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Louis FAUCHEUX (1873-1918)

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    Le 25 octobre 1918, vers quatre heures du soir, je lisais tranquille­ment dans ma chambre, lorsqu’on m’apporta un télégramme que je ne compris pas tout d’abord. Une chose certaine, c’est qu’il s’agissait d’une mort. En relisant attentivement, je déchiffrai ces mots : Bhamo, Maingkat. Alors l’horrible réalité se dressa devant moi, je compris que le Père Faucheux était mort.

    Mort ! Mais ici, à Mandalay, personne ne le savait malade ; qu’était-il donc arrivé ? Et comment annoncer la nouvelle à Mgr Foulquier, retenu à Maymyo par la maladie. Il fallait cependant prendre un parti. Les Pères de Maymyo furent avertis de la sinistre nouvelle avec mission de la communiquer à Sa Grandeur quand ils jugeraient le moment opportun, car le coup serait rude ; depuis juin, c’était la quatrième mort dans nos rangs : deux prêtres indigènes et M. Faure avaient précédé M. Faucheux de quelques mois dans la tombe. Comment suppor­terait-il cette douloureuse nouvelle, notre cher évêque, dans l’état de faiblesse où il se trouvait ? Doucement, avec mille précautions, M. Jarre se chargea de l’informer, deux jours après la réception du télégramme ; et Sa Grandeur, en l’entendant versa bien des larmes.

    Nous savions bien que M. Faucheux était décédé,mais rien de plus. Enfin une lettre nous arriva de Bhamo le 28. M. Allard racontait que l’influenza avait terrassé notre confrère ; on l’avait trouvé mort dans son lit, le 25 au matin, en son presbytère de Maingkat, un petit village Shan, situé à 27 milles de Bhamo. Personne n’avait donc recueilli son dernier soupir, ce qui n’était pas pour alléger notre douleur. Quoi de plus triste, en effet, que de mourir ainsi dans la plus complète solitude ? Ce fut notre première impression, mais la suite de la lettre nous consola grandement. Le Père était mort à son poste, il n’avait pas voulu abandonner ses enfants au moment du danger. Alors que la fièvre et l’influenza faisaient de terribles ravages dans son troupeau, le pasteur pouvait-il s’enfuir ? Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis, nous dit le Maître : M. Faucheux fut le bon pasteur. Il se dévoua corps et âme au salut de son petit troupeau, distribuant des médecines, administrant les sacrements, allant partout où on l’appelait, parfois à de grandes distances, par des chemins qui n’en sont pas, sous la pluie et dans la boue, tant et si bien que lui-même fut atteint par l’épidémie.

    Dès le 14 octobre, M. Faucheux écrivait à M. Allard que, depuis quelques jours, il se sentait souffrant, et il laissait entendre qu’il serait heureux de voir son confrère. Pourquoi cette lettre datée du 14 n’arriva-t-elle que le 21, nous n’avons pu le savoir. Aussitôt après avoir reçu la lettre, M. Allard se mit en route et, le 22 au matin, il arrivait auprès de M. Faucheux. Celui-ci avait un gros rhume et un peu de fièvre, mais son état n’inspirait pas des craintes sérieuses. Les deux confrères passèrent ensemble la journée du 22 ; il fut décidé que M. Allard s’en retournerait à Bhamo et reviendrait avec un médecin. Ils se séparèrent donc le 23 au matin, mais pour ne plus se retrouver ici-bas, puisque le surlendemain 25, lorsque M. Allard revint avec le docteur, le pauvre P. Faucheux avait cessé de vivre. Après avoir examiné le corps, le médecin déclara que la mort avait été causée par une pneumonie double. Qu’était-il arrivé pendant l’absence de M. Allard ? Il est diffi­cile de le dire. Très probablement M. Faucheux qui n’était pas homme à rester au lit plus que de raison, s’était levé et, soit en se promenant, soit en restant assis sous la vérandah, avait attrapé froid. Telle est la version donnée par les habitants du village. Quoiqu’il en soit, le Père était bien mort, il n’y avait plus qu’à s’occuper des funérailles.

    Hâtivement on fit sur place un cercueil et on décida de ramener le corps à Bhamo. Dans l’après-midi, quand tout fut prêt, on quitta Maingkat avec le lugubre fardeau, pour gagner Myothit, où une barque attendait. Une heure plus tard environ, un violent orage s’abattait sur la rivière provoquant une pluie torrentielle ; il fallut s’arrêter à Nanghline, ce petit village chrétien que M. Faucheux avait desservi pendant de longues années. C’est là qu’on passa la nuit. Orage providentiel semble-t-il. Est-il téméraire de penser que le bon Dieu avait tout ordonné de telle sorte, que le Père demeurât une dernière nuit au milieu des enfants qu’il avait le plus aimés ? Le lendemain matin, 26, l’embarcation démarra de nouveau et nous arrivâmes bientôt à Bhamo. La cloche de la petite église se mit à sonner le glas et tous les fidèles répondirent à cet appel, bien que le temps eut manqué pour les avertir autrement. Le cercueil fut transporté de l’église au cimetière de Bhamo, où M. Faucheux repose en attendant la résurrection glorieuse, avec cinq autres missionnaires : MM. Haillez, Jeanjot, Cadoux, Bérard et Delort, qui, eux aussi, ont travaillé et sont morts dans ce district insalubre.

    M.  Louis Faucheux n’avait que quarante-cinq ans. Né à Erbrée (Ille-et-Vilaine), le 11 octobre 1873, il appartenait à l’une de ces vieilles et respectables familles de Bretagne chez qui la foi est aussi inébranlable que les blocs de granit du pays. La famille Faucheux comptait quinze enfants et Louis était l’avant-dernier, aussi l’appelait-on Louis XIV. Son enfance nous est très peu connue : comme ses frères et ses sœurs, il fréquenta l’école communale jusqu’à l’âge de treize ou quatorze ans, puis aida ses parents dans les travaux des champs. Pendant près de dix ans il travailla ainsi ; soudain, Dieu lui parla : il avait vingt-trois ans nous a-t-il dit souvent, quand il entendit ce premier appel. Sans la moindre hésitation, quoiqu’il fût à l’âge où il devient pénible de se rasseoir sur les bancs d’une école, il commença Rosa, rosœ, avec le curé de la paroisse ; et quand il eut appris les premiers rudiments de la langue latine, il se dirigea vers la maison de Saint-Lazare, fondée tout exprès par un vénérable ecclésiastique pour les vocations tardives. Après deux ans passés dans cette Institution, Louis Faucheux demanda et obtint son admission au Séminaire des Missions-Étrangères.

    Il arriva à Paris en septembre 1899. Tous ceux qui l’ont connu rue du Bac peuvent affirmer qu’il gagna l’affection de tous par sa franchise, sa générosité et son aimable gaîté, Oh ! ces quatre années au Séminaire des Missions, comme il aimait à en évoquer le souvenir ! Elles lui apparaissaient comme les plus heureuses de sa vie. Le 21 juin 1903, il fut ordonné prêtre et reçut sa destination pour la Birmanie Septentrionale. Il arriva à Mandalay dans les derniers jours d’août, juste à temps pour assister aux derniers moments de M. Welhinger. Il nous a souvent raconté comment, le jour des funérailles, il fit connaissance pour la première fois avec la malaria, une connaissance qui dans la suite devait devenir hélas ! beaucoup trop intime. En novembre de cette même année, M. Faucheux fut envoyé dans le district de Bhamo où jusqu’à sa mort il travailla sans interruption.

    Là il se mit immédiatement à l’étude de la langue katchine. En 1904, M. Accarion, sous la direction de qui il faisait ses premières armes, fut forcé par la maladie de repartir en France et M. Faucheux demeura seul à Nanghline. Vers la fin de 1905, M. Gilhodes qui, quelques années auparavant s’était établi sur les montagnes Katchines demanda un assistant. M. Faucheux fut désigné, partit aussitôt et s’ins­talla à Matin. Les deux années qu’il y passa furent pour lui une période de pur bonheur. Il était heureux sur la montagne, dont le climat y est sain, et il aimait ses Katchins de tout son cœur. Ce lui fut donc un grand sacrifice de redescendre dans la plaine pour apprendre une langue nouvelle et se dévouer à l’évangélisation de la tribu Shan. Mais, disons-le à sa louange, ce sacrifice ne lui fut pas imposé ; on ne le lui demanda même pas : lui-même courut au-devant. Dès qu’il apprit que M. Roche avait besoin d’aide, il s’offrit sans hésiter à son évêque qui accepta.

    Désormais, M. Faucheux est l’apôtre des Shans à la vie, à la mort. Après quelques mois passés à Maingkat avec M. Roche pour apprendre un peu la langue, nous le trouvons à Nanghline, ce même village où il avait débuté, autrefois habité par les Katchins, aujourd’hui presque exclusivement Shan. Pendant huit ans, il travailla avec une rare énergie dans cette petite chrétienté et, si l’on considère qu’à son arrivée le village était presque abandonné, on peut se faire une idée du labeur qu’il dut fournir pour y obtenir un résultat appréciable. Nous qui l’avons vu à l’œuvre, nous pouvons témoigner que son zèle était infatigable. Chaque soir tout le monde devait venir chez lui pour apprendre les prières et le catéchisme ; il enseignait lui-même, répétant mille fois les mêmes choses avec une ténacité de Breton. Quand nous allions le voir, il fallait assister à la cérémonie ; la visite d’un confrère n’était pas, à ses yeux, une raison suffisante pour donner congé. Il ne voulait pas seulement le bien spirituel de ses gens ; mais aussi la prospérité matérielle ; que de peine il se donna pour eux, plaidant leur cause, défendant leurs droits, s’imposant des courses longues et pénibles pour apporter quelque amélioration à leur sort ! Vraiment Nanghline lui doit infiniment ; aussi tous les chrétiens furent-ils dans la désolation quand, en février 1916, il partit pour remplacer à Maingkat. M. Roche, malade, évacué sur Mandalay.

    Ce qu’il avait été à Nanghline, il le fut à Maingkat : prêtre zélé, pensant toujours à ses enfants, rarement à lui-même. De Maingkat, sa résidence habituelle, il allait visiter trois autres chrétientés, Namtheung, Tali et Longkivan. Cette vaste plaine semble promettre une riche moisson d’âmes, et M. Faucheux caressait de nouveaux projets pour l’extension du royaume de Jésus-Christ, quand la mort l’enleva.

    C’est une grande perte pour la Mission à laquelle il appartenait depuis quinze ans, une immense perte pour la Mission Shan, dont l’avenir semble gravement compromis, faute d’ouvriers pour remplacer ceux qui tombent. Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! M. Faucheux est parti pour la patrie où il n’y a plus ni morts, ni deuils, ni larmes, mais nous qui restons, nous pleurons en lui, un vaillant ouvrier, un aimable confrère et un saint prêtre.

     

     

     

    • Numéro : 2713
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1903