Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Eugène FARON (1845-1895)

Add this

    Au mois d’août 1874, nous écrit M. Moulins, je recevais de Mgr Colombert une lettre m’annonçant en ces termes la prochaine arrivée de M. Faron à My-tho : « Je vous envoie un « nouveau confrère qui me paraît fort aimable : J’espère que vous vous entendrez bien « ensemble. » C’était le présage d’un de ces intimités vraiment fraternelles que la mort seule peut atteindre et qui ont le privilège de lui survivre,

    Le lendemain du jour où j’avais reçu la lettre de Monseigneur, le paquebot des Messageries fluviales déposait dans mes bras le confrère annoncé. Je fus frappé de sa physionomie calme et souriante ; déjà mûrie par quatre années de ministère dans une grande ville de France.

    Un accident, survenu dès le premier moment, me fit entrevoir la générosité du caractère de M. Faron. Le sac de voyage qu’il avait dans sa cabine fut oublié au milieu des embarras du débarquement et ne reparut plus ; il contenait, avec une somme en or relativement considérable, tous les souvenirs intimes du pays et de la famille. Une semblable perte eût assombri plus d’un visage ; le sien resta calme et serein. « Quand je perds quelque chose, me « dit-il, je ne m’en chagrine guère. »

    Le départ des aumôniers de marine, chargés jusque-là de l’hôpital de My-tho, m’avait valu la collaboration de mon nouveau confrère.

    Le jeune apôtre se trouva tout de suite dans son élément : il reprit avec joie, auprès des soldats, le ministre qu’il avait exercé pendant la guerre, à Bar-le-Duc. Cependant ce n’était pas la vie apostolique telle qu’il l’avait tant de fois rêvée.

    Il désirait vivre de la vie de district : le Vicaire apostolique l’envoya à Cai-mong. Cette immense paroisse située sur les deux rives du Ham­-luong, ressemble beaucoup à une ruche d’abeilles, car les habitants sont pour ainsi dire toujours en mouvement. Il y a parmi eux une activité et un entrain qu’on ne rencontre pas ailleurs. Vous trouvez là  des prêtres, des catéchistes, des religieuses, des néophytes, des catéchumènes, de vieux chrétiens, descendants des confesseurs de la foi ; et tout ce monde va et vient, travaille, prie, s’agite chacun dans sa sphère, et offre un coup d’œil bien propre à charmer le cœur du mis­sionnaire, M. Faron appelé à faire ses premières armes à Cai-mong ne se possédait pas de joie.

    Mais sa santé délicate ne lui permit point de résister longtemps aux fatigues inhérentes à l’administration d’un si vaste district ! D’ailleurs, il paraissait plutôt fait pour l’apostolat des centres. Mgr Colombert le comprit, aussi l’envoya-t-il successivement à Vinh-long, puis à Thu-­dau-mot et, enfin, j’eus le bonheur de le voir revenir à My-tho. Nous ne devions plus nous séparer.

    M. Faron partageait ses soins entre l’hôpital indigène où il habitait, et l’hospice colonial où sa seule présence apportait la joie ; néanmoins il trouvait encore du temps à consacrer aux chrétiens de la paroisse. C’est alors que je pus considérer à loisir et admirer son amour du devoir, son esprit de piété et surtout son zèle dévorant pour la maison de Dieu.

    La chapelle de l’hôpital indigène, consacrée au Sacré-Cœur de Jésus, avait fait autrefois l’orgueil de M. Lizé, quand au lendemain de la conquête il lui avait été donné de l’élever avec les débris des pagodes de la ville, mais les choses avaient changé depuis, et elle paraissait bien pauvre et bien petite à côté des autres églises de la Mission.

    Un beau jour, M. Faron nous annonça qu’il allait la transformer. Sans s’arrêter à nos objections très fondées d’ailleurs, il se mit à l’œuvre aussitôt. Malgré sa pénurie et les difficultés qu’il rencontra, il conduisit si bien l’entreprise, qu’au bout de neuf mois, la chapelle était reconstruite, meublée, ornée et enrichie d’une très belle cloche. Mgr Caspar, qui se trouvait alors à My-tho, en fit la bénédiction solen­nelle.

    Par quels moyens notre cher confrère était-il parvenu en si peu de temps à élever ce gracieux sanctuaire, où tout reluit et où la piété se trouve si à l’aise ? Je l’ignore ; car son compte-rendu fut celui-ci : « Crédit : néant ; débit : néant. Je sais seulement qu’il ne se donna ni trêve, ni repos avant de s’être procuré les ressources qui lui étaient nécessaires. Le Sacré-Cœur de Jésus bénit manifestement ses efforts. Il devait un jour les récompenser d’une manière non moins éclatante.

    Depuis plus d’un an, les forces de notre confrère déclinaient sensi­blement. A la retraite, qui commença par les funérailles de Mgr Colombert et se termina par le vote d’élection du nouveau Vicaire apos­tolique, on remarquait sur son visage les symptômes d’une mort prochaine. Nos cœurs se serraient à la pensée que M. Faron nous quitterait bientôt, car nous avions tous pour lui une affection particulière.

    Il continua néanmoins son ministère et monta au saint autel jusqu’à la fin ; sa dernière messe fut celle de la Pentecôte. Il était alors com­plètement épuisé, mais ne se plaignait point et paraissait étonné des craintes que nous inspirait sa santé. Cette sécurité, qui semblait augmenter avec sa faiblesse, nous inquiétait et nous insistâmes pour qu’il nous permît de le veiller pendant la nuit ; il n’y consentit point. Le samedi dans l’octave du Saint-Sacrement il voulut considérer de ses yeux le beau reposoir qu’on préparait devant sa porte ; je me trouvais avec lui ; il me dit alors : « Je suis bien malade ; lundi, je mettrai ordre à mes affaires. »

    Le dimancbe commença pour lui cette grande semaine qu’il devait terminer en Paradis. Notre-Seigneur vint le visiter avec la procession du très Saint Sacrement. En le bénissant du haut de son magnifique reposoir, le bon Maître semble l’avoir invité à la récompense. Le lundi. Mgr  Depierre lui apporta sa première bénédiction. « Restez, dit le malade à M. Génibrel qui accompagnait Sa Grandeur, je veux régler mes affaires ». Le soir, il fit une longue confession, et ensuite, sans manifester la moindre émotion, il organisa, de son lit, la céré­monie des derniers sacrements. « Qu’on sonne les cloches, dit-il ; que les chrétiens « récitent  solennellement les prières de l’action de grâces. » Revêtu du surplis et de l’étole, il pressait sur son cœur son bréviaire et son chapelet. C’est ainsi qu’il reçut le saint viatique et l’extrême-onction.

    Le mercredi soir, M. Lambert qui le veillait, me fit appeler ; l’agonie commençait. Elle devait durer jusqu’au lendemain matin (20 juin), laborieuse par moments, mais sans aucune crise violente. Comme le mourant avait toute sa connaissance, nous lui fîmes baiser un grand crucifix indulgencié. Il le saisit de sa main défaillante et s’efforça de le maintenir haut et ferme comme l’étendard dont il ne voulait plus se séparer.

    En présence des Religieuses de l’hôpital indigène, qui depuis quel­ques jours ne quittaient plus leur aumônier, nous lûmes lentement les prières des agonisants, la Passion selon saint Jean et les psaumes, surtout le Confitemini Domino. De grand matin, nous célébrâmes le saint sacrifice pour recommander au divin Sauveur notre cher ago­nisant. A 7 heures précises, il expira doucement en fermant les yeux comme pour s’endormir. Toute la journée la foule vint prier devant le corps du défunt et contempler son beau visage que la mort n’avait point flétri. Le soir, on le porta solennellement à la chapelle et les pieuses veilles se prolongèrent jusqu’au matin. Le lendemain, fête du Sacré-Cœur, on ne vit dans la chapelle de l’hôpital que des tentures de deuil, on n’y entendit que les gémissements de la liturgie funèbre, Notre-Seigneur faisait ainsi les honneurs de son sanctuaire à l’humble missionnaire qui le lui avait élevé avec tant de zèle et de dévouement. Dans l’après-midi, toute la chrétienté conduisit le cerceuil de notre confrère à l’église de l’Immaculée Conception.

    Le samedi, Mgr Dépierre, entouré de 16 missionnaires, présida les funérailles. Le cortège se déroula le long des avenues de My-tho comme à la procession de la Fête-Dieu. Les enfants, les femmes, les jeunes filles, les jeunes garçons précédaient le clergé avec leurs ban­nières, venait ensuite le cercueil drapé de velours noir lamé d’argent et porte par les chrétiens.

    Les religieuses de Saint-Paul de Chartres, les autorités et tout le personnel européen suivaient la bière. Les hommes de la chrétienté, bannière en tête, fermaient la marche.

    Le convoi se dirigea vers le cimetière situé sur le bord du grand fleuve.

    Le champ des morts, lui aussi, avait revêtu son ornementation funèbre pour accueillir le Père qui venait dormir son dernier sommeil au milieu de ses enfants. Le tombeau était préparé dans la chapelle du cimetière, à côté de l’autel. C’est là que repose notre cher confrère et ami. Quand il plaira à Dieu, quelqu’un d’entre nous ira partager son dernier asile et attendre avec lui la bienheureuse résurrection.

     

     

     

     

     

    ~~~~~~~

    • Numéro : 1189
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1874