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Jean FAGE (1824-1888)

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    M. Jean-Charles Fage était né à Ladignac (Corrèze), le 6 octobre 1824. Entré minoré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 16 août 1845, il fut ordonné prêtre le 29 mai 1847, et partit la même année pour les missions. Il était destiné au Thibet, qui venait d’être érigé en vicariat distinct. Mais l’entrée de sa mission ne lui fut ouverte que sept ans plus tard ;et, en attendant, il exerça le ministère au Yun-nan. C’est là qu’après une carrière traversée par toutes les épreuves qui ont été celles du Thibet depuis son érection, il a demandé à venir travailler encore et à mourir .

    «Vous connaissez déjà, nous écrit Mgr Fenouil, la mort de M.Fage que le Yun-nan vient de perdre pour la seconde fois. Voici sur le cher défunt la petite notice d’usage : triste ministerium. Ce travail cependant a pour nous un côté agréable et flatteur, en rappelant d’anciens et d’heureux souvenirs, il fait revivre les douces émotions d’autrefois.

    « M.Fage fut pour moi un ami du premier âge, un compagnon de route et un confrère de Mission. Partis de France vers la fin de 1847, nous abordions à Singapour après six mois de mer. A cette époque on allait encore contempler les merveilles du Cap, admirer ses albatros à la puissante envergure, et voir l’alcyon de la Ligne nonchalamment bercé dans son habitation flottante. Pas moins de trente-deux jours pour passer de Singapour à Hong-Kong. Le bon M.Beurel nour avait embarqués sur le Prince-Albert, navire vermoulu et commandé par un capitaine ruiné.

    «Nous battions les côtes de Cochinchine depuis assez longtemps ; à la fin d’une assez  belle journée, on vit un point noir s’élever à l’horizon. « Mauvaise affaire, dit M.Thompson, voilà « un typhon qui nous arrive. Very best ! – Capitaine, votre navire, en ce cas, pourra-t-il tenir la « mer ? – Non certes, il va se disloquer aux premières secousses. » On voyait le point monter et grossir. Et dire qu’en cette extrémité, aucun de nous ne savait avoir peur ! Personne ne songea à se préparer à la mort; pas même le vieux P.Thomine, notre sage Idoménée. La soirée se passa presque en extase devant la phosphorence de la mer littéralement en feu. A onze heures, le calme se faisait et le typhon, passé à côté, était déjà loin. Le vénérable Schoeffler  était avec nous : ainsi tout s’explique et se comprend. A la fin d’avril nous étions à la procure de Hong-kong. Des circonstances imprévues me retinrent dans cette île, et M.Fage prit les devants. Trois ans plus tard, ce fut lui qui me reçut à mon entrée au Yun-nan. Au moment où j’arrivais, il reconnut ma voix et me cria depuis sa chambre: « Je suis à vous, j’achève de « raccommoder mon unique vêtement ! »

    « L’âge d’or des missions était encore dans toute sa vigueur. Aujourd’hui, en voyant passer un jeune missionnaire, on trouve son bagage bien lourd, si on le compare au dénûment apostolique des anciens temps. J’étais à peine arrivé que M. Fage, voulant se rapprocher de sa mission, monta dans le Sy-tao ; et je lui succédai dans le district de Pou-eul-hao. C’est alors que je connus toute sa valeur comme missionnaire chinois. Après un temps assez court – ce qui est rare – il parlait déjà avec une extrême facilité et une étonnante précision. C’est le témoignage que lui rendirent toujours ceux qui l’avaient connu. De plus, ce cher confrère avait pour tout ce qui sent le chinois un talent spécial, des aptitudes incontestables. Il comprenait les hommes, il devinait les choses. Les gens de ce pays sont comme la cigale du bon La Fontaine: emprunter toujours, ne rendre jamais rien. M. Fage fut un des rares missionnaires qui ne furent jamais dupes sans le savoir. Notre confrère savait en outre merveilleusement éconduire les grands importuns, sans offenser personne. Il était né missionnaire chinois, et il n’aurait jamais dû sortir de l’Empire. L’estime générale lui était acquise. Aussi, son départ jeta la désolation dans tous les cœurs, et ces regrets étaient aussi sincères que bien mérités.

    « En 1882, le vieux missionnaire du Thibet, rudement éprouvé par les rigueurs du climat, couvert de rhumatismes, épuisé de fatigues, me témoigna le désir de rentrer au Yun-nan pour terminer doucement sa carrière apostolique dans les lieux mêmes où il l’avait si heureusement commencée. Sa mémoire n’était pas éteinte parmi ses chrétiens d’autrefois. Une absence de trente ans n’avait pu le faire oublier à Pou-eul-hao ; son retour fut une fête pour tous ceux qui l’avaient connu.

    « Pendant cinq bonnes années, M. Fage a rendu à la mission des services  signalés, et nous n’avons eu qu’à nous féliciter de son retour parmi nous. Malgré son âge et ses infirmités, il travaillait avec toute l’ardeur de sa première jeunesse ; et quand l’appelait le devoir du saint ministère, il ne reculait jamais devant les longues courses à pied, même à la saison des pluies, alors que les routes sur nos montagnes deviennent si pénibles. Il ne se  reposait sur personne des soins qu’il pouvait prendre. J’espérais donc qu’avec un vicaire, il pourrait conduire son vaste district encore quelques années ; sa mort a été pour nous une perte considérable.

    « Ce bon serviteur a travaillé tant qu’il a pu se tenir debout ; il ne s’est alité que pour mourir. Nous avons, en effet, appris sa mort huit jours après qu’une première lettre de son vicaire nous eût annoncé que la maladie pouvait devenir grave.

    « Notre cher défunt a été emporté par une dyssenterie violente, que ne purent calmer ni les remèdes les plus énergiques, ni les soins les plus dévoués. M. Trovel qui l’assistait à ses derniers moments nous écrivait le 20 août : « Décidément, je suis un prophète de malheur.  « J’ai à peine fermé la tombe de M. Chicard. que je me vois condamné à vous annoncer la « mort de M. Fage. Hier soir, vers cinq heures et demie, ce cher confrère s’est éteint « doucement et sans  agonie, après avoir édifié par sa patience et par sa piété tous ceux qui « l’ont approché pendant sa douloureuse maladie. »

    « Des voyageurs de l’Emmanuel en 1847, nous ne sommes plus que deux. Mais de l’ordination, la première grande ordination du Séminaire des Missions-Étrangères depuis sa fondation, 14 prêtres, nous restons 4 survivants : MM. Pierre de Pondichéry, Naude de Birmanie, Goutelle du Thibet, et votre serviteur. Cette brillante ordination fut le triomphe et la couronne de MM. Langlois et Dubois, eux-mêmes missionnaires du siècle dernier. Depuis lors notre cher Séminaire a grandi: Quantum mutatus ab illo ! Puisse le Seigneur  continuer à répandre ses plus abondantes bénédictions sur cette sainte maison et sur toutes les missions qu’elle fait vivre! »

     

    • Numéro : 546
    • Pays : Chine
    • Année : 1847