Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Urbain FAURIE (1847-1915)

Add this

    Urbain Faurie naquit à Dunières (Le Puy, Haute-Loire), le 1er janvier 1847. Il entra laïque au Séminaire des Missions-Etrangères le 25 sep­tembre 1869. Ordonné prêtre le 7 juin 1873, il partit pour le Japon le 2 juillet suivant.

    Dans son bas âge, personne n’aurait supposé qu’il pût devenir prêtre, affligé qu’il était d’une surdité rebelle à tous les remèdes. Mais sa mère l’ayant conduit un jour en pèlerinage à La Louvesc, il y fut guéri mira­culeusement par l’intercession de saint François-Régis.

    Urbain fit ses études primaires chez les Frères ; puis, un prêtre retiré du ministère, l’abbé Souvigué, l’initia aux rudiments de la langue latine. Il continua ses études au petit séminaire de Monistrol.

    Reçu aspirant au Séminaire de Paris un peu avant la guerre de 1870, il     dut rentrer dans sa famille et y attendre la fin des troubles de 1871. Ceux qui le connurent à la rue du Bac, disent qu’il était simple et sans prétention, franc et ouvert, parfois enfant terrible mais toujours bon confrère ; on se sentait à l’aise avec lui dès le premier abord. Il eut pour directeur de conscience le vénéré M. Cazenave, dont il garda jusqu’à la fin de sa vie le plus reconnaissant souvenir.

    Ordonné prêtre en 1873, aux quatre-temps de la Trinité, il fut des­tiné au Japon, qui ne formait alors qu’une mission, et envoyé dans la partie qui, en 1877, forma le vicariat apostolique du Japon septentrional.

    Disposant d’un personnel relativement nombreux, Mgr Petitjean en profita pour fonder un collège ecclésiastique à Tokio, et M. Faurie fut un des professeurs de cet établissement. Il accompagna ensuite M. Evrard que le vicaire apostolique avait chargé de fonder une chrétienté à Niigata ; mais les deux missionnaires eurent la douleur de constater que le cœur  des habitants leur était obstinément fermé : leurs efforts restè­rent, apparemment du moins, tout à fait infructueux. Ils mirent à profit les loisirs que leur créait l’indifférence religieuse des païens, pour ap­profondir la langue du pays. Mais les agréments de la linguistique ont leurs limites, et la chronique rapporte qu’un jour M. Faurie, se trouvant sur les dunes de Niigata avec un de ses compagnons de départ, se mit à verser des larmes sur la ville ingrate.

    C’est alors que, pour le consoler, l’ange de la botanique l’introduisit dans son domaine, encore vierge, des innombrables îles du Japon, et lui donna pour mission de prouver une fois de plus aux savants des deux mondes, que l’Eglise n’est pas l’ennemie de la science. « Je ne suis qu’un ramasseur de plantes », répétait le bon M. Faurie. N’empêche qu’à lui revient l’honneur d’avoir envoyé aux grands herbiers d’Europe et d’Amérique de nombreux échantillons d’espèces nouvelles, dont plu­sieurs portent son nom. Le Japon en entier, la Corée, la moitié du Sagha­lien, les îles Hawai et Formose ont été minutieusement fouillés par cet inlassable « ramasseur ». Mais sa passion pour la flore était dominée par l’immense désir qu’il avait de contribuer à faire honorer la religion. Que de fois il nous fut donné de le constater ! Lui, si ennemi de la gloriole, ne dédaignait pas, à l’occasion et pour le même motif, de porter ses insi­gnes d’officier d’académie, comme aussi de mentionner sur ses cartes de visite ses titres honorifiques : membre correspondant du Muséum de Paris ; officier d’académie

    Mais revenons au missionnaire de Niigata. Après un stage dans cette ville, et deux autres à Tokio, où il fut successivement socius de M. Pettier à Ogawamachi, et de M. Langlais à Asakusa-Honjo, Mgr Osouf le chargea du soin des orphelins (1881-1882). A cette époque, il n’y avait pas encore de règlements scolaires, et M. Faurie en profita largement pour se faire aider par les orphelins dans ses travaux de jardinage et de terrassement. Or, il y avait sur le terrain de la mission un magnifique nivoa (jardin japonais), que le directeur de l’orphelinat avait décidé de niveler. Vives protestations de la part des amateurs, accusation de van­dalisme. Rien ny fit, M. Faurie sacrifia à la ligne droite et au niveau d’eau.

     

    Enfin vint le moment où Mgr Osouf ouvrit à M. Faurie l’ère de ses douze plus belles années de mission. Le voici maintenant envoyé à Hakodaté (1882), auprès de M. Pettier, et chargé de 1’évangélisation de toute la région du nord, comprenant, outre le département de l’Aomori, les dix provinces du Hokkaido et les îles Kouriles. En face de ce territoire qui allait du 40e au 50e degré de latitude nord, il avait le droit de chanter : Statuisti in loco spatioso pedes meos ; il était enfin dans son élé­ment. Aussi, de 1882 à 1894, on le vit réalisant le superabundo gaudio de Saint Paul, alors qu’il parcourait incessamment et en tous sens son vaste champ de bataille. Ni le froid rigoureux de la région boréale, ni la maigre pitance de ces déserts à peine défrichés, ni les nuits passées dans de misérables huttes ou à la belle étoile n’étaient capables d’assombrir sa joie. Il sillonna son domaine d’une extrémité à l’autre, soit pour visiter les chrétiens disséminés, soit pour prêcher les païens et baptiser les catéchumènes. Ah ! certes, il y fut plus heureux qu’à Niigata !

    Son travail, il est vrai, fut surtout un travaiI d’ébauche, et il dut être repris à la base par tous et chacun des missionnaires qui lui succédè­rent ; mais il fut béni par le bon Dieu. La meilleure preuve en est que là où, en 1882, il n’y avait que quelques dizaines de chrétiens disper­sés et pas une seule résidence, il y a aujourd’hui dix postes bien établis, dont les premiers chrétiens ont été baptisés par M. Faurie.

    Inutile d’ajouter que, pendant ces douze ans, ses chères plantes n’étaient pas négligées. Mais la botanique gardait son rang : elle n’était que servante de l’apostolat. A elle de fournir l’argent de voyage, de  même que le prix des terrains achetés par la mission à Hirosaki, à Aomori, à Otaru,  à Monbetsu et dans l’île Saghalien.

     

    En 1894, l’état de santé du cher M. Faurie donne des inquiétudes. Son successeur à  Sapporo écrivait à  ce sujet : « Notre confrère est plus gravement atteint qu’on ne le croit. Au « retour de ses tournées apostoliques, il lui arrive de tomber de faiblesse et le mal semble aller « en empirant. » Un voyage en France fut  jugé nécessaire.

    Il quitta le Japon au commencement de 1895 « souffrant de la tête et de l’estomac, disait-il lui-même en s’embarquant à bord du Sydney, et ne pouvant pas lire cinq minutes de suite… » Mais il emportait dix quintaux de plantes pour les botanistes,et il fit sécher sur le pont les dernières cueillies, pour tromper la maladie et charmer les loisirs de la trawersée. Les soins reçus dans sa famille, l’influence de l’air natal et l’absence de tout souci lui eurent bientôt rendu ses forces. Le 17 mars 1896, il écrivait de Dunières : « ... Je suis toujours occupé à faire « des centuries avec mes plantes, sans perdre, non pas une journée, mais même une heure... « J’en suis à mon vingtième mille ; j’en ai encore cinq ou six mille qui m’occuperont jusqu’à « la fin d’avril. » Il avait alors à partager ses plantes entre sept  herbiers, en Frances, en Suisse, en Italie, en Angleterre et aux Etats-Unis.

    Le 5 décembre de la même année, il était de retour au Japon, « guéri et bien guéri, écrivait-« il en débarquant. Depuis six mois, je sens qu’il n’y a plus de vers dans l’estomac ; et avec « les vers, tous les maux ont disparu, excepté des ans l’irréparable outrage. »

     

    Après deux années d’absence, M. Faurie fut frappé du changement qui s’était opéré dans la mentalité du peuple japonais. Là commença pour lui une amère déception qui ne le quitta plus désormais. De fait, les triomphes de la campagne de Chine, et surtout, la question de la rétrocession de la presqu’île du Leao-tong avaient éteint dans le cœur de bien des Japonais ce sentiment d’humble déférence qu’on professait naguère, à tous les degrés de l’échelle sociale, envers les étrangers, considérés jusque-là comme les agents nécessaires de la civilisation. Fini cet heureux temps ! Voici venir, en plus, le régime parlementaire l’accep­tation de la juridiction païenne par les puissances,  les règlements de la police, les lois scolaires et enfin les victoires remportées sur la Russie. Ces causses réunies développèrent dans le peuple japonais un sentiment de suffisance, dont M. Faurie ne sut jamais s’accommoder. Recevait-il la visite d’un intellectuel à manchettes et faux-col, désireux de le question­ner sur la religion : « Nous parlerons de sciences ou d’autres sujets, déclarait-il aussitôt, mais pas de religion : « vous n’êtes pas à même de la comprendre. » Son opinion bien arrêtée était que « le Japonais du jour » avait besoin d’une leçon d’humilité avant de se convertir.

    A Aomori, sa résidence habituelle, il était comblé d’honneurs ; il avait sa place aux réunions de la haute société ; on le comptait parmi les illus­trations de la ville : témoin, la carte postale publiée par le muséum, donnant son portrait encadré d’une gracieuse « viscia Fauriei ».  Notre confrère en savait gré à tous ces Messieurs : préfet, maire et professeurs ; mais dans le fond de son âme devait résonner l’écho du Si scires donum Dei ! Bien rares furent ceux qui lui demandèrent l’eau régénératrice, pen­dant cette troisième et dernière période de sa vie de mission.

    Une joie cependant lui était encore réservée, celle de bâtir une chapelle à Aomori en l’honneur de Notre-Dame des Victoires. Une géné­reuse bienfaitrice de New-York avait bien voulu nous offrir les moyens de commencer cette construction, en nous destinant pour cela une somme de 1.200 dollars. M. Faurie se mit à l’œuvre au printemps de 1911 ; il se chargea lui-même du travail des fondations, pendant que le charpentier préparait les bois. Quelques mois plus tard, le gros des travaux était terminé ; mais notre confrère ne jugea pas à propos d’y mettre la dernière main, et il préféra consacrer ses ressources person­nelles à la construction d’une maison d’habitation en briques, qu’il laissa du reste inachevée et dépourvue du nécessaire. Le bon M. Faurie, habitué aux privations, était le seul à ne pas souffrir de ce provisoire préjudiciable au bien de la chrétienté. D’autre part, la surdité dont il avait été affligé dans son bas âge semblait revenir, et il n’entendait plus que d’une oreille ; mais, surtout, il était absorbé par la botanique.

    En cette même année 1911, l’évêque lui demanda s’il ne serait pas content de se décharger du soin de la chrétienté sur un confrère à son choix, lequel veillerait sur sa santé et profiterait des conseils de sa vieille expérience. « Enchanté ! » répondit-il. Même réponse, à la retraite de 1912. Mais la maison restait incomplète, partant inhabitable. A la retraite de 1913, nous nous appliquâmes tous à lui faire comprendre les avanta­ges qui résulteraient, pour lui et la chrétienté, de la présence d’un second missionnaire à Aomori ; il finit par en convenir.

    C’est là-dessus qu’il entreprit sa seconde expédition de Formose, projetée depuis longtemps et que lui conseillaient vivement ses corres­pondants de France. Quelques mois lui suffiraient, pensait-il, pour y terminer les récoltes escomptées. Mais il trouva aussi, à Formose, des chrétiens venus du Japon, et les PP. Dominicains, si occupés par les soins à donner à leurs chrétientés chinoises et indigènes, devaient être contents de l’aide que leur prêterait le vétéran du Japon. D’ailleurs, la récolte des plantes restait inépuisable, même dans les chemins battus. Après un an et demi de séjour, il restait encore à notre confrère à explorer la partie la plus intéressante de l’île, cette fameuse côte Est, vrai monde inconnu, où la race conquérante venait enfin de s’ouvrir un pas­sage, à travers les falaises habitées par les irréductibles sauvages connus sous le nom de « coupe-têtes ». Parmi les Japonais stationnés le long de cette côte, il y avait des chrétiens ; c’en fut assez pour décider M. Faurie à redevenir missionnaire ambulant, comme jadis dans son Yezo. Au commencement de l’été, il nous demanda un nécessaire de messe, qui fût le plus léger possible. Puis, il se mit en route... mais c’était pour le grand voyage.

    À la suite d’une indisposition, il fut ramené par son bon ange à Tai­hoku, centre de la préfecture apostolique de Formose. C’était vers la mi-juin. Tout d’abord, son mal ne fut pas jugé grave par les médecins. Mais le 2 juillet à 10 heures du soir, nous recevions de Formose un télé­gramme dont voici le sens : « Faurie malade depuis deux semaines ; ces jours-ci état « désespéré, avez-vous instructions à donner ? » À cette dis­tance, nous ne pouvions que nous recommander à la bienveillance des PP. Dominicains espagnols. Cependant il fut décidé que M. Favier irait assister le cher malade et s’embarquerait à bord du premier bateau en partance. A peine cette décision était-elle prise, qu’une nouvelle dépêche nous apprenait la mort de notre cher confrère. C’était le dimanche 4 juil­let.

    Notre seule consolation fut de savoir que, grâce à la charité et à l’ami­tié des bons Pères de Saint-Dominique, rien n’avait été négligé pour soulager les souffrances de notre confrère, et préparer son âme au grand passage. Nous reçûmes plus tard une lettre en latin du R. P. Alvarez, préfet apostolique de Formose, qui voulait bien nous donner quelques détails. M. Faurie était mort d’une congestion cérébrale, après avoir reçu tous les secours religieux. En fait de dernières volontés, il avait déclaré verbalement, avant sa maladie, que son herbier appartiendrait aux Maria­nistes de Tokio, et ses plantes non déterminées à Mgr Léveillé, directeur du Monde des plantes au Mans. Tel était le contenu de la lettre du R.P. Préfet apostolique.

    À en juger par les photographies qui nous ont été envoyées, les funé­railles du regretté défunt furent très solennelles ; nombreux clergé, pro­fusion de bannières et de fleurs et cortège imposant. Notre seul regret est que M. Favier n’ait pas eu le temps d’y représenter la mission. Mais tous nos cœurs étaient là, ceux des missionnaires, des communautés re­ligieuses et des chrétiens.

    Nous avons pu constater, par les lettres de condoléances venues de partout, combien le bon M. Faurie était sympathique. Des services pour le repos de sa chère âme furent célébrés dans les centres de son ancien district, spécialement à Sapporo et à Aomori. Pie Jesu, dona ei requiem.

     

     

     

     

    • Numéro : 1165
    • Pays : Japon
    • Année : 1873