à cause du vice-roi Lao, qu’ils redoutaient. Ils ne voulaient pas d’ailleurs attirer l’attention de l’Europe sur le Yun-nan dont, à cette époque, ils songeaient à faire la conquête.

    « Sur ces entrefaites, ajoute M. Pourias, le vice-roi qui se préparait à une guerre à outrance contre les musulmans, dont il connaissait les desseins, demanda à  M. Fenouil la permission de déposer des tonneaux de poudre dans la partie inhabitée de l’établissement, qu’il lui avait si gracieusement cédé. Cette proposition était embarrassante : permettre était dangereux ; d’un autre côté, il était difficile de refuser, puisque c’était à la générosité du vice-roi qu’il était redevable de cet établissement. La permission fut donnée, mais à la condition, toutefois, que trois officiers subalternes veilleraient nuit et jour, à la garde du dépôt, afin de prévenir tout accident.

    « Quelques mois s’étaient à peine écoulés que, par un malheur incon­cevable et dont les causes sont toujours demeurées inconnues, tout cet amas de poudre fit explosion. L’habitation du missionnaire fut réduite en cendres, quarante-cinq personnes, qui se trouvaient à l’intérieur furent tuées, brûlées ou écrasées sous les ruines. Mais, par une grâce toute particulière et qui tient du miracle, le vénéré provi­caire qui se trouvait alors dans sa chambre, à quelques pas seule­ment du magasin à poudre, ne reçut qu’une légère égratignure à la tête. »

    Pour comble de malheur, en février 1867, c’est-à -dire peu de mois après l’accident, le vice-roi mourait presque subitement. La position de M. Fenouil devint alors excessivement critique. On le gardait presque à vue, dans le réduit où il avait été obligé de se réfugier. Le 20 mars suivant, il eut toutes les peines du monde à sortir de la ville sans être reconnu. Il voulait aller où il plairait à la divine Providence de le conduire. Il avait toutefois quelque intention de se rendre au Kouy-tcheou. La route qui y menait était alors la seule qui ne fût pas gardée par les musulmans ; toutes les autres étaient au pouvoir des rebelles.

    « En suivant le chemin qui conduit au Kouy-tcheou, il fallait passer par Kiu-tsin. Les nouveaux chrétiens de Tsao-kia-yn reçurent le mis­sionnaire comme on reçoit quelqu’un qui est grandement désiré et depuis longtemps attendu. Ils mirent tout en mouvement pour fêter son arrivée. A la vue de ces bonnes dispositions, M. Fenouil ne crut pas devoir aller plus loin. Il descendit dans la famille du lettré Kia-tchen-kang, et il y séjourna quelque temps. Dans le courant de juin, il loua lui-même une maison à Tsao-kia-yn et s’y établit défi­nitivement. Il allait ouvrir à l’Évangile les deux grandes préfectures de Kiu-tsin et de Tong-tchouan. »

    Les années qui suivirent furent des années de persécution de la part des païens et de combat pour le missionnaire. Les chrétiens étaient molestés, traînés devant les tribunaux, soumis à la question, et mis à mort comme le martyr Tchang-Kouany. Les bruits les plus malveillants étaient répandus contre eux. Les lettrés tramaient sans cesse contre eux de nouvelles machinations haineuses.

    M. Fenouil se décida en conséquence à agir auprès des autorités de Yun-nan-sen, dit M. Pourias, afin d’obtenir d’elles un édit qui rappelât les traités en faveur de la religion chrétienne. — Enfin, après trois ou quatre mois de demandes réitérées et instantes, les mandarins de Kiu-­tsin finirent par délivrer cette pièce qui défendait aux païens de vexer les chrétiens.

    Cependant, en 1880, mourait Mgr Ponsot, premier vicaire apostolique du Yun-nan. Mgr Fenouil fut choisi pour lui succéder et reçut la con­sécration au Kouy-tcheou, le 27 décembre 1881, avec le titre d’évêque de Ténédos. D’une stature imposante, doué d’une constitution robuste, d’une foi vive, d’un zèle ardent, d’une piété exemplaire, conciliant pour les autres, bien que très rude pour lui-même, le nouveau prélat avait en mains tous les éléments du succès.

    La disproportion sensible entre les résultats obtenus et la somme d’efforts accomplis a été subordonnée à des causes indépendantes de la volonté humaine. En 1881 la rébellion musulmane avait été étouffée dans le sang ; la tranquillité avait reparu dans toute la province. Mais nous avons déj­à signalé l’opposition haineuse et âpre que le vice-roi Tsen et, à son instigation, tous les mandarins, ses subal­ternes, faisaient alors à la propagande religieuse. De plus, les dix-­neuf premières années du nouvel épiscopat concordèrent précisément avec l’époque de marasme apostolique, constaté dans tout l’empire. Une indifférence décevante, née d’une antipathie grandissante contre les étrangers, annihilait les tentatives les plus hardies. L’occupation du Tonkin, effectuée à la même époque, aliéna encore les esprits, en froissant les susceptibilités. Époque désastreuse pour le Yun-nan, où la sécurité des missionnaires était aussi compromise que leur persé­vérance mise à l’épreuve.

    En dépit de la malveillance et des contrariétés, Mgr Fenouil avait transféré à Yun-nan-sen le siège de l’évêché, ainsi que le séminaire de la mission. Une vive impulsion avait été donnée à l’évangélisation comme aux œuvres de la Sainte-Enfance. Incessamment enrayées par le dénigrement, les infractions aux traités, les dénis de justice, les œuvres progressaient avec une lenteur pénible pour le cœur du missionnaire.

    Mgr Fenouil était un homme au cœur vraiment apostolique. Il ne parlait que de nouvelles conquêtes à faire sur le paganisme. Aussi, combien il souffrait de ces retards imposés à la conversion des âmes, par la malveillance et la persécution !

    « Nos districts persécutés, s’écriait-il en 1885, sont toujours dans un état déplorable, et nos « chrétiens n’ont pu encore rentrer dans leurs foyers. Sans travail, sans appui, sans moyens « d’existence, ces malheureux bannis errent un peu partout, ne sachant où se fixer. »

    C’est alors surtout qu’il se retirait dans son oratoire, où il passait de longues heures en oraison, pour faire violence au ciel et obtenir, sinon la liberté et la paix, du moins la constance et les forces pour ses enfants persécutés. — Quelques-uns d’entre eux avaient-ils remporté la palme du martyre, il s’écriait tout transporté : « Pour nous, trois fois heureux d’attacher ces « nouvelles étoiles au ciel de l’Église, nous sentons notre cœur se remplir d’une nouvelle « confiance ! » — Cette confiance il la proclamait en l’appuyant sur un touchant argument : « Bien que cette mission soit la moindre de toutes, son avenir n’est pourtant pas sans « espérance. Le Maître de la vigne, si longtemps indulgent pour le figuier stérile, va-t-il le « faire arracher aujourd’hui qu’il commence à donner de beaux fruits ? »

    L’esprit de foi était la note caractéristique de Mgr Fenouil. Il se manifestait dans toutes ses décisions, dans tous ses projets. Il se révélait dans ses moindres actes. Il ne commençait aucune entreprise avant de la soumettre en quelque sorte au conseil de Dieu, dans de longues prières, accompagnées du jeûne et d’autres mortifications.

    M. Édouard Maire, provicaire du Yun-nan, dans son rapport de l’année 1892, alors que Mgr Fenouil atteignait sa soixante-dixième année, nous dit en quelques mots ce que la mission doit à ce vénéra­ble prélat :

    « Tout d’abord je veux combler une lacune des comptes rendus précédents, en rendant un hommage bien mérité à notre vénérable évê­que, que sa soixante-dixième année vient de surprendre dans l’exer­cice d’un zèle presque juvénile. Que le mérite se soit oublié lui-même, dans les rapports antérieurs, c’est une preuve qu’il est humble et vrai. Mais la justice exige qu’on lui rende hommage à l’occasion … Quarante­-cinq années de vie sacerdotale toute d’abnégation et d’apostolat sans reproche et sans défaillance, de zèle actif qui ne s’est pas démenti un seul jour, au miilieu de fatigues et de déboires sans nombre, quel titre de recommandation devant les hommes ! Quel passeport pour l’éternité ! Les dix dernières années de cette glorieuse carrière, cou­ronnée par l’épiscopat, n’en ont été ni les moins laborieuses ni les moins fécondes. Un tiers des œuvres accomplies dans le Yun-nan est le fruit des sueurs et de la constance de Mgr Fenouil … Depuis dix ans, il a été l’égide de notre mission. Si la haine farouche du vice-roi Tsen, jointe à l’exaspération du peuple, lors de l’occupation de l’Annam par les Français, n’a pas anéanti le nom chrétien dans cette province, c’est à la vertu et à la prudence de notre vaillant évêque que nous en sommes redevables. Longue vie donc au vénérable septuagénaire!»

    Dieu devait exaucer ces souhaits de M. Maire, et huit ans plus tard nous trouvons encore le vénérable évêque du Yun-nan sur le chemin de l’exil. « C’était en 1900. Un orage terrible, depuis longtemps prévu, éclata sur le Yun-nan. À l’exemple des Chinois de Pékin, les Yunnanais tentèrent d’exterminer ou, tout au moins, d’expulser les barbares d’Occident. Enfermés au Consulat de France, évêques, mis­sionnaires et civils de tous genres, étaient voués à une mort inévitable. Heureusement, le onzième jour de détention, le télégraphe apprit aux autorités provinciales un épilogue sur lequel on n’avait pas compté : la marche forcée des Japonais sur Pékin, la perspective de l’arrivée prochaine des armées européennes, valurent aux détenus la permission de gagner la frontière. Mais nous avions pu, auparavant, assister à la ruine de nos établissements. Le 10 juin, la population, hallucinée, avait pillé avec ensemble, puis incendié presque simulta­nément l’évêché, l’église paroissiale, le séminaire, les écoles, et géné­ralement toutes les créations des missionnaires à Yun-nan-sen. Une journée de délire avait suffi pour anéantir le fruit de vingt ans de travail et d’économie. La mort dans l’âme, le vénérable vicaire apostolique se résigna à un départ dont dépendait grandement l’avenir de sa mission.

    On conçoit sans peine combien fut pénible, pour le pauvre octogé­naire, la traversée du Tonkin ; à l’époque la plus brûlante de l’année. Plusieurs fois, on le crut au terme de sa carrière. Enfin, après neuf mois d’anxieuse attente, la paix signée à Tien-tsin lui permit de ren­trer dans son cher Yun-nan, avec l’espoir d’y dormir son dernier sommeil.

    Le gouvernement de la République française lui décerna la croix d’honneur. L’administration provinciale consentit de justes indem­nités ; une ère nouvelle semblait poindre à l’horizon. Mais la nature a fixé un terme aux constitutions les plus robustes. A son retour de l’exil, épuisé par cinquante-quatre années de luttes et de privations, le vieil athlète se sentit terrassé. Sa vieillesse pourtant fut exempte des infirmités inhérentes à cet âge. Parfois même il se plaignait de ne pouvoir acquitter, dès ce monde, une partie de sa dette de purgatoire. Seule une grande fatigue intellectuelle, jointe à une prostration crois­sante des forces physiques, lui interdisait tout travail assidu. Ne pouvant plus ni lire ni écrire, Monseigneur employait toutes ses jour­nées, et souvent ses nuits, à une oraison presque ininterrompue. Malade très accommodant, craignant d’importuner qui que ce soit, Sa Grandeur ne demandait rien, ne se plaignait de rien. Complète­ment morte au monde, elle appelait de ses vœux, mais sans impa­tience, la mort à laquelle elle s’était longuement préparée.

    Enfin, dans la matinée du 10 janvier, le vénérable octogénaire exhala son dernier soupir sans douleur apparente, comme la flamme qui s’éteint faute d’aliment.

    Durant trois jours, les députations chrétiennes se succédèrent pour prier autour de la dépouille mortelle revêtue des ornements pontifi­caux, exposée dans une chapelle ardente. Le 14 au matin eurent lieu les funérailles, auxquelles assistaient les consuls de la Répu­blique française et de Sa Majesté Britannique, entourés de toute la colonie européenne.

    Chose singulière, toute la ville s’était émue à la mort d’un homme humble, que les événements avaient mis un instant en relief, mais qui se croyait depuis longtemps tombé dans l’oubli. Le vice-roi fit pré­senter officiellement ses condoléances ; la garde d’honneur fournie par lui eut grand’peine à frayer un passage au convoi funèbre à travers la foule révérencieuse, jusqu’aux portes de la ville. C’est que la vertu prend sur les peuples un ascendant irrésistible ; son triomphe peut être tardif, mais il n’en est pas moins assuré.

    Au bord de la tombe, M. le Consul de France dit, au nom de tous, le dernier adieu au vaillant apôtre qui a parcouru sans défaillance une si longue carrière, au compatriote exemplaire dont la prudence et le dévouement honorent grandement le nom français.

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 545
    • Pays : Chine
    • Année : 1847