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Raphaël FASSEAUX (1896-1969)

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    Le rude Wallon au coeur d'or

     

    Malgré son origine canadienne — il était né le 20 janvier 1896 sur le territoire de la paroisse St-Jean du village de Grande Clairière dans le Manitoba —. Raphaël FASSEAUX était de bonne souche wallonne, fils d’Edmond Fasseaux et de Mme née Jenny de Wandre, mariés en 1892 à Strée, village situé dans le Hainaut à une quinzaine de kilomètres de la frontière franco-belge. Ses parents étaient partis, assez tôt après leur mariage, pour tenter la grande aventure des pionniers de la Prairie canadienne. Cette expérience devait malheureusement se terminer, au bout de huit ans, par le terrible chagrin du décès de leur enfant premier-né, à la suite d’une maladie rendue fatale par le manque de secours médicaux et la rigueur du climat : on avait même eu toutes les peines du monde à creuser la petite fosse. A leur retour à Strée, un peu avant 1900, les parents reportèrent tout leur amour sur leurs deux autres fils dont ils avaient mis le second sous la protection de l’Archange des voyageurs : Raphaël. Tous les deux allaient d’ailleurs être comblés des grâces de l’appel au Sacerdoce du Christ, l’un dans les rangs du clergé du diocèse de Cambrai, l’autre aux Missions Etrangères de Paris.

     

    Au cours de ses études primaires, Raphaël songea vite à suivre son frère aîné au petit séminaire d’Haubourdin, dans le diocèse de Cambrai ; mais sa vocation personnelle était nettement orientée vers les missions lointaines. Dès cette époque, son supérieur, l’abbé Maini, le jugeait avec une perspicacité remarquable, en écrivant : « Sa piété est sérieuse, sucée avec le lait maternel (sic). Quant au caractère, il est énergique, capable de générosité, primesautier et facilement ému ; avec cela, encore timide plus au fond qu’à la surface, possédant les délicatesses qui sont l’apanage des siens, mais oubliant parfois, momentanément, qu’il doit les manifester. Il aime sincèrement et vivement Notre Seigneur et sa Sainte Mère : je crois qu’il ne refusera jamais ce qui lui sera demandé en leur nom ».

     

    Ses parents acceptèrent chrétiennement l’idée de son entrée à la rue du Bac, malgré le déchirement du cœur maternel à la pensée d’une quasi-perte renouvelée d’un fils très aimé. Toutefois, des circonstances où la volonté mystérieuse de Dieu se manifestait à l’improviste, retardèrent cette entrée. Ce fut l’époque de l’occupation de la Belgique par les armées allemandes de 1914 à 1918. Raphaël sut profiter de ce délai pour aider son père qui dirigeait alors une laiterie, puis une succursale de la coopérative de boulangerie nommée « le Bon Grain ». Il trouva là l’occasion de se dévouer à soulager bien des misères dues à la guerre et il développa de la sorte sa charité, son sens pratique et son désintéressement, qualités qui se retrouveront comme sa marque personnelle en toutes ses activités missionnaires.

     

     

    Le voyageur sans bagages

     

    Entré à Bièvres, à la fin de 1918. il sera ordonné prêtre le 23 décembre 1922 et partira au début de 1923 pour la mission de Hué au Vietnam. Le vicaire apostolique de Hué, Mgr Allys, qui n’avait reçu aucun renfort de personnel depuis 1913, accueillit à bras ouverts ce grand gaillard à barbe rousse qui n’apportait qu’un maigre trousseau et… une solide bicyclette de St-Etienne. La légendaire clairvoyance du prélat discerna-t-elle du premier coup l’immense bonne volonté et le dynamisme hors pair cachés sous la réserve presque timide de ce clair regard ? Quoi qu’il en soit, le petit séminaire d’An-Ninh manquait alors de professeurs, aussi fut-ce d’abord là que débarqua un jour le nouveau missionnaire. Mais l’essai ne dura pas longtemps ; le jeune Père piaffait et rongeait son frein dans cette paisible oasis d’études et de prière. Il fallait se rendre à l’évidence : son tempérament dynamique n’était pas fait pour la vie sédentaire, bien qu’il eût pu professer avec compétence, comme il devait le montrer plus tard lors d’un court intérim au grand séminaire, de 1933 à 1936. Dès lors, Mgr le mit entre les mains du Père Stoeffler, curé de l’importante paroisse de Phu-Cam, à Hué, où il s’initia à la langue et au ministère. Cette initiation dut être excellente car il s’exprimera en vietnamien avec aisance et justesse.

     

    En 1925, le Père Fasseaux fut nommé curé de Nuoc-Ngot, dans le sud du vicariat. Fut-il déçu, en arrivant dans cette chrétienté de 500 fidèles, groupés autour d’une église et d’un presbytère vétustes ? On peut croire qu’il trouva, au contraire, dans ces circonstances un stimulant pour son impétuosité d’apôtre. En effet, lui qui était arrivé les mains vides, il retroussa les manches et se mit à l’œuvre, dessinant les plans d’une vaste et belle église qu’il ne tarda pas à mettre en chantier et qu’on admire encore aujourd’hui, car elle a été épargnée par les bombardements. Puis, avant d’aménager le presbytère (ce qu’il allait faire beaucoup plus tard, sur la suggestion du vicaire apostolique, car, personnellement, il ne ressentait aucun besoin de confort), il pensa d’abord à construire une école paroissiale, doublée d’une maison de communauté pour les religieuses de « Marie Immaculée », dites sœurs de Phu-Xuân, spécialisées dans l’enseignement et le service hospitalier, un peu comme les sœurs de St-Paul de Chartres qui les avaient aidées à se former. Désormais, partout où il exercera son ministère, le Père Fasseaux établira cette structure de base qui lui permettra de rénover des districts entiers. Ce fut ainsi qu’à. Nuoc-Ngot, de nombreux villages du voisinage qui ne comptaient pas tous un fonds de population catholique furent peu à peu, sur leur demande, dotés d’une école dirigée par les sœurs : tels furent les villages de Thuy-Yên, de Thuy-Cam, de Dap, de Phuc-Xuyên, de Phuoc-Hung, etc...

     

    On pouvait rencontrer le jeune Père Raphaël, à cette époque, parcourant les 50 km qui le séparaient de Hué, juché sur sa légendaire bicyclette, la barbe au vent, souvent pédalant nu-pieds.... Il aurait pu prendre le train qui passait à 500 m de son église, mais il se voulait exactement adapté à la mentalité simple et surtout au niveau de vie des plus modestes des braves cultivateurs qu’il évangélisait. D’une sobriété ascétique que sa robuste santé pourra supporter jusqu’à ses dernières années, il se contentait le plus souvent d’un ou deux bols de riz frugalement assaisonné de saumure de poisson et de quelques légumes et d’une banane, ce qui représentait à peu près le repas du pauvre. Mais il ne réservait de dénuement qu’à sa personne, car, pour le service de Dieu et pour celui des pauvres, ou des malades, il voyait grand et ne reculait devant aucune dépense.

     

    Dans ce but, il avait l’art de se faire le mendiant du Royaume de Dieu. Tantôt ingénument, tantôt malicieusement, il se présentait chez des fournisseurs en gros de Tourane. aujourd’hui Da-Nang, pour leur demander de lui céder, à bon compte, leurs rebuts pour ses constructions. Son plaidoyer pour les pauvres lui obtenait souvent bien plus qu’il ne demandait, parce qu’on avait tôt fait d’apprendre quel réalisateur audacieux et désintéressé, quel homme de Dieu il était. Dans le même ordre d’idées, il utilisait toutes les ressources d’une imagination généreuse pour obtenir en Europe, et surtout dans sa chère Belgique, des dons, souvent plus nombreux qu’importants, qui finissaient par lui permettre de poursuivre l’œuvre inlassablement reprise. Qui dira les sommes que ce pauvre a manipulées pour construire patiemment la Cité de Dieu dans le champ d’apostolat qu’il avait assumé ?

     

    Sur les traces de l’Archange médecin

     

    Très tôt, Raphaël Fasseaux, dont la sensibilité était extrêmement délicate, s’était rendu à l’évidence de certaines formes de détresse courantes parmi les populations rurales de son district. L’état sanitaire laissait beaucoup à désirer dans les campagnes. La mortalité infantile était effrayante, des maladies endémiques sévissaient, dues surtout au manque d’hygiène : ophtalmie, malaria, tuberculose, lèpre, sans parler des ravages périodiques du choléra ou de la peste. Que de pauvres appelaient en vain dans la nuit ! Il fallait organiser le dépistage et la prévention des épidémies, l’éducation pré-natale, etc.... Pour cela, le Père Fasseaux s’adressa sans hésiter à cette congrégation locale des sœurs de Phu-Xuân. Il leur conseilla de sélectionner des religieuses et de les initier à cet immense service charitable ; il les fit aider dans ce but par des infirmières et des médecins bénévoles qu’il sut intéresser à ce service. Son premier dispensaire, construit à Nuoc-Ngot, servit de modèle à une multitude d’autres. Ce fut ainsi qu’au fur et à mesure de l’extension de ses activités dans les villages voisins de sa résidence, il ne manquait pas d’ajouter à la chapelle et à l’école un dispensaire et souvent une maternité, parfois même une véritable clinique avec salles d’hébergement de malades.

     

    La réalisation la plus remarquable en ce sens fut, en 1944, celle de Tam-Vi où ces différents services étaient répartis à l’intérieur d’un très long bâtiment, assez vaste pour pouvoir recevoir, en outre, des religieuses venues là en stage d’apprentissage, pour prendre contact avec la population et s’initier pratiquement à leur futur apostolat de charité. L’une des sœurs qui fut alors le bras droit du Père Fasseaux pour ces fondations, la sœur Madeleine, peut encore attester aujourd’hui l’enthousiasme avec lequel toutes ces bonnes volontés s’affairaient autour de l’apôtre des malades, anxieux d’atteindre les âmes par la guérison des corps, sous l’égide de cet Archange que sa mère avait voulu lui donner comme protecteur.

     

    Le bâtisseur de la Cité de Dieu

     

    Pourquoi fallut-il que la guerre vînt compromettre brutalement cette moisson blanchissante ? L’effet de l’épreuve fut presque foudroyant pour l’apôtre. En 1945, épuisé de travail, bouleversé par les misères sans nombre auxquelles l’occupation japonaise, puis la reprise en main du Vietnam par les forces alliées de l’OTASE avaient livré le pays, le Père Fasseaux prit un congé indispensable pour refaire sa santé ébranlée. D’abord persuadé qu’un séjour à Hongkong suffirait, il accepta d’humbles besognes à l’imprimerie des Missions Etrangères de « Nazareth » ; mais, le rétablissement se faisant attendre, il dut revenir, en 1950, en Belgique où la Faculté discerna peu après les prodromes d’une tumeur faciale qu’un chirurgien de grand talent opéra fort habilement. Entre-temps, le Père avait accepté d’assumer les fonctions de curé dans la paroisse de Fontaine-Valmont où il se dévoua comme il savait le faire.

     

    Mais son cœur restait attentif à l’appel des âmes au lointain Vietnam. Aussi, se sentant guéri et revigoré, y revint-il en 1954, après les accords de Genève, bien décidé à continuer son œuvre d’aménagement des chrétientés. Mgr Urrutia, qui assurait alors la direction du vicariat apostolique, le nomma, cette fois, à Mai-Xa, tout au nord du vicariat non loin de la ligne de démarcation du 17e parallèle, district où se trouvaient regroupés les missionnaires en poste, autour du jeune Père Louis Valour, chef de district, qui allait être, par la suite, victime de son dévouement, lorsqu’il sauta sur une mine en allant desservir une chrétienté annexe.

     

    Mai-Xa était un gros village de 6.000 âmes, au milieu des rizières et des défluents de la rivière de Quang-Tri. On s’y déplaçait surtout en barque, au milieu du trafic des commerçants qui alimentent la région par voies d’eau. La première démarche du Père Fasseaux fut d’y construire une grande école qu’il confia, cette fois, aux religieuses Amantes de la Croix, congrégation très ancienne qu’il contribua à rénover par les responsabilités et les compétences qu’il lui demandait d’assumer. Bientôt, son activité de bâtisseur s’étendit aux villages voisins : Vinh-Quang, Lâm-Xuân, Lai-An qu’il dota de belles écoles toujours dirigées par les Amantes de la Croix. A Cho-Hôm il eut, pour une fois, la fantaisie de ne pas s’oublier, en construisant un presbytère ; mais à vrai dire, c’était là un habitacle quelque peu inspiré des « Carceri » d’Assise, ou plutôt une sorte d’étroit blockhaus entièrement en ciment (y compris le lit, la table et le banc) dans lequel il s’abandonna sans doute à une pointe d’humour ou de romantisme. L’aviation l’a détruit depuis, le prenant pour un nid de rebelles....

     

    Le Père avait-il, de nouveau, présumé de ses forces, pourtant peu communes ? Il lui fallut avouer, en 1959, au nouvel archevêque de Hué, Mgr Ngô-Dinh-Thuc, que sa santé le trahissait. Il reçut néanmoins l’ordre de se reposer, comme une amère pénitence qu’il ne prolongea pas au-delà de huit mois. Après quoi, il revint dans la région de Mai-Xa et s’installa à Cua-Viêt, à l’embouchure de la rivière de Quang-Tri. Aussitôt, son instinct d’apôtre lui fit découvrir des villages de pêcheurs, situés un peu au nord, dans lesquels un petit nombre de familles chrétiennes étaient éparpillées. Sa présence et sa réputation cristallisèrent-elles les velléités des autres villageois ? Toujours est-il que ceux-ci postulèrent leur admission dans l’Eglise. Là encore, le Père posa des fondations solidement structurées, avec écoles, chapelles ; et, comme ses demandes de religieuses institutrices ne pouvaient pas assez vite recevoir satisfaction, il n’hésita pas à embaucher des laïcs et songea même, un moment, à fonder une Association de laïcs enseignants, sans pouvoir y donner suite, faute d’approbation épiscopale, ce qui lui fit dire avec un sourire déçu : « Les évêques sont tous les mêmes... ! », boutade enjouée qui n’en donnait que plus de prix à sa filiale soumission.

     

    De très beaux résultats vinrent d’ailleurs récompenser ses efforts, puisqu’il put baptiser, dans ces villages, plus de trois cents adultes, après un très sérieux et long catéchuménat. Cependant, son ardeur toujours aussi impétueuse le poussait à aller semer ailleurs. Ce fut ainsi qu’en 1962 il fut nommé à An-Don, chrétienté proche du chef-lieu provincial de Quang-Tri. L’église était abîmée, il la refit et, comme une partie des chrétiens étaient installés de l’autre côté de la voie du chemin de fer, sur la grande route, et que les conditions de sécurité étaient insuffisantes, il leur construisit une chapelle annexe.

     

    Enfin, plus au nord, se trouvait une étendue sablonneuse parfaitement déserte, appelée Ai-Tu du nom d’un village lointain blotti au pied de la montagne à l’Ouest. Quoi qu’il en soit, sur place on ne découvrait aucune habitation ; et pourtant, ce fut là que le Père Fasseaux, par pure intuition ou inspiration, jeta son dévolu, pour construire la plus typique de ses réalisations : école, dispensaire, chapelle, maison de communauté, le tout se trouva peu à peu harmonieusement disposé, comme le noyau d’une chrétienté modèle, au milieu de la blancheur des sables. Les gens « sensés » se demandaient si le bon Père ne sombrait pas dans le pays des rêves. Ce fut pourtant la réalité qui se chargea de vérifier la justesse du coup d’œil. Non loin de là en effet, dissimulés dans les méandres de la rivière de Quang-Tri, se trouvaient des villages qui étaient dépourvus d’écoles. Bien qu’aucun chrétien ne s’y trouvât, l’attirance de ce foyer d’activités désintéressées s’avéra irrésistible ; aussi les enfants de ces villages commencèrent-ils à affluer, de sorte que les religieuses institutrices et infirmières se trouvèrent bientôt à la tête d’un contingent de 160 élèves et de nombreux malades à soigner. Par la suite, cette magnifique fondation fut respectée par l’armée américaine, bien que celle-ci eût également jeté son dévolu sur le même terrain pour y aménager un camp et une piste d’atterrissage. On put donc voir encore une oasis de paix, non loin de la piste où vrombissaient avions et hélicoptères souvent chargés de blessés de guerre.

     

    Le dépouillement total

     

    Ce devait être là sa dernière fondation personnelle. Sa santé venant à donner de nouvelles inquiétudes, l’archevêque, Mgr Nguyên-Kim-Diên, le chargea, à Hué, de la formation des juvénistes de ces Amantes de la Croix dont il avait eu raison d’attendre une possibilité d’adaptation aux exigences de l’apostolat actuel. Bien entendu, il s’intéressa de très près et intéressa des donateurs à la construction d’un important bâtiment moderne pour le juvénat.

     

    Cependant, jour après jour, lui parvenaient des nouvelles des hostilités qui semblaient s’acharner à détruire ce qu’il avait si patiemment édifié : écoles, dispensaires, églises, chrétientés entières étaient ruinées ou dispersées. Il avait beau croire que tout n’était pas perdu de ce qu’il avait établi et savoir que le bien qui s’opère par la grâce au fond des âmes reste impérissable, il ne pouvait rester insensible devant l’absurdité du déchaînement des passions meurtrières.

     

    Par ailleurs, incapable de se ménager, malgré les recommandations instantes de son archevêque, le Père Fasseaux dut un jour reconnaître qu’il n’en pouvait plus. Peut-être cette vie sédentaire accentuait-elle son impression d’impuissance (toute relative du reste)... Comme il n’était plus question de le remettre dans une chrétienté, ce qui eût été le condamner à mort à bref délai, il se résigna, le cœur déchiré, à demander son rapatriement sanitaire, avec le sentiment de repartir les mains vides, comme il était arrivé quarante-trois ans plus tôt.

     

    Arrivé en Belgique, en 1966, assez mal en point, ce fut grâce à son étonnant tempérament qu’il reprit pourtant le dessus. Il demanda à l’archevêché une petite paroisse et il fut désigné pour remplir les fonctions de curé à Ragnies, village situé à 4 km de Strée, le village de son enfance. Un très beau presbytère, comme on en construisait jadis, l’y attendait, dans lequel il n’occupa jamais que deux pièces modestes, sans vouloir accepter d’autres services que ceux qu’allait lui imposer l’amitié fidèle de la famille de M. Laloyaux qui le traita comme un frère. Mais il n’était pas question de le faire changer de régime alimentaire, réduit, cette fois, habituellement à un quignon de pain trempé dans du lait. Croira-t-on que, dans ces condition, le nouveau pasteur allait vivre tranquillement retiré dans sa chambre ? Il n’en était pas question. L’église de Ragnies, classée par la Commission des Monuments et Sites, avait besoin de restauration depuis les déprédations de la seconde guerre mondiale. Le Père Fasseaux se mit aussitôt au travail, faisant maintes démarches pour se procurer un jeu de deux nouvelles cloches qu’il allait faire électrifier et pour améliorer le chauffage de l’église. Entre-temps, il se faisait tout à tous, n’ayant jamais l’ombre d’une préoccupation ou d’un retour sur soi, passant des heures au confessionnal et visitant les malades, et les vieillards, alors qu’à certains jours, c’était peut-être lui qu’il aurait fallu forcer à se soigner.

     

    Il allait mourir sur la brèche ; il fallait s’y attendre. Et pourtant la population, habituée à le voir déambuler de son grand pas élastique, a été fort surprise de ne pas le voir revenir de la clinique de Gilly où il avait subi avec succès une banale intervention pour une occlusion due à la gravelle. Il s’y est éteint doucement vers midi, le 12 octobre 1969, non sans avoir spécifié dans son testament qu’il désirait être enterré « comme les pauvres ».

     

    Ce fut bien « l’enterrement des pauvres », c’est-à-dire de ceux à qui le Royaume des cieux appartient. Et, certes, au dire de tous les assistants très nombreux, il passa une sorte de brise céleste sur la paroisse au cours de ces obsèques si recueillies. Le curé de Thuin, l’abbé P. Danaux, ami intime du Père Fasseaux, laissa parler son cœur en prononçant ces mots au cours d’un émouvant éloge :

     

    « Il y a des vies qui parlent d’elles-mêmes. Celle que nous évoquons est de celles-là. Le véritable homme de Dieu ne fait pas de bruit ; toute sa vie est témoignage. La sainteté se traduit dans les gestes quotidiens d’une vie entièrement donnée à Dieu et aux hommes. Quand on touche à la fine pointe de cet amour de Dieu et des autres, il n’y a qu’à regarder, se taire et méditer...

     

    « Missionnaire, le Père Fasseaux avait centré son existence sur le Vietnam ; il ne comprenait rien à nos discussions européennes ; il était, disait-il, devenu Vietnamien et Asiatique. On ne peut que deviner la souffrance que fut pour lui cette guerre implacable et sans fin du Vietnam. Son secret désir était d’ailleurs de retourner dans son Vietnam, et d’y mourir au milieu de ceux à qui il avait donné sa santé et sa vie et à qui il avait essayé de transmettre un peu le mystère infini de l’amour de Dieu.

     

    « Le Père Fasseaux nous quitte. Il est allé rejoindre son Seigneur et son Dieu. Il aspirait tant à cette paix et cette joie de rencontrer enfin son Seigneur et son Dieu. Il aspirait tant à cette paix et cette joie de rencontrer enfin son Seigneur face à face.... Quelques jours avant sa fin, il me parlait dans un sourire, de ce désir secret du ciel qui tourmentait son être. Tous nous avons la certitude, l’espérance que, près de Dieu, il connaît maintenant ce repos du serviteur bon et fidèle.

     

    « Aussi, à notre prière d’intercession, comment ne pas joindre une fervente action de grâce ? Oui, rendre grâce à Dieu car, finalement, c’est Dieu qui s’est manifesté dans l’humilité de son serviteur... Remercions donc Dieu d’avoir rencontré un tel rayon de sa lumière ».

     

    Dans le cimetière paroissial de Ragnies, en terre libre, un tumulus simplement surmonté d’une grande croix abrite les restes de celui qui, entièrement donné à sa vocation de rendre Dieu présent au monde, fut, de l’avis de tous, un grand missionnaire.

    Au cours des obsèques, on vit des assistants emporter d’humbles reliques telles que bouts de chapelets ou baiser respectueusement le cercueil du Père.

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3236
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1923