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Jean-Baptiste FAURIE (1875-1910)

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    Le 31 décembre 1888, arrivait au petit séminaire de Verrières (Loire) un enfant de treize ans ; il paraissait timide et embarrassé. L’accueil sympathique et véritablement fraternel qu’il reçut le récon­forta tout d’abord. Dès le lendemain commençait le travail de sa formation. L’enfant était fier d’avoir un beau chapeau melon et il ne crut pas mieux faire que de l’exhiber en récréation : une nuée de boules de neige vint s’abattre sur le malencontreux couvre-chef et convainquit son propriétaire que la simplicité était dans les goûts de ses camarades. Elle était aussi au fond de son tempérament. Ses camarades le plaisantèrent agréablement sur ce premier succès ; le chapeau melon disparut, la glace se fondit tout à fait et il n’y eut bientôt pas d’élève aussi populaire que Jean-Baptiste Faurie, qui devait être notre missionnaire de Corée.

    Jean-Baptiste Faurie était né à Dunières (Haute-Loire) d’une famille de cultivateurs très aisés. Dès sa plus tendre enfance, il fut séparé de sa mère et élevé à Riotord, gros village sur les confins de la Loire et de la Haute-Loire, chez une tante qui mit tous ses soins à lui donner une bonne éducation chrétienne.

    Au petit séminaire de Verrières, il brilla au premier rang dans la plupart des matières. Intelligent, légèrement malicieux sans méchan­ceté, il fut très estimé de ses maîtres. Il eut surtout le bonheur d’y trouver un prêtre au cœur vraiment apostolique, M. Colin, supérieur, dont le nom est loué et béni, sur les plages d’Extrême-Orient, par les innombrables missionnaires qu’il a formés, dirigés et encouragés. La richesse de son caractère fut justement appréciée ; ses aspirations à la vie apostolique furent saintement entretenues avec une sage réserve, et, après cinq ans de collège, il lui fut permis d’entrer aux Missions-Étrangères où il avait déjà un oncle, missionnaire au Japon.

    Entré laïque, le 12 septembre 1894, M. Faurie se montra dès les premiers jours, l’aspirant foncièrement bon qu’il était. Simple, chari­table, toujours prêt à rendre service, il retrouva, à la rue du Bac, l’estime et l’affection qu’il avait eues à Verrières. Malheureusement, sa santé laissait à désirer ; et elle ne fut pas améliorée par le service militaire.

    Ordonné prêtre le 25 juin 1889, il dut aller respirer l’air natal pen­dant une année encore, avant de pouvoir partir pour sa chère Corée. Ce n’est qu’en octobre 1900, qu’il arriva à Séoul, au moment où les Boxeurs mettaient la Chine à feu et à sang. Quoique voisin de l’Empire du Milieu, le royaume du Matin Calme jouissait de la plus grande tranquillité, et même ouvrait généreusement plusieurs de ses ports au commerce étranger. Sur la côte Nord-Ouest, au fond d’une baie superbe et à l’embouchure du grand fleuve Tai Tong Kang, qui amène jusque-là les richesses de plaines fertiles, on venait de créer un de ces grands marchés internationaux. Ce n’était encore qu’une plage déserte ; mais il était évident qu’une ville populeuse allait y naître sous peu. La religion catholique devait donc y prendre pied au plus tôt, tant pour faciliter les relations entre missionnaires que pour administrer les chrétiens qui allaient venir là, amenés par leur commerce.

     

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    M. Faurie fut chargé de fonder ce poste de Chinampo, où un terrain venait d’être acheté. Le jeune missionnaire dut arrondir son petit lit, bâtir un presbytère et une chapelle rudimentaires, tout en admi­nistrant les chrétientés voisines dont il avait la charge. Tous ceux qui connaissaient son état de santé étaient vraiment émerveillés de le voir faire face à tout, malgré des crises fréquentes qui le conduisaient jusqu’aux portes du tombeau. Plus d’une fois ses chrétiens coururent chez son confrère voisin, le priant de venir au plus vite... « Le Père Faurie, disaient-ils, avait perdu connaissance ; il avait des crachements de sang abondants, une forte fièvre, etc., etc. Mais quand ce mis­sionnaire arrivait, le brave M. Faurie était déjà sorti vainqueur de la lutte ; il se levait, allait et venait ; bien plus, malgré certain défaut de langue dont il était affligé depuis son jeune âge, il savait trouver quelque innocente gasconnade pour prouver qu’il n’avait pas perdu sa gaîté ! Son intelligence étant au-dessus de la moyenne, il possédait bien la langue coréenne, et s’efforçait de donner à ses chrétiens une instruction plus qu’ordinaire. Il y avait même, tous les dimanches soir, chez le missionnaire, ce qu’on pourrait appeler un cercle d’études. Les plus fortes têtes de l’endroit se réunissaient, échangeaient leurs idées sur la religion, sur les objections les plus courantes, le progrès moderne, la politique même, du moins en ce qu’elle touche à la doc­trine théologique. Le Père était caché derrière la coulisse pour laisser à tous plus de liberté ; il ne paraissait en scène que lorsque sa présence était jugée nécessaire.

    La volonté a beau être forte, l’endurance a des limites qu’elle ne peut dépasser. M. Faurie dut prendre le chemin du Sanatorium de Béthanie, pour demander à la science chirurgicale une opération qui remit en place ses organes fortement atteints.... C’est à l’hôpital de Shanghaï qu’il subit une première fois l’opération du foie. Il n’avait, paraît-il, qu’une légère chance d’échapper à  la mort ; mais il demanda lui-même à la tenter pour pouvoir retourner au milieu de ses chrétiens, si jamais il en sortait vivant. L’opération réussit, pas assez cependant pour combler ses vœux. Il dut continuer sa route pour Hong-Kong et pour la France et, durant les trois années qui lui restèrent à vivre, sa seule consolation fut d’offrir ses souffrances pour ceux qu’il aurait tant voulu revoir.

    Portant continuellement dans l’énorme plaie de son côté une canule de suppuration, le haut du corps tout enveloppé d’une épaisse couche de ouate que quelques heures suffisaient à imbiber complètement, il trouvait moyen, malgré tout, de se lever, de marcher, de faire des voyages, de soigner lui-même sa plaie quand il n’avait personne pour le faire.

     

     

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    Il avait si souvent trompé la mort qu’il fut trompé à son tour. Pris une dernière fois de crachements de sang, au Séminaire de Paris, il croyait être en présence d’une crise comme il en avait eu si fréquemment dans sa vie ; mais le docteur nous avertit que c’était bien la dernière. Il reçut l’Extrême-Onction et le saint Viatique avec de grands sentiments de piété et expira, presque sans agonie, le 22 février à dix heures du soir. Sa chambre fut aussitôt organisée en chapelle ardente et nos aspirants s’y succédèrent pour réciter des prières pour le cher défunt.

    C’est donc dans notre cimetière de Montparnasse qu’il dort son dernier sommeil et non point, comme il l’avait rêvé, au milieu de ses chrétiens de Chinampo... Durant son séjour en France, il recomman­dait sans cesse aux parents et amis les œuvres de toute sorte qu’il se préparait à organiser là-bas... Aux médecins et chirurgiens qui eurent à s’occuper de lui, il demandait instamment ce coup de bistouri qui devait fermer la plaie malencontreuse et lui permettre de reprendre le bateau d’Extrême-Orient. Dieu en avait disposé autrement. Ce martyre d’un genre spécial lui aura ouvert toutes grandes, c’est notre conviction, les portes du Paradis ; qui sait s’il n’a pas servi grandement à l’ouvrir aussi à beaucoup d’âmes païennes ou pécheresses !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2511
    • Pays : Corée
    • Année : 1900