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Jean-Marie FAVIER (1846-1911)

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    M. Favier, décédé à Saïgon, le 24 octobre 1911, travaillait dans la Mission de la Cochinchine Occidentale depuis près de quarante ans. Sa longue carrière apostolique a été une suite ininterrompue de travaux et de privations. Quoique parvenu à une vieillesse déjà avancée et atteint d’infirmités graves, il a voulu, jusqu’à la fin, payer de sa personne et continuer, autant que le lui ont permis ses souffrances, son ministère auprès de ses chrétiens.

    Jean-Marie Favier était né le 22 mai 1846, à Saint-Maurice-de-Lignon, dans le diocèse du Puy. Sa famille avait conservé les traditions de foi et de piété, encore si vivaces de nos jours parmi nos populations du Centre de la France. Ses vertueux parents, qui constatèrent avec joie ses heureuses dispositions, ne reculèrent devant aucun sacrifice pour le mettre à même de répondre à l’appel de Dieu.

    Nous savons peu de choses sur les premières années du jeune Jean-Marie : mais il dut être un enfant pieux et un élève régulier, si nous jugeons le passé par les qualités qu’il a montrées durant tout le cours de son long apostolat.

    Entré au Séminaire des Missions le 24 septembre 1868, il fut un bon aspirant, et, au témoignage de ceux qui l’ont connu, il se montra toujours animé des meilleurs sentiments. Ordonné prêtre le 25 mai 1872, il partait, le 19 juin de la même année, pour la Cochinchine Occidentale.

    Dès son arrivée en Mission, il fut envoyé à Lai Thiêu, chez M. Azémar, auprès duquel il se prépara à l’exercice du saint ministère. Quatre mois après, il était nommé à Thu-Ngu, où il remplaçait M. Bouiller, que son état de santé obligeait à prendre du repos. Cette chrétienté était composée de pauvres Annamites qui gagnaient péniblement leur vie. Leur église était bien modeste et bien misérable, comparée aux belles pagodes qui s’élevaient dans la région et servaient au culte des idoles. La localité était d’ailleurs située en pleine brousse, et le tigre y régnait en maître.

    M. Favier trouva, dans ce milieu, le champ qui convenait à son zèle et à son tempérament énergique. Plein de sollicitude pour ses chrétiens, il s’attacha de toute son âme à les instruire et à leur venir en aide, et, en peu de temps, il réussit, à force de privations, à remplacer la pauvre chapelle par une belle église, dont la solidité défiait le temps et les éléments.

     

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    Les premiers essais du Missionnaire attirèrent sur lui l’attention de son Evêque. Il fut appelé à déployer sa grande activité dans un district plus vaste, situé dans la Province de Tra Vinh. Ce ne fut pas sans quelque regret qu’il quitta le théâtre de ses premiers travaux, pour prendre la direction de la paroisse de Giông Rum et Cha Va.

    Ce pays ressentait encore le contre-coup des soulèvements qui avaient amené l’occupation française ; l’agitation n’était pas complètement calmée. On en voulait aux chrétiens, amis de l’ordre et des Français. M. Favier, qui ne craignait pas la lutte, résista courageusement aux tentatives de persécution, dont, privés de secours, ils eussent été victimes. Sa plus grande épreuve lui vint de l’opposition d’un représentant de l’autorité civile. Durant quatre longues années, il épuisa toutes les ressources de sa diplomatie pour vaincre les obstacles ou déjouer les pièges que la méchanceté dressait devant lui. Finalement, il resta maître de la situation et put se livrer, sans entraves, à l’exercice de son ministère de paix. Ce ministère fut tout à fait fructueux, car notre Confrère avait de grandes qualités de cœur qui lui gagnèrent l’affection de ses chrétiens. Sa confiance en Dieu était inébranlable ; sa bonté l’inclinait au soulagement de toutes les misères. Le souvenir de sa charité, de ses nombreuses aumônes restera longtemps vivant dans la mémoire des déshérités des biens de la terre, qu’il a aidés et mis en état de gagner honnêtement leur vie.

    Il savait, d’ailleurs, tirer le meilleur parti des situations les plus difficiles. Esprit pratique, il trouvait aisément une solution aux problèmes qui se posaient dans la vie journalière de ses chrétiens, et il n’est pas excessif de dire que, par son savoir-faire et son dévouement à leurs intérêts, tant matériels que spirituels, il transforma cette chrétienté de Giông Rum et Cha Va.

    « Si ce district a aujourd’hui quelque importance, écrivait M. Benoît, son successeur, c’est à M. Favier qu’il la doit. Avant lui, le poste était encore dans un état rudimentaire ; il en a été l’organisateur. »

    Les chrétientés qu’il a contribué à former et à développer sont nombreuses ; citons : Cam Son, Tra Vinb, Giông Rum, Cha Va, Câu Ngang et Cai Dôi. C’est à son initiative que revient le mérite d’avoir inauguré, à Tra Vinh, la première crèche tenue par des Sœurs indigènes. L’exemple a eu depuis de nombreux imitateurs. Il établit, à Giông Rum, un orphelinat de filles et un autre de garçons. Tout en apprenant les devoirs de la vie chrétienne, ceux-ci s’appliquaient à différents travaux de culture, et celles-là prenaient des leçons de couture et de cuisine. Les nus et les autres se préparaient, sous la direction du Missionnaire, à une vie frugale et laborieuse. Dans son district, où travaillent aujourd’hui deux missionnaires et trois prêtres indigènes, il fut longtemps seul. Une fois par semaine, il se rendait à Tra Vinh, où il confessait, faisait le catéchisme et visitait les malades. Le voyage était de vingt-quatre kilomètres ; il fut fidèle, durant de nombreuses années, à s’acquitter de ce pénible service, et nous ne rappelons que pour mémoire les privations de toutes sortes auxquelles il se soumit volontairement dans ces courses apostoliques.

    Une œuvre utile entre toutes, due au zèle de M. Favier, fut la fondation de l’hôpital de Tra Vinh. Il y pensait depuis 18 ans : mais la difficulté de se procurer des terrains suffisants et convenables se dressait devant lui comme un obstacle insurmontable. Il fit si bien qu’il intéressa à son projet les membres de la colonie française : ceux-ci travaillèrent pour lui. Un emplacement fut trouvé ; une modeste pension fut assurée aux Religieuses françaises, qui prendraient la direction de l’établissement. Toutes les questions qui se posaient d’elles-mêmes, par suite de la pénurie de personnel dont disposait la Maison-Mère des Sœurs, par suite aussi de l’embarras où était le Vicaire apostolique de la Cochinchine pour procurer un aumônier, furent résolues au gré des désirs de tous et l’hôpital fut fondé. Aujourd’hui, il reçoit chaque année un millier de malades, et les soins qu’ils y trouvent leur rendent la santé du corps, souvent, et, presque toujours, leur ouvrent le chemin du retour à Dieu et du salut.

     

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    M. Favier était tout entier à ses œuvres et au soin de ses chrétiens et se préparait à étendre ses conquêtes du côté de la mer, quand Mgr Dépierre le nomma à Baria, centre important, qui avait besoin d’un administrateur ferme et éclairé. Il était à Giông Rum et Cha Va depuis 28 ans : le chiffre de la population chrétienne avait plus que doublé depuis son arrivée ; il s’était attaché le cœur de ses paroissiens. Le sacrifice qu’il accepta de toute âme, en se rendant à l’autre extrémité de la Mission, dans les Hautes Provinces, pour y continuer les succès qui avaient couronné son ministère dans la Province de Tra Vinh, fut aussi pénible que méritoire : mais M. Favier était, surtout, l’homme du devoir et de l’obéissance.

    Notre Confrère trouva d’abord à Baria des difficultés analogues à celles qu’il avait rencontrées, à ses débuts à Giông Rum. Sa prudence et son énergie réduisirent au silence ses adversaires ; il obtint justice et réparation des torts dont avaient souffert les chrétiens. Les polémiques et les attaques de certaines feuilles le laissèrent fort indifférent, aussi bien d’ailleurs que les menaces. Son administration de Baria fut marquée par la fondation de chrétientés ferventes, telles que Phuoc Hai, Châu Pha, Long Kiên. Un grand orphelinat, dirigé

    par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, fut créé, et servit d’abri à de nombreux enfants abandonnés ou déshérités : le Missionnaire lui assura, par son initiative, des ressources sinon abondantes, au moins suffisantes pour lui permettre de subsister.

     

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    M. Favier était en Cochinchine depuis 39 ans, et ne s’était accordé aucun repos. Sa robuste constitution, sa force physique presque légendaire, sa grande énergie, son endurance à toute épreuve l’avaient soutenu sans défaillance au milieu des travaux les plus variés et les plus pénibles. Et pourtant, toute sa vie n’avait été qu’une série de privations et de mortifications extraordinaires. « Dans son presbytère, dit le Père Thiêt, son vicaire, il couchait sur un petit lit en fer très étroit, recouvert d’une claie en bambou et de deux bouts de nattes : un morceau de bois dur, équarri à la hache, lui servait d’oreiller. En voyage, une pierre lui suffisait. » Sa cuisine était plus que pauvre. Il n’avait qu’un souci : la sanctification des âmes qui lui étaient confiées, et il s’en occupait avec un zèle inlassable et un esprit pratique qui faisait l’admiration de ses voisins.

    Un jour vint où l’organisme, usé par l’effort continu, fléchit subitement. M. Favier se rendit à Saïgon, décidé cette fois à s’accorder un peu de repos. Il fut examiné par le Dr Angier, qui ne put qu’avouer l’impuissance de la science devant l’état déjà trop avancé de la maladie. M. Favier souffrait de l’artério-sclérose : le cœur et le foie étaient gravement atteints. Les soins les plus empressés lui furent prodigués à l’Infirmerie du Séminaire : ils ne servirent qu’à prolonger un peu plus une vie si précieuse. Après avoir reçu, avec foi et piété, les derniers sacrements, et avoir donné à tous l’exemple du calme et de la résignation devant la mort, il s’endormit dans le Seigneur le 24 octobre 1911.

     

     

     

     

    • Numéro : 1120
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1872