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François FAVREAU (1846-1891)

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    Le vendredi 18 décembre 1891, la mort est venue pour la première fois visiter notre cher Séminaire de l’Immaculée-Conception. En ce jour, consacré par l’Église à célébrer l’attente du merveilleux enfantement de la très sainte Vierge, M. François-Honoré Favreau s’en allait joyeusement recevoir des mains de Marie la couronne promise au bon et fidèle serviteur.

    Notre cher confrère était né à Chemeré, au diocèse de Nantes, le 16 janvier 1846. « Il « appartenait, nous écrit M. le Curé de Saint-Hilaire, à une des meilleures familles du pays, « famille patriarcale entre toutes. Frère de neuf enfants, tous aussi bons, aussi chrétiens que « lui, il se montra, dès l’âge le plus tendre, ce qu’il devait être plus tard : un modèle de « douceur, de modestie et de simplicité. »

    À six ans il commença à fréquenter l’école, où toujours, dit sa sœur, il fut « bon écolier ».

    Vers sa onzième année, il fit sa première communion avec toutes les dispositions que l’on peut supposer chez un enfant doué déjà de qualités bien au-dessus de son âge.

    C’est à cette époque que, sur sa demande, ses bons parents l’envoyèrent au collège de Chauvé, institution ecclésiastique peu distante de sa paroisse natale.

    Dans cet établissement, comme plus tard au petit et au grand séminaire, le jeune François se fit remarquer par sa piété, son bon esprit et son travail. Dès le début, il se plaça à la tête de la classe et sut s’y maintenir, remportant « de nombreux prix au bout de l’année »

    C’est au milieu de ses frères et sœurs, chez ses parents, qu’il revenait tous les ans passer ses vacances. Bon, serviable envers tous, il ne «  cherchait qu’à passer inaperçu. Grandissant « sous l’œil du bon Dieu, toujours édifiant, toujours simple et régulier, ne faisant pas plus de « bruit que le sable que le ruisseau entraîne à la place que Dieu lui réservait. » (Lettre de M. le « Cure de Saint-Hilaire.

    Si la vivacité du caractère et l’enthousiasme de l’imagination disposent les âmes aux grands sacrifices, c’est la véritable humilité qui les rend fortes et généreuses. Sous son air modeste, timide même, le séminaire, comme plus tard le prêtre, cachait un cœur vaillant, une âme énergique, ouverte à tous les héroïsmes. « Quand notre Saint-Père le Pape a été  menacé « par les méchants, nous écrit sa sœur, plusieurs s’engagèrent volontaires pour aller à sa « défense. Lui aussi, il voulait partir : il était alors dans sa quinzième année. Mon père et ma « mère ne voulurent pas le laisser partir. »

    N’ayant pu verser son sang pour la cause pontificale, notre confrère qui depuis longtemps du reste entendait l’appel du Divin Maître, résolut d’entrer au Séminaire des Missions-Étrangères. Il y fut admis en 1866 et continua de se montrer, à la rue du Bac, ce qu’il avait été jusqu’alors, un modèle de piété, de simplicité et de bon esprit.

    Ordonné prêtre le 24 mai 1869, il s’embarqua peu de temps après pour la Cochinchine occidentale. Toute sa vie de missionnaire s’est passée au séminaire de Saïgon, où aux fonctions de professeur il joignit bientôt celles de procureur. Homme grave et réglé, cette vie convenait merveilleusement à son caractère. Aussi notre cher confrère se trouva-t-il tout de suite dans son élément. Il se dévoua donc de tout son cœur à ses élèves dont un bon nombre prêtres actuellement sont sa couronne et rendent de grands services à la mission. Un peu plus tard, il fut chargé de la direction spirituelle du Carmel, tâche difficile et délicate dont il sut s’acquitter à la satisfaction générale.

    Rappelé à Paris en qualité de directeur, il s’embarqua à Saïgon à la fin de mai 1877, à bord du Mei-kong, navire des Messageries maritimes qui devait se briser sur les côtés d’Afrique.

    « Le dimanche soir 17 juin, écrivait d’Aden le nouveau directeur, nous espérions doubler « pendant la nuit le cap Guardafui. La mousson était très forte et nous prenait en flanc. Les « passagers dormaient tranquillement, lorsque tout à coup de rudes secousses nous « réveillèrent. Me vêtir à la hâte et courir sur le pont fut l’affaire d’un instant. Les secousses « continuaient et bientôt le bateau s’inclinant sur tribord se creusa un lit dans le sable. Sur le « pont le tumulte était indescriptible. Les passagers s’agitaient en poussant des cris de « détresse. Cramponné à une barre de fer j’aperçus une montagne à peu de distance : plus de « doute, nous étions à la côte. Les vagues s’élevaient furieuses couvrant le pont et s’élançant « jusqu’à la hauteur des mâts. Deux ou trois fois je lâchai prise et fus soulevé par les flots.

    « Une embarcation étant prête, on demanda des hommes de bonne volonté pour aller à « terre. Je descendis avec une vingtaine de personnes. Plus d’une fois durant le trajet la barque « faillit chavirer. Enfin lorsqu’elle se renversa sur les brisants nous n’avions plus que « quelques pieds d’eau et nous pûmes, non sans peine, gagner le rivage. Où étions-nous ? « nous l’ignorions. Tout autour d’immenses dunes de sable. Nous étions là en attendant, « comptant déjà combien il faudrait de jours pour faire connaître notre désastre à Aden, « lorsque, sur les deux heures du martin, nous aperçûmes les feux d’un navire anglais. Nous « en avertîmes nos compagnons restés à bord où il n’y avait pas de danger immédiat, vu la « position fixe du navire, et immédiatement on fit les signaux d’alarmes qui furent compris « par le bateau anglais. Au point du jour, une embarcation du Mei-kong se dirigea vers ce « dernier, mais la mer étant trop grosse, le capitaine anglais fit dire qu’il allait mouiller dans « une baie voisine  où le transbordement pourrait se faire sans danger.

    « On se mit en mesure d’opérer le débarquement des passagers restés à bord. Un câble fut « établi du navire à la terre et à midi tout le monde avait gagné le rivage. Nous avions échappé « à un premier danger ; mais dès le matin les nègres des environs, armés de lances et de « massues, s’étaient attroupés menaçants autour de nous. Ils n’osèrent cependant nous « attaquer et se bornèrent à piller l’épave. Nous étions sur le sable brûlant, à demi vêtus, « exposés à un soleil de feu. J’avais heureusement ma soutane et mon pantalon. Deux sœurs « de Saint-Paul de Chartres avaient trois mouchoirs : elles m’en cédèrent un, dont je fis un « turban et un sac tressé de joncs compléta mon costume : j’étais cependant un des mieux « partagés.

    « Enfin, nous nous dirigeâmes vers le lieu du rendez-vous. La marche fut pénible sur les « dunes resserrées entre deux montagnes. Nous n’arrivâmes au point indiqué que vers huit « heures du soir. Deux hommes moururent de fatigue et d’insolation.

    « Nous pûmes enfin nous embarquer à bord du Glenarthney, et après deux jours de « traversée nous arrivâmes à Aden où les Révérends Pères capucins me firent le plus « bienveillant accueil. »

    Arrivé à Paris, le cher Père se prépara pendant une année à professer la philosophie. Les débuts du nouveau cours furent modestes, sept élèves composaient tout l’auditoire, mais le nombre des aspirants s’éleva d’année en année et bientôt il fallut songer à une nouvelle installation, l’espace faisant défaut au séminaire de Paris.

    La maison de campagne de Meudon changea de destination, elle devint et resta pendant sept années le séminaire de philosophie et de première année de théologie, jusqu’au jour où la générosité de M. le baron et de Mme la baronne de Gargan permit de remplacer cette demeure incommode et quelque peu insalubre par le magnifique séminaire de l’Immaculée-Conception.

    On était à la fin de 1890. Le P. Favreau fut nommé procureur. Cette charge n’était pas une sinécure à ce moment surtout où les ouvriers travaillant de tous côtés, réclamaient une active surveillance. Notre confrère se multiplia, se fatigua et fit  si bien que sa classe n’eut jamais à souffrir d’un tel surcroît de besogne.

    Attentif à ne donner à ses élèves que la doctrine puisée aux sources les plus pures, M. Favreau s’était mis dès le début de son professorat à l’étude approfondie de saint Thomas. Tous ceux qui l’ont connu savent quels succès couronnèrent ses efforts persévérants.

    Sa robuste constitution n’avait pas paru ébranlée par une maladie dont il fut atteint en 1886. A la vérité, cependant, c’est alors que commença le mal qui nous l’a ravi. Il souffrait sans rien dire, s’affaiblissant graduellement sans y prendre garde. En mars 1891, il fallut bien en parler au docteur : il était déjà trop tard. Grâce à un traitement intelligent et énergique, le mal céda un instant, ce n’était qu’un arrêt passager ; nous vîmes notre cher confrère dépérir de nouveau et baisser de jour en jour.

    On voulut parler de repos : ce fut peine perdue. Soutenu par sa grande énergie, M. Favreau est resté debout jusqu’à la fin et malgré une faiblesse tous les jours croissante, il a péniblement continué son train de vie ordinaire. Il ne pouvait parler un peu longtemps qu’au prix d’efforts inouïs, tant sa gorge et sa bouche étaient desséchées, il ne voulut pas cependant interrompre son cours. En classe il se faisait apporter un verre d’eau dont il prenait de temps à autre une gorgée afin de pouvoir se faire entendre.

    Le jeudi 17 décembre, il célébra sa dernière messe. Ce ne fut pas sans peine et il dut s’interrompre à plusieurs reprises. Après son action de grâces, il descendit comme de coutume au réfectoire. Un confrère s’y trouvait déjà. Tombant sur une chaise : « C’est fini, dit-il, je crois bien être au bout de mon rouleau ! » puis il ajouta avec un sourire : In domum Domini lœtantes ibimus. Il fallut l’aider à remonter chez lui. Il ne voulut pas encore se mettre au lit mais resta assis dans un fauteuil. Le bon Père, qui d’ordinaire était d’une extrême réserve, commença à parler avec expansion. Il causait de la mort, répétant à chacun les mots qu’il avait déjà dits le matin : In domum Domini lœtantes ibimus. Il exprima le désir d’être enterré dans le parc du séminaire et aussi la crainte que l’autorisation nécessaire fût refusée. Vers une heure de l’après midi, il s’étendit tout habillé sur son lit : la mort approchait à grands pas, mais le cher malade la voyait venir sans terreur.

    À 2 heures, M. Armbruster lui administrait le saint Viatique et l’Extrême-Onction pendant que les aspirants réunis à la chapelle devant le Saint-Sacrement essayaient de faire violence au Ciel.

    Le lendemain vendredi, 18 décembre, entre 3 et 4 heures du soir, sans secousses, sans effort, M. Favreau s’endormait paisiblement dans le Seigneur.

    Les aspirants s’empressèrent auprès de la dépouille mortelle et commencèrent à tour de rôle la récitation de l’office des morts qui ne cessa qu’au moment des funérailles. Celles-ci eurent lieu le 21 décembre.

    M. le Curé de Bièvres fit la levée du corps. M. Delpech, supérieur du Séminaire de Paris, chanta la messe de Requiem, et M. Armbruster, supérieur du Séminaire de l’Immaculée-Conception, conduisit notre cher confrère à sa dernière demeure. Outre les Directeurs et les aspirants des deux communautés, de nombreuses personnes tant ecclésiastiques que laïques assistaient à la cérémonie.

    Une magnifique couronne déposée sur le cercueil témoignait de l’affection toute filiale des aspirants de l’Immaculée-Conception pour leur Père vénéré.

    Non loin du Séminaire que se dresse majestueusement au sommet de la colline là où « l’air est plus pur, la vue plus belle et le ciel plus près », les aspirants ont arrangé un petit cimetière. C’est là que repose, dans l’attente de la résurrection glorieuse, le corps du bien cher et regretté confrère enlevé prématurément à notre Séminaire.

     

    Mortui resurgent incorrupti.

    Natis, Mater, obtine gratiam…o Maria !

    • Numéro : 1020
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1869