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Joseph FAURE-BRAC (1851-1918)

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    Joseph-Désiré Faure naquit au village de Cervières, diocèse de Gap Hautes-Alpes, le 20 septembre 1851. Ses parents, gens simples et pieux, avaient, à force de travail et d’économie acquis une certaine aisance. De bonne heure Joseph-Désiré sut parler l’Italien presque aussi couramment que le Français. Doué d’une remarquable intelligence, il avait un goût prononcé pour l’étude ; on résolut donc de lui donner une éducation solide et on l’envoya d’abord au lycée d’Embrun, où il fit l’édification de tous par sa piété et ses manières modestes, Aussi, ni ses maîtres, ni ses condisciples ne s’étonnèrent-ils quand, à la fin de ses humanités, il leur communiqua son intention de se consacrer au service des autels.

    Le Séminaire du diocèse lui ouvrit ses portes. L’esprit de Joseph-Désiré, naturellement porté vers les choses sérieuses, goûta vite les leçons de philosophie et de théologie ; il se trouvait là dans son élément. Toutefois il ne devait y rester que peu de temps. Dieu le voulait missionnaire. La vocation apostolique germa et s’épanouit presque même temps dans ce cœur  généreux, ouvert et docile aux inspirations de la grâce. Dans l’enthousiasme de ses vingt ans il s’écria : « Je serai missionnaire ! » Ses parents étaient trop pieux, trop remplis d’esprit de foi pour s’opposer aux desseins de la divine Providence sur leur enfant ; quoi qu’il en coûtât de se séparer pour toujours de leur fils bien-aimé, ils offrirent généreusement à Dieu leur sacrifice, et en 1873, Joseph-Désiré frappait à la porte du Séminaire des Missions-Étran­gères.

    Il y fut reçu comme on sait recevoir dans cette Maison, et lui, quoique timide et réservé, se sentit immédiatement à l’aise au milieu de ses nouveaux maîtres et de ses nouveaux compagnons. Au Séminaire de la rue du Bac, il acheva ses études théologiques, et, à l’ordination de Noël 1874, reçut la prêtrise. Le soir même de ce jour inoubliable, Joseph-Désiré Faure avait sa destination. Il devenait missionnaire de Birmanie Septentrionale.

    Cette Mission avait à peine trois ans d’existence. En 1872, Mgr Bigandet, jusqu’alors seul Vicaire Apostolique pour toute la Birmanie, avait demandé et obtenu de Rome que l’immense Vicariat fut divisé en deux. Il avait gardé pour lui la partie Sud, avec la ville de Rangoon comme résidence ; et la partie nord, dont Mandalay était la capitale, échut en partage à Mgr Bourdon, consacré évêque de Dardanie au début de 1873. Tous ceux qui ont connu Mgr Bourdon, dont le cœur était un véritable trésor de bonté, peuvent aisément se faire une idée de l’accueil réservé au jeune missionnaire, à son arrivée à Mandalay en mars 1875. M. Faure en avait conservé un souvenir ineffaçable et se plaisait à nous rappeler ce moment.

    Pendant quelques mois, Mgr Bourdon le garda près de lui à Mandalay puis l’envoya au village de Nabet pour lui permettre de s’initier aux beautés de la langue birmane, sous l’habile direction de M. Biet. M. Faure répétait souvent que cette initiation avait été très pénible. C’est possible, mais il n’en réussit pas moins à vaincre toutes les difficultés. Nous qui avons connu le Père dans toute sa splendeur de linguiste et d’écrivain, nous avons peine à nous figurer que la langue birmane lui ait présenté des difficultés.

    La Mission naissante de Birmanie Septentrionale ne possédant que quelques missionnaires, Mgr Bourdon se vit dans la nécessité de confier un emploi à M. Faure dès qu’il parvint à balbutier quelques mots. Aussi, à la fin de l’année 1873, le voyons-nous installé seul à Chaungou pourvoyant aux besoins spirituels de cette chrétienté. Il n’y resta guère qu’une année.

    En 1876, Mgr Bourdon, qui caressait de vastes projets pour la conversion et l’évangélisation des tribus du nord (Shens et Katchins), confia cette entreprise à M. Faure qu’il savait très capable de la mener à bien. M. Faure partit avec M. Cadoux, et tous deux s’installèrent sur les montagnes Katchines. Ils habitèrent ensemble à Kamlin pendant trois ans, dans une misérable hutte, vivant de la rude vie d’indigènes. Là se forma entre eux cette franche et solide amitié dont nous avons bien souvent entendu les échos. A quarante ans de distance, le bon P. Faure aimait à rappeler ces souvenirs ; et comme sa large figure s’épanouissait alors en parlant de son ami ou de ses aventures sur les montagnes ! On le sentait pleinement heureux.

    En 1880, les deux amis durent se séparer : M. Cadoux resta dans sa hutte et M. Faure revint à Mandalay comme curé de la cathédrale et provicaire. Il n’y fit qu’un séjour de deux années. En 1882, le voici à Chanthagwa. C’est là, semble-t-il, que le voulait la Providence. Dès qu’il y fut connu, on l’aima. Allez à Chanthagwa vous entendrez certainement parler de Dom Joseph : son nom n’y est prononcé qu’avec le plus grand respect. Même lorsqu’il se fut retiré à la léproserie Saint-Jean, ses enfants de Chanthagwa venaient souvent l’y voir, lui racontaient leurs peines, lui demandaient ses avis et telle était son influence sur eux qu’un mot de sa bouche suffisait souvent à aplanir toute diffi­culté et à remettre tout en place.

    Oh ! Chanthagwa ! Comme M. Faure l’aimait ! Il n’a vécu ce semble, que pour ce village, C’est qu’il y avait souffert avec ses enfants. En 1885, lorsque les Anglais s’emparèrent de la Haute Birmanie, des troubles éclatèrent un peu partout, des bandes de brigands infestèrent le pays et les chrétiens, soupçonnés de favoriser les Européens, ne furent pas épargnés. Le village de Chanthagwa eut beaucoup à souffrir, le Père dut s’enfuir avec ses ouailles ; son église, sa maison, avec de précieuses archives, tout fut livré aux flammes. Rude coup pour M. Faure ; sa santé en fut ébranlée et, en 1886 il lui fallut partir pour le Sanatorium de Hongkong d’où il ne revint qu’en 1889. Il rejoignit immédiatement son cher troupeau et, l’ordre étant rétabli, il releva les ruines. L’église fut restaurée, agrandie et embellie : un clocher s’éleva dont la flèche élégante montra fièrement aux païens d’alentour, le signe de notre Rédemption. Puis M. Faure s’occupa de son habitation ; ce ne fut d’abord qu’une maison en bois, mais plus tard, en 1908, quoique retiré du ministère actif depuis six ou sept ans, il dota Chanthagwa d’un joli presbytère en maçonnerie.

    Ce fut pendant son séjour à Chanthagwa que M. Faure se perfectionna dans la langue birmane. Il l’étudia avec une véritable passion ; pas de livres birmans, je crois bien, qu’il n’ait lus ! Non pas d’une manière superficielle, mais le crayon à la main annotant, soulignant les expressions nouvelles, recherchant l’étymologie. Son étude était réellement profonde et méthodique. Aussi la littérature birmane n’eût-elle bientôt plus de secrets pour lui.

    En 1901, M. Faure demanda à Mgr Cardot, alors administrateur de la Mission, d’être déchargé du ministère actif, et il obtint la permission de se retirer à la léproserie Saint-Jean où il devait rester jusqu’à sa mort. Retraite laborieuse certes ! On peut même dire que cette dernière période de sa vie fut extrêmement féconde. En effet, son amour pour l’étude se donna libre carrière et, du matin au soir, on le vit plongé dans ses livres. Mais il n’entendait pas garder pour lui seul tant de savoir ; pour que tout le monde en profite il se mit à écrire. Et selon le conseil de Boileau, il n’était jamais satisfait de son œuvre ; il revoyait, refondait, corrigeait, il cherchait la perfection. Malgré cela, nombreux sont les ouvrages sortis de sa plume. Le Miroir de la Religieuse, la Nourriture de l’Ame, l’Amour de Dieu, la Messe, l’Imitation de Jésus-Christ, l’Explication du Catéchisme en images, cinq volumes de Médi-tations traduites de Hamon, des Mois du Sacré-Coeur, de la Sainte Vierge, de Saint Joseph. Voilà ce que ce grand travailleur nous a laissé. Livres précieux, parce que l’auteur a pesé tous ses mots, et nous a légué tout un trésor d’expressions dont nous manquions jusqu’ici pour expo­ser les vérités chrétiennes.

    Cette énumération des œuvres de M. Faure, et j’en oublie, nous montre que sa grande préoccupation était de former des âmes à la vie religieuse. Peu après son entrée à la léproserie, quelques jeunes filles de Chonthagawa lui ayant exprimé le désir de se faire religieuses, il confia leur formation aux Franciscaines ; son rêve était d’en faire des institutrices et des catéchistes pour les diverses chrétientés. Les postulantes, dont le nombre augmentait peu à peu, vivaient là, sous les yeux du Père, qui les instruisait lui-même et les dirigeait. Et comme il était heureux au milieu de ses filles spirituelles ! Il ne vivait et ne travaillait plus que pour elles. Evidemment, dans sa pensée, Chonthagwa devait posséder le premier couvent de Sœurs  Indigènes. La belle maison qu’il leur y fit bâtir avec ses propres deniers venait d’être terminée lorsque la mort nous le ravit. S’il eut la consolation de voir son couvent achevé, il n’eut pas celle d’assister à l’installation des Sœurs.

    En septembre 1918, l’influenza faisait rage à Mandalay ; M. Faure en fut atteint le vendredi 13. Le docteur, immédiatement consulté, ne cacha pas ses appréhensions à cause de l’âge du Père et de son tempérament sanguin ; il mit tout en œuvre pour le sauver, mais inutilement. Le bon Dieu avait décidé de rappeler à Lui son fidèle serviteur. Le 20, au matin, après une nuit de grandes souffrances, M. Faure rendait son âme à Dieu. Il avait accompli ce jour même ses soixante-sept ans. L’enterrement eut lieu le lendemain dans le cimetière de la léproserie Saint-Jean, où M. Faure repose à côté de M. Wehinger.

    C’est une belle figure qui disparaît. M. Faure jouissait de l’estime et de l’affection de tous ses confrères, qui reconnaissaient en lui un homme éminent par le savoir comme par la vertu. On pouvait lui adresser n’importe quelle question : si parfois la réponse se faisait un peu attendre, elle arrivait toujours claire et juste. Il portait à l’extrême la défiance de soi ; une grande timidité, semble-t-il, formait le fond de son caractère. Au premier abord, son commerce paraissait quelque peu pénible, tant on le voyait hésiter et tâtonner ; mais, quand on le connaissait bien, quand on avait pénétré dans son intimité, on se rendait compte bien vite qu’il avait un cœur d’or. C’est pourquoi nous, ses frères, nous le pleurons, mais, à travers nos larmes, brille un rayon de joie, car nous voyons le bon Père recevant dans le ciel, la couronne de ses quarante-quatre ans d’Apostolat.

     

     

     

    • Numéro : 1241
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1875