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René FÉE (1856-1904)

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    Mgr René-Michel-Marie Fée naquit à Ambrières (Laval, Mayenne) le 4 février 1856.

    De bonne heure il se fit remarquer par sa piété, sa droiture et la précoce maturité de son intelligence.

    Le digne prêtre qui lui donna les premières leçons de latin et auquel il ne cessa de prodiguer les preuves les plus touchantes de sa filiale reconnaissance, avait aspiré lui-même à la vie des missions, et son vœu le plus cher était de se dévouer, si Dieu lui en donnait l’occasion, à l’éducation de quelque futur apôtre. Son pieux désir devait être exaucé au delà même de ses espérances.

    Mgr Fée passa quatre années au petit séminaire de Mayenne, puis entra au grand séminaire de Laval, qu’il devait quitter en 1876 pour se rendre à la rue du Bac. Par ses vertus solides non moins que par ses remarquables talents, il sut se concilier, dans ces deux maisons, l’estime et l’affection de tous ceux qui l’approchèrent. Ses amis et ses anciens condisciples ont encore présents à la mémoire ses succès aussi brillants qu’universels, sa bonhomie fine et souriante assaisonnée d’ordinaire d’une pointe d’inoffensive malice, et surtout l’exquise bonté d’un cœur qui ne se livrait pas, mais se laissait volontiers découvrir.

    De tout temps, même avant d’en soupçonner la lettre, Mgr Fée mit en pratique la maxime de l’Imitation : ama nesciri et pro nihilo reputari, aime à être ignoré et méprisé. Jamais il ne se mit en évidence, et lorsque, au commencement de l’année 1904, il revint en France tout chargé de gloire et de mérites, mais déjà terrassé par le mal, ce fut un grand sujet d’édification pour ses amis de le retrouver toujours simple, toujours modeste, tel enfin qu’ils l’avaient connu dans sa jeu­nesse. Spirituel, il ne cherchait pas à briller ; littérateur d’un sentiment très vif et d’un goût très sûr, il ne courut jamais après la phrase ; habi­tué à tous les succès, il parlait volontiers de ceux des autres et semblait indifférent aux siens propres ; irréprochable enfin dans l’ensemble de sa conduite, s’il prêchait, comme on dit, d’exemple, jamais prédicateur ne fut plus exempt de pose et de prétention. Sa vertu semblait ignorer les extrêmes : c’était l’in medio stat virtus (la vertu est au milieu) entendu dans un sens généreux et chrétien.

     

    Mgr Fée avait senti de très bonne heure l’attrait des missions loin­taines.

    Il a raconté lui-même qu’au presbytère de sa paroisse natale, dans l’humble mansarde qui vit s’écouler deux années de sa vie d’écolier, les Annales de la Propagation de la Foi pas-saient quelquefois avant les Commentaires de César ou les Dialogues de Lucien. « Je vous ai joué plus d’un tour, monsieur le curé ! » disait-il naguère encore à son bon vieux maître.
    Au petit séminaire, où ses goûts et ses aspirations se trahissaient souvent sans qu’il y prît garde, il s’éprit d’une admiration fervente,    quoique toujours discrète, pour l’illustre et doux confesseur de la foi, Théophane Vénard, et, religieusement, il transcrivait ses admirables lettres.
    L’idée d’avoir à briser, un jour ou l’autre, le cœur de tous les siens, père, mère, frère, soeurs, dont il sentait l’affection se concentrer sur lui tout entière, le préoccupa longtemps à l’avance et le fit cruellement souffrir. Depuis de longues années, il ne pouvait plus, dans la prévision de cette redoutable échéance, s’abandonner sans trouble et sans effroi à l’attrait de la grâce auquel, dans le secret de son âme, il avait déjà tout sacrifié.

    Le coup fut terrible en effet, mais aussi, de part et d’autre, quelle admirable générosité ! Irréductibles tout d’abord dans leur refus, les excellents parents, tous les deux chrétiens de vieille roche, ne tar­dèrent pas à s’incliner en pleurant devant la volonté de Dieu, et la bonne mère en vint bientôt à prendre la défense de son fils : « Croyez-vous donc, disait-elle, que je ne l’aime pas, moi qui l’ai laissé partir ? »

    Après de tels débuts, comment s’étonner que le Dieu qui chérit les humbles, qui les fortifie et qui les exalte, ait pris plaisir à bénir l’apos­tolat du pieux évêque et à faire, par lui, de si grandes choses ?

     

    Il était tonsuré quand il entra au séminaire des Missions-Étrangères, le 15 septembre 1876. Pendant son séjour à la rue du Bac, il se distingua entre tous par sa douceur, sa charité et son application au tra­vail. Il partagea bientôt la charge de sacristain avec M. Page, qui devait être envoyé, lui aussi, dans la mission de Malacca. « Ce nous fut une occasion, écrit-il vingt ans « plus tard, de nouer une amitié fraternelle qui ne se démentit jamais. Nous prîmes en « commun joies et peines, rêves et projets d’avenir. Tous deux, forts et robustes, nous rêvions « les montagnes du Thibet ou les glaces de la Mand­chourie : ce fut la Malaisie qui nous « échut ; la mission considérée alors, à tort ou à raison, comme prosaïque entre toutes. Nous « fîmes comme on fait toujours en pareil cas ; nous criâmes : « Vive la Malaisie ! » et nous « nous mîmes à aimer notre chère presqu’île, comme si jamais nous n’avions rêvé qu’elle. »

    M. Fée partit de Marseille le 20 avril 1879. Il n’était pas de ceux qu’on appelle « douillets » . Les ennuis inévitables d’un premier voyage sur mer ne firent qu’augmenter son aimable et joyeuse humeur. Il les supportait avec une remarquable gaieté de cœur. « La mer « est calme, dit-il, la chaleur, bien que déjà assez forte, n’est pas insupportable : on en est « quitte pour suer toute la journée et passer la nuit sur le pont, couché dans sa couverture. On « a bien tort de croire que les planches sont dures ; voilà quinze jours que je dors dessus, « depuis dix heures du soir jusqu’à cinq heures du matin, et mes côtes ne s’en trouvent pas « mal du tout. »

     

    Arrivé à Singapore le 20 mai, il fut, dès les premiers jours, « enchanté de sa nouvelle « patrie, ne demandant qu’à y laisser ses os, après y avoir, bien entendu, passé quelques « douzaines d’années, si le bon Dieu n’y voyait pas d’inconvénient » .

    Tout plaisait, en effet, à son imagination vive et brillante dans ce pays « où se trouvent « réunies toutes les religions, toutes les langues, toutes les couleurs, toutes les coutumes ».

    Mgr Gasnier le destina aux Indiens, tandis que son ami, M. Page, devenait Chinois. M. Fée se mit avec ardeur à l’étude du tamoul, et, grâce à ses talents naturels et à son excellente mémoire, il y fit de rapides progrès. À ses heures perdues, il apprenait un peu d’anglais. Son unique désir était de se rendre utile le plus vite possible. « J’aurais vraiment besoin, dit-il, « d’avoir le don des langues. Que fera-t-on de moi quand je saurai un peu parler ? Je n’en sais « rien : la place ne manquera pas, en tous les cas. »

    Non, la place ne manquait pas, et il fut appelé à faire usage de ses connaissances plus tôt qu’il n’avait prévu. M. Hab, épuisé par les tra­vaux et la maladie, avait demandé à prendre un peu de repos au sana­torium de Hong-kong. M. Fée fut désigné, malgré son jeune âge, pour le remplacer dans l’importante mission indienne de Pinang. Mgr Gas­nier avait déjà remarqué, dans son missionnaire, ces qualités de pru­dence et de bon sens qui, si elles ne suppléent pas à l’expérience, permettent à celui qui en est doué, d’apercevoir les difficultés et, dans une certaine mesure, d’y faire face. La nomination fut reçue avec joie sans doute, mais aussi avec le sentiment des responsabilités qu’elle imposait.

    La tâche était rude, en effet. Outre les travaux ordinaires du minis­tère et l’administration d’une chrétienté de plus de huit cents âmes, le missionnaire indien de Pinang devait visiter tous les Tamouls disper­sés dans les nombreuses plantations de la province Wellesley. Cette charge était particulièrement délicate. Elle demandait beaucoup de savoir-faire dans les relations avec les Européens, propriétaires des plantations, et beaucoup de discrétion dans les directions à donner aux coolies, trop portés à soumettre des plaintes, parfois justes, sou­vent sans fondement. Elle était, de plus, excessivement pénible. Les voyages se faisaient à pied, sous un soleil brûlant ; les affaires se traitaient le soir, jusqu’à onze heures ou minuit ; le lendemain, il fallait être sur pied de bonne heure pour entendre les confessions et faire le catéchisme aux enfants. L’heure des repas était incertaine ; le menu l’était encore davantage : c’était souvent un peu de riz froid avec du poisson sec. Le missionnaire ne voyait rien d’extraordinaire dans ce genre de vie. Il se pliait à tous les besoins et à toutes les circonstances avec sa simplicité ordinaire. Par ces moyens, il conquit vite l’affection de ses chrétiens et se concilia l’estime des Européens, charmés de son bon caractère et de son infatigable dévouement.

     

    Mais bientôt ce laborieux ministère ne suffit plus à son activité. Ce n’était pas assez pour lui de garder et d’entretenir le troupeau confié à ses soins : il se prit à rêver la fondation d’une colonie agricole, où la jeune génération grandirait loin de l’air dangereux de la ville, à l’ombre du clocher, et où de nombreux païens viendraient chercher le salut. Du projet à l’essai il n’y avait qu’un pas. Nous allons voir au prix de quels sacrifices M. Fée réalisa le plan de cette œuvre nouvelle, la plus belle de sa carrière apostolique.

    À trente milles de Pinang, dans le territoire et sur la frontière du Pérak, s’étendait une immense plaine arrosée par la rivière Kourao. C’était la forêt vierge dans toute sa splendeur : mais le terrain était fertile et très favorable à la culture du riz. M. Fée demanda et obtint en 1882, du gouvernement local une concession de 200 acres, qui fut portée à 700 l’année suivante. Le terrain obtenu, il fallait trouver des hommes de bonne volonté pour le défricher et en prendre possession. La vie au milieu de la jungle, loin de tout centre habité, sourit encore moins à l’indien qu’à tout autre ; il aime la société, et ses goûts les plus chers le portent vers la tranquillité des villes où, sans grande peine physique, il gagne jour par jour sa maigre pitance. Il n’accepte de travailler dans les plantations que s’il est assuré d’y rencontrer un nombre respectable de compatriotes.

    M. Fée surmonta ce premier obstacle. Il réussit à décider dix hommes à le suivre, et c’est avec ce petit noyau qu’il commença la chrétienté, aujourd’hui si florissante, de Bagang-seraï. Mais que d’épreuves et d’ennuis de toutes sortes ! Laissons-le nous raconter lui-même les débuts. « Nous arrivons, dit-il, haletants, suants, souf­flants, rendus. Une case malaise se « trouve providentiellement inoccupée ; nous en prenons possession. Ce n’est pas un palais « que ce local : une dizaine de piliers en nibong, supportant, à cinq pieds de terre, une cage de « 10 pieds sur 15, en font tous les frais. Le toit est en atapes, les parois aussi ; le plancher se « compose de lattes de nibong, ficelé avec du rotin ; il est à jour, ce qui assure l’aération. Tel « est le logement. Le carry on poisson salé, régime quotidien du pauvre coolie indien, l’eau « boueuse de la plaine, qui a bien la couleur du café mais n’en a pas le goût : voilà pour la « nourriture. » Ajoutez à cela des nuits d’insomnie au milieu de légions de moustiques, extraordinairement nombreux dans cette vallée marécageuse, et vous aurez une idée de la vie qu’il menait.

    Il endurait tout avec joie pour gagner des âmes à Dieu. « Je faisais comme les autres, dit-il, « pour l’exemple. Ne dit-on pas que Drouot sauva par son exemple, en Russie, le moral de « son armée : le mien réussit de même à faire taire plaintes et murmures. » Qui eût osé reculer, lorsque le pasteur partageait toutes les peines et tous les travaux du dernier des coolies ?

    Dieu bénit tant d’abnégation. D’autres ouvriers vinrent se joindre aux premiers ; le défrichage se fit rapidement ; des constructions furent élevées, des lots furent faits et distribués aux ouvriers, et la colonie prit bientôt l’aspect d’un charmant petit village, entouré de verdoyantes rizières fraîchement plantées. Chacun était à la joie ; le succès semblait assuré. Hélas ! le temps des plus dures épreuves allait commencer et durer plusieurs années. Écoutons plutôt M. Fée.

    « Le bon Dieu nous éprouva de bien des manières. Les éléphants nous avaient déjà fait « quelques visites. A mesure que le riz grandit, ils se mirent à faire de notre terrain le but « ordinaire de leurs promenades. Les plus belles touffes de riz étaient rasées avec leur trompe « comme avec une faucille. Ce qui échappait était broyé par leurs énormes pieds. Puis ce fut « une nuée de rats, sortis je ne sais d’où, qui s’abattit sur nos rizières. En moins de quinze « jours, tout était dévoré ; il ne restait plus dans les champs qu’une paille jaunie et séchée, « coupée par le pied et tombée pêle-mêle ; on eût dit qu’un escadron de cavalerie avait passé « par là. L’année 1884 fut surtout désastreuse. Une sécheresse extraordinaire arrêta les « récoltes ; le riz sécha sur pied, sans même pousser un épi ; ce fut la disette et, pour plusieurs, « le signal du départ. »

    M. Fée n’était pas homme à se décourager. Bien que miné par la fièvre et absorbé par des tracas et des soucis de toute espèce, il aimait à passer de longues semaines au milieu de ses chers Indiens de Kou­rao, pour les consoler et relever leur courage.

    Saint Joseph, auquel, entre autres promesses, ils s’étaient engagés par vœu à donner le 5% de leurs récoltes, mit enfin un terme à leurs revers. Des jours meilleurs arrivèrent.

    Le gouvernement de Pérak, satisfait des résultats, obtenus, vint en aide à la nouvelle colonie, et M. Fée eut le bonheur, en 1885, d’instal­1er plus de trente nouvelles familles. Ce n’était plus la solitude et l’isolement des premiers jours. Le village grandissait ; les païens venaient en bon nombre demander au missionnaire, avec un peu de bien être matériel, la vie de l’âme. En 1889, Bagang-seraï comptait 450 habitants chrétiens, et son fondateur enregistrait 180 baptêmes.

     

    Tant de travaux et d’ennuis avaient ruiné la constitution de M. Fée. Il dut aller demander aux médecins et au climat de la France de réparer ses forces épuisées par la fièvre et la dysenterie. La maladie fut longue et pénible, et ce ne fut qu’en 1892 qu’il put retourner auprès de ses chers chrétiens de Pinang, que M. Cesbron avait administrés pen­dant son absence, tandis que la colonie de Kourao avait été confiée aux soins de M. Diridollou. Quelle joie il éprouva en reprenant possession de son église ! Il lui fut doux de constater que si, plus d’une fois, des membres de son troupeau lui avaient suscité des ennuis dans le passé, tous se trouvaient unis pour fêter son retour et sa guérison. Bien qu’imparfaitement rétabli, il se remit au travail avec son éner­gie accoutumée. M. Fée ne savait rien refuser ; il était toujours prêt à écouter une affaire ou à régler une dispute ; il. se faisait tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ.

    Dieu, qui le réservait pour de grandes choses, permit que ses forces lui revinssent. Sa santé se fortifia peu à peu, et bientôt il se crut revenu aux beaux jours de sa jeunesse. Il commença à rêver la fon­dation de nouveaux postes. Le nord de Pérak était pourvu de deux missionnaires parlant l’indien, et se trouvait en dehors des limites de sa juridiction. Il demanda et obtint la permission de visiter les dis­tricts du sud et d’y établir des résidences, d’où on pourrait adminis­trer les nombreux Tamouls dispersés dans les centres populeux d’Ipoh et de Batu-gajah.

    Laissant à M. Cesbron le soin de son église de Pinang, il s’enfonça de nouveau dans la jungle et recommença une vie de luttes et de privations. Il fonda la chrétienté de Télok-auson en 1894 et, l’année suivante, celle de Tapah. Les difficultés ne lui manquèrent pas, cette fois encore. Elles lui vinrent surtout de quelques protestants, mécontents d’être dérangés dans un district, où ils se croyaient les seuls maîtres parmi les Indiens. Des fonctionnaires subalternes du gouvernement se firent les instruments, trop complaisants, de mesquines tracasseries dont M. Fée souffrit beaucoup tout d’abord. Ses demandes étaient généralement suivies d’une fin de non-recevoir ; on lui faisait attendre des mois une réponse à une lettre ; on cherchait, par tous les moyens, à lasser sa patience en lui imposant des conditions extraordinaires pour la construction ou l’entretien de sa modeste chapelle. Poussé à bout, il montra les dents et menaça de s’adresser en haut lieu. Immé­diatement, l’armée des tracassiers plia bagage ; elle se fit même obséquieuse. Le missionnaire put, sans entraves, poursuivre ses œuvres que Dieu bénissait visiblement. Elles s’annonçaient pleines d’avenir, lorsque les événements l’arrachèrent à ce ministère.

     

    Le 8 avril 1896, Mgr Gasnier s’éteignait à Singapore, après un glo­rieux et fécond épiscopat de dix-huit ans. Les yeux des missionnaires de la Malaisie se tournèrent vers M. Fée, dont la carrière apostolique s’était distinguée par d’admirables vertus et d’heureux succès. Au mois de juin de la même année, Léon XIII l’appelait à recueillir la succession de Mgr Gasnier. Le choix fut accueilli par tous avec faveur. L’élu possédait les qualités qui font les bons pasteurs d’âmes ; à un grand zèle pour la gloire de Dieu, à une abnégation parfaite de lui-­même, il joignait de grandes connaissances pratiques, un coup d’œil sûr, une expérience peu commune des hommes et des affaires, qu’il avait acquise au cours de ses dix-sept années de mission.

    Les fêtes de la consécration épiscopale montrèrent bien à quel point Mgr Fée était estimé et aimé. Tous les missionnaires du diocèse de Malacca tinrent à apporter à leur nouvel évêque l’hommage de leur respect et de leur affection ; de chaque paroisse, de nombreuses délégations de chrétiens, Eurasiens, Chinois, Indiens, se rendirent à Sin­gapore pour témoigner à leur pasteur leur confiance et leur fidèle attachement.

    Le 22 novembre, près de cinq mille personnes étaient réunies à l’intérieur et aux alentours de la cathédrale. La cérémonie du sacre fut la plus belle manifestation dont Singapore ait gardé le souvenir ; les autorités civiles de Singapore ayant à leur tête le gouverneur et lady Mitchell, le clergé portugais, les consuls des différentes nations représentées dans les Détroits, étaient venus rehausser l’éclat de la fête. Mgr Fée reçut la consécration épiscopale des mains de Mgr Gandy, archevêque de Pondichéry, assisté de Mgr Cardot et de Mgr Dépierre. Avec quelle affectueuse émotion il bénit, à la fin de la messe, ses mis­sionnaires et son peuple ! Tous les cœurs formaient pour lui le souhait qu’il adressait à son consécrateur : ad multos annos ! Mgr Bourdon, dans une touchante allocution, se fit l’interprète des vœux unanimes qu’on faisait pour le nouvel évêque de Malacca.

    Mgr Fée avait bien raison de dire, à cette occasion, qu’ « entouré de tant de cœurs  « apostoliques, il oubliait presque les inquiétudes, et sentait, malgré tout, son courage et sa « confiance renaître ». Son épiscopat commençait sous les plus heureux auspices. Entre lui, ses missionnaires et son troupeau, il existait une affection mutuelle, une union étroite, une communauté de sentiments qui étaient un gage assuré de succès et de bons rapports pour l’avenir.

    Moins d’un mois après sa consécration, il eut la joie de recevoir la visite de S. Exc. Mgr Zaleski, délégué apostolique des Indes orientales. C’était un honneur pour la Malaisie. Mgr Fée reçut Son Excellence avec tous les honneurs dus à son rang ; il s’efforça surtout de profiter de la faveur qui lui était faite pour le bien de son diocèse. Il aimait, plus tard, à dire tous les charmes qu’il avait trouvés dans ses entretiens avec Son Excellence ; quels bons conseils, quels sages encouragements il en avait reçus.

    Fortifié par tant de marques de sympathie, favorisé de la bien­veillante bénédiction du représentant du Saint-Père pour toutes ses œuvres, Mgr Fée prit avec confiance la direction de sa mission.

     

    Sa première préoccupation fut l’évangélisation des tribus sauvages de la presqu’île. A Tapah, il avait eu l’occasion de se mêler à ces enfant de la forêt, timides, simples, droits, et pourtant continuellement persécutés par les Malais. Son cœur s’était ému de pitié pour ces victimes du fanatisme musulman : il avait cru, avec raison, que des âmes qui souffraient de telles injustices devaient être facilement accessibles à la grâce. A peine monté sur le siège de Malacca, il pressa vivement ses missionnaires d’entrer en relations avec les aborigènes ; il voulait que, dans tous les États malais à la fois, Pérak, Selan­gor, les Negri-sembilan, des essais sérieux, fussent commencés. « Je suis heureux, écrivait-il, de voir la bonne semence se « répandre et prendre racine chez les sauvages. Je souhaite bien que vous réussissiez à prendre « pied chez eux. M. Terrien m’écrit qu’il est entré en relations avec ceux de son quartier, et on « doit faire la même chose du côté de Tapah. Dieu veuille que cette tentative pour sauver ces « grands enfants soit couronnée de succès ! Jele lui demande et je l’espère ; sans doute, il y « aura des difficultés comme en toutes choses ; peut-être plus. »

    Le plan adopté était simple et pratique comme toutes les vues de Mgr Fée. Au lieu de lancer dans la jungle des missionnaires, et de les exposer à tous les déboires et aux fièvres, il demandait que chaque confrère fît d’abord l’office d’éclaireur dans son district. Rien n’était plus sage ; on évitait ainsi des tentatives coûteuses et d’un succès douteux. Dès qu’on aurait connu les dispositions de ces pauvres habitants de la forêt, un ou plusieurs ouvriers seraient choisis pour leur distribuer la parole et le pain de vie.

    Si les résultats obtenus ne répondirent pas partout aux désirs du pasteur, il eut, du moins, la consolation de voir la mission sauvage prendre rang définitivement parmi les œuvres établies de son diocèse. Il put baptiser lui-même, en 1901 et 1902, plus de 100 Mantras dans les Negri-sembilan et, avant de mourir, il consacra l’établissement de la chrétienté nouvelle, en désignant un missionnaire qui devait être, disait-il, « un sauvage aussi complet que possible, « capable de se tirer d’affaire partout dans les bois, et surtout de former, plus tard, des « confrères et des catéchistes pour le seconder ». L’intérêt qu’il por­tait aux peuplades aborigènes ne le quitta jamais : ce sera son hon­neur et son mérite d’avoir repris une œuvre, qui promet les plus beaux résultats et le salut d’un nombre incalculable d’âmes.

     

    Mgr Fée aimait les petits et les humbles. Un autre objet de ses plus vives sollicitudes fut l’éducation chrétienne des enfants des deux sexes. Durant les sept années qu’il occupa le siège de Malacca, il la fit progresser d’une façon merveilleuse.

    Ce fut d’abord la fondation d’une école de filles, tenue à Kuala-lumpur par les Dames de Saint-Maur. Que d’ennuis et de soucis elle lui causa ! Il fallait plus de 50.000 piastres pour s’établir dans cette ville, où les terrains atteignent des prix fabuleux, et il n’avait rien. Il était pourtant nécessaire de soustraire les catholiques à l’influence protes­tante. Le zélé pontife sut toucher bien des coeurs ; il excita de nobles générosités ; à travers mille obstacles, il réussit à avoir la plus belle école de tous les États malais, une œuvre qui, à elle seule, suffirait pour illustrer son pontificat. Que de dévouements elle suscita ! Les missionnaires de Kuala-lumpur furent admirables d’entrain et d’infa­tigable activité. Une femme surtout, Mme Saint-André, supérieure du nouveau couvent, fit preuve d’un dévouement héroïque. Ancienne supé­rieure des Sœurs de l’hôpital de Singapore, que des événements, vai­nement prédits par elle, l’avait obligée de quitter, elle semblait des­tinée par la Providence à n’avoir que des épreuves. Durant près de trois ans, elle lutta avec ses religieuses contre des ennemis de toutes sortes ; ni la pauvreté, ni, parfois, le manque absolu de ressources, ni les maladies, ni les tracasseries ne la firent faiblir. C’était une grande consolation pour l’évêque d’être le témoin de tels actes de vertu.

    Après Kuala-lumpur, ce fut Thaïping, la capitale de Pérak, qui attira son attention ; là encore, un magnifique couvent fut établi et confié aux mêmes  Religieuses. Ce fut ensuite Seremban, que Mgr Fée voulut doter d’une œuvre semblable. La mort l’empêcha de la voir complète­ment réalisée.

     

    Les écoles de garçons faisaient, sous son énergique impulsion, des progrès plus rapides encore. Les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne de Singapore et de Pinang étaient notablement agrandies et devenaient capables d’admettre un nombre double d’élèves. Une école s’ouvrait à Seremban, sous la direction de maîtres laïques, et comptait 115 enfants assurés d’une solide éducation religieuse. Les Frères s’établissaient à Malacca et à Kuala-lumpur, malgré d’énormes difficultés, pécuniaires et autres, et dans cette dernière ville, arrivaient, en moins de deux ans, à donner l’instruction à près de 200 enfants. Ce sont là autant de fondations qui marquent comme d’un jalon chacune des années du fructueux épiscopat du prélat.

     

    Mais Mgr Fée n’était pas seulement un éducateur ; il était, avant tout, pasteur d’âmes. Nous avons vu avec quelle insistance il deman­dait l’évangélisation des aborigènes. Néanmoins, à vrai dire, ses affections les plus chères allaient à ses Indiens bien-aimés, au milieu desquels il avait vécu si longtemps. Une nouvelle et belle église fut bâtie pour eux à Pinang ; des missionnaires furent établis dans le nord et le sud du royaume de Pérak et à Kuala-lumpur dans Selangor, afin de pourvoir aux besoins spirituels des Tamouls disséminés dans ces deux États.

    L’évangélisation des Chinois, de laquelle dépend principalement l’avenir de la mission de Malaisie, méritait aussi son attention. Bro­gok, Kajang, Kuala-lumpur, Mantin, Port-Dickson marquèrent de nou­velles étapes ; tandis que les chrétientés de Serangong et Johore prenaient une extension merveilleuse, et que celle de Singapore préparait, à travers bien des obstacles, sa division prochaine et nécessaire.

    Mgr Fée n’était pas simple spectateur de cette marche en avant. Il était l’âme de toutes les entreprises. Admirablement préparé par sa carrière apostolique à la connaissance des peines et des ennuis attachés à une fondation, il savait compatir à ceux qui souffraient, relever d’un bon mot les courages chancelants et, lorsque le besoin s’en faisait sentir, prêter un concours efficace à ceux que des circonstances imprévues venaient accabler.

    Tous les ans, il visitait les postes de son diocèse et passait plusieurs jours avec chacun de ses missionnaires, dans une intimité délicieuse, où ceux-ci puisaient force et courage. Sa plus grande joie était de se trouver au milieu d’eux, de partager leurs veilles et leurs fatigues. Ennemi du faste et de la représentation, il préférait la simplicité de la vie de district aux exigences de la vie publique dans son évêché de Singa­pore. C’est dans les tête-à-tête avec ses missionnaires qu’il proposait et faisait agréer ses projets pour le développement de leurs districts ; c’était toujours fait si aimablement, il en montrait si bien les avantages, que personne ne pouvait les trouver difficiles à réaliser.

     

    Hélas ! il devait être enlevé trop tôt à l’affection de tous. Il souffrait depuis longtemps d’une affection à la gorge. Au printemps de 1903, le mal empira. Il n’avalait plus que difficilement les aliments solides. Malgré cela, il fit encore, aux mois de juillet et d’août, sa tournée pastorale ; il était toujours joyeux et de bonne humeur, ne laissant nullement paraître qu’il souffrait. Il continuait à chanter des grand’messes et se rendait à toutes les invitations qui lui étaient adressées. On l’avait engagé, à diverses reprises, à consulter les médecins : mais il prétendait toujours qu’un mal de gorge n’en valait pas la peine.

    Au mois de septembre, il commença à ne plus avaler qu’avec une difficulté extrême. Un docteur de Pinang qu’il consulta, lui donna bon espoir de guérison, fit une petite opération à l’entrée du larynx et lui promit une amélioration rapide. L’amélioration ne vint pas et, finalement, les médecins lui ordonnèrent de quitter précipitamment la Malaisie, pour demander à la chirurgie française une guérison qu’ils jugeaient impossible. Nous ne devions plus le revoir.

     

    Arrivé à Marseille le 16 novembre, l’évêque de Malacca n’eut rien de plus pressé que de se rendre à Paris pour consulter les médecins et suivre le traitement qu’ils indiqueraient. Hélas ! dès la première con­sultation, il fut constaté que le mal dont souffrait Sa Grandeur était incurable et qu’une opération était impossible. Il fallut donc se borner à l’emploi de palliatifs, qui pouvaient soulager un peu le vénéré malade, mais non le guérir. Un mois se passa de la sorte, sans résultat appré­ciable. C’est alors que Mgr Fée se décida à se rendre à Montbeton. Ici, nous citons le journal de M. Delpech :

    14 janvier 1904. — « Mgr Fée, parti pour Montbeton, mais devant s’arrêter quelques jours « dans sa famille, vient de rentrer à Paris, sur notre invitation. Depuis son départ, en effet, le « supérieur du sanatorium de Montbeton nous a fait connaître à Paris l’adresse d’un médecin, « le Dr Gautier, qui a la spécialité de guérir, par l’électricité, le mal dont souffre Mgr de « Malacca. Nous nous sommes donc empressés d’en informer Sa Grandeur, et Elle est « revenue pour se mettre en rapport avec ce docteur. Puisse le résultat être tel que nous le « désirons tous, et procurer au cher évêque une guérison radicale.

    16 janvier. — « Depuis hier, Mgr Fée se trouve dans l’impossibilité de prendre aucune nourriture. Les liquides même, comme le lait et le bouillon, ne passent pas, ou plutôt provoquent chez le vénéré malade une toux si violente, qu’il est obligé de rendre ce qu’il a pris. Dès avant-hier, M. Fleury avait demandé une consultation au Dr Gautier. La réponse n’étant pas encore venue, il a renou­velé ce soir sa demande. Le cas est urgent, car si cette impossi­bilité d’avaler une nourriture quelconque se prolongeait, la situation deviendrait alarmante.

    20 janvier. — « Mgr Fée est allé aujourd’hui à 11 heures, toujours accompagné de notre infirmier, prendre un second traitement chez le Dr Gautier. En arrivant, il s’est senti fatigué, et n’a monté qu’avec peine l’escalier, qui n’est d’ailleurs pas bien élevé, puisque le cabi­net du médecin est au premier étage. Arrivé en haut, Monseigneur a éprouvé un crachement de sang, auquel M. Gautier n’a pas attaché d’importance. Le médecin a même exprimé la pensée que ce pourrait bien être une preuve que le traitement commence à agir, en déblayant le terrain. Il a été, d’autre part, très satisfait, en apprenant qu’hier, dans l’après-midi et pendant la nuit, le malade avait pris beaucoup de lait.

    « En rentrant chez nous, Monseigneur se sentait toujours très fatigué et, pour lui éviter « l’effort de monter l’escalier, M. Fleury et l’infirmier l’ont porté dans un fauteuil, du rez-de-« chaussée dans sa chambre. N’ayant rien pu prendre dans l’après-midi, le malade est resté « faible et abattu ; il a craché encore un peu de sang, à diverses reprises. Cette grande « faiblesse lui faisant prévoir comme possible quelque crise fâcheuse. Monseigneur a voulu se « confesser. Il s’est confessé, en effet, à 5 heures ½ . Pour la même raison, on ne pouvait « laisser Monseigneur seul pendant la nuit, et on lui a donné un infirmier pour veiller auprès « de lui et l’assister en cas de besoin.

    Dix heures du soir. — « L’état de notre cher malade s’est aggravé subitement, et M. « Fleury, entré dans sa chambre un peu après 9 heures, a tout de suite constaté qu’il était à « l’extrémité. Les directeurs, avertis, sont accourus auprès du malade. M. Grosjean, apportant « les saintes huiles, a pu lui administrer l’extrême-onction et lui conférer l’indulgence « plénière. Quelques instants après, tout doucement et sans aucune secousse, le cher évêque « de Malacca rendait son âme à Dieu. Personne, je crois, n’osait compter, avec quelque « assurance, sur la guérison de Mgr Fée, un cancer à l’œsophage rendant toute opération « impossible ; mais personne ne soupçonnait une fin si rapprochée. C’est par une grâce « spéciale que Dieu a inspiré au malade la pensée de se confesser, en vue d’une mort qui « semblait encore éloignée, mais qui pouvait être prochaine ; une grâce aussi, d’avoir pu « recevoir les derniers sacrements, malgré la précipitation subite de la fin. Dieu soit béni en « toutes ses œuvres !

    21 janvier. — « Nous nous sommes réunis, ce matin, pour régler ce qu’il y a à faire, à « l’occasion de la mort du regretté Mgr Fée. Par égard pour le caractère du cher défunt, et « aussi pour donner à ses parents et amis le temps de venir à Paris, nous avons remis les « obsèques à après-demain samedi. L’office des matines commencera à 8 h. ½ , et la messe à « 9 h. ½ . Pour la solennité, nous avons pris, aux pompes funèbres, la classe au-dessus de celle « que l’on prend pour les directeurs et missionnaires défunts. Depuis hier au soir, nos « aspirants se succèdent jour et nuit auprès de la dépouille mortelle du prélat, pour réciter « l’office des morts, et l’on continuera ainsi jusqu’à la cérémonie des obsèques.

    « Jusqu’à ce soir, le corps est resté dans la chambre qu’occupait Monseigneur, exposé sur « le lit et revêtu de tous les ornements pontificaux de couleur violette avec la mitre blanche. A « 7 heures, on l’a mis en bière, en présence du supérieur et des directeurs, après avoir récité le « De Profundis et l’oraison Pro defuncto episcopo. Après la fermeture, la bière a été « immédiatement transférée à la salle du Conseil, où elle restera jusqu’à la levée du corps.

    22 janvier. — « La famille de Mgr Fée et le clergé de sa paroisse ayant réclamé son corps, « le défunt a dû être retiré de la bière, où il avait été déposé hier soir, pour être mis dans un « triple cercueil, comme le prescrivent les règlements du transfert des morts. Cette opération a « été faite ce soir par les employés des pompes funèbres, en présence de M. Grosjean.

    23 janvier. — « Ce matin, nous avons célébré les obsèques de notre cher et très regretté « Mgr Fée. A 8 h. ½ , levée du corps ; puis, chant d’un nocturne avec les laudes et la messe « solennelle, chantée par M. Fleury, qui me remplaçait en qualité d’assistant. Si les rubriques « l’avaient permis, l’absoute aurait été donnée par Mgr Potron, évêque de Jéricho, qui a « assisté à la messe, ou par Mgr Leroy, supé­rieur général de la Congrégation du Saint-Esprit; « mais elle doit être donnée par le célébrant ou par l’évêque diocésain. Le cardinal de Paris « avait envoyé son secrétaire pour représenter l’archevêché. Deux Messieurs de Saint-Lazare, « le P. Louail, supérieur de la procure des Pères Blancs, M. l’abbé Roger, de l’institut « catholique de Paris, M. le curé de Saint-Sulpice, M. Piot, supérieur du petit séminaire de « Notre-Dame des Champs, et quelques autres prêtres ou religieux assistaient également à la « messe. M. Barillon était venu de Bel-air avec une députation de la communauté, pour rendre « au cher défunt un dernier devoir d’amitié et d’honneur. Le reste de la communauté de « l’Immaculée-Conception n’était pas venu, parce que, à Bei-air, on célébrait également un « service pour l’évêque défunt. Après l’absoute, le corps a été transféré dans la cour, « accompagné des évêques et de tous les prêtres, et déposé dans le fourgon des pompes « funèbres. Les assistants l’ont aspergé, une dernière fois, d’eau bénite, et le fourgon s’est mis « en marche pour la gare de Vaugirard. Ainsi la dépouille du cher évêque nous a « définitivement quittés, mais son âme, ses affections et son souvenir nous demeurent. »

    Nous citons maintenant le journal La Mayenne :

    « Après la cérémonie des obsèques à Paris, la dépouille mortelle de Mgr Fée fut dirigée sur « Ambrières, où elle arriva dimanche matin à 5 heures. Aussitôt conduit à l’église, le cercueil « fut placé dans une magnifique chapelle ardente. Pour tendre celle-ci, de même que pour « organiser la décoration funèbre de l’église entière, M. le curé d’Ambrières, auquel revient le « grand honneur d’avoir pensé à tout et qui s’est dépensé avec son zèle habituel, avait fait « appel à l’expérience et au bon goût de M. Bouleau, de Mayenne. Ce dernier s’est « véritablement surpassé.

    « Toute la journée de dimanche, la population entière d’Ambrières, on peut le dire sans « exagération, vint s’agenouiller devant le cercueil de Mgr Fée.

    « Lundi matin, ont eu lieu les obsèques au milieu d’une assistance des plus considérables. « Tout le clergé du canton, les anciens vicaires et prêtres originaires d’Ambrières, les « condisciples ou amis particuliers du défunt, soit cinquante-deux prêtres, avaient tenu à « honneur de venir rendre les derniers devoirs à l’évêque de Malacca. Une foule considérable « d’Ambrières, et même des localités voisines, se pressait dans l’église.

    « Dans la tribune avaient pris place les religieuses du pensionnat Saint-Joseph avec leurs « élèves.

    « Le grand portail avait reçu une riche portière de velours noir, lamée d’argent et « surmontée d’un écusson aux armes du prélat défunt, avec sa devise : Iter para tutum.

    « À l’intérieur, de magnifiques tentures tombaient des voûtes de la la nef jusqu’au sol. « Sous la coupole, était dressé un immense cata­falque, sur lequel on avait déposé les insignes « pontificaux. Aux quatre coins, des statues d’argent symbolisaient la Foi, l’Espérance, la « Charité et la Religion. Quatre grands lampadaires, douze torchères à flammes vertes et trois « cents cierges formaient l’éclairage. À la voûte était suspendu un dôme de velours, duquel « partaient quatre banderoles lamées d’argent, relevées en courbes gracieuses aux colonnes du « transept. Le fond de l’abside disparaissait sous une riche tenture avec croix lumineuse « d’argent au milieu. Sur les tentures garnissant l’église, étaient des cartouches portant, les « uns les armes du prélat défunt, les autres des palmes d’argent. L’ensemble était grandiose et « impressionnant.

    « À 9 h. ½  précises, la levée du corps a été faite à la chapelle ardente par M. le doyen d’Ambrières.

    « Par une délicate pensée, M. le curé d’Ambrières avait réservé l’honneur de célébrer la « messe à M. Fleury, assistant du Supérieur du séminaire des Missions-Étrangères, qui avait « accompagné le corps depuis Paris. MM. les curés de Saint-Ouen-des-Toits et de Jublains « remplissaient les fonctions de diacre et de sous-diacre, et M. Fricot, vicaire d’Ambrières, « celles de maître de cérémonie.

    « L’office achevé, on se dirigea vers le cimetière. Le cercueil était placé sur un magnifique « corbillard à roues argentées, traîné par quatre chevaux bien caparaçonnés. Ce char était « surmonté d’un double dôme de velours lambrequiné de même et brodé d’argent. M. Fleury « présidait.

    « Le deuil était conduit par la famille du défunt, M. le doyen d’Ambrières et ses deux « vicaires, et M. Lechat, curé de Cuillé, premier maître de latin de Mgr Fée. Il était près de « midi et demi quand la cérémonie a pris fin.

    « Le bon évêque reposera désormais dans le cimetière d’Ambrières pour la plus grande consolation de sa famille et de ses compatriotes, justement fiers de le posséder, comme le témoigne cette expression que nous avons entendu, répéter déjà : « C’est notre évêque. »

     

     

     

    • Numéro : 1409
    • Pays : Malaisie
    • Année : 1879