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Fernand FABRE (1908-1999)

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    Le Père Fernand Fabre naquit à Cransac, un verdoyant village de l’Aveyron, le 20 janvier 1908, dans une famille d’agriculteurs, dont il hérita le sens pratique et l’amour du travail bien fait. C’est là que Dieu vint le chercher, dans une famille de quatre enfants, tous des garçons. Il suivit le parcours classique des prêtres de cette époque : études secondaires au petit séminaire à Graves, dans la banlieue de Villefranche de Rouergue, philosophie et théologie au Grand Séminaire de Rodez, de 1925 à 1932. C’est là qu’il fut ordonné prêtre le 29 juin 1932.

     

    La vocation missionnaire de Fernand naquit, ou du moins se précisa, à l’occasion d’une conférence donnée par Mgr de Guébriand, alors supérieur général des Missions Etrangères. Dans sa lettre de demande d’entrée dans la Société, Fernand précisait que quatre caractéristiques des Missions Etrangères l’avaient séduit : ses membres restent prêtres séculiers ; on est sûr d’être missionnaire au plein sens du mot, puisque tout le monde part en mission ; la Société a des responsabilités écrasantes quant aux territoires à évangéliser ; enfin elle s’attaque au bloc païen le plus compact : l’Asie. Cela résumait parfaitement les buts premiers de la Société et Fernand y fut admis le 15 septembre 1932.

     

    Nommé « aux Procures »

     

    Le soir même de l’ordination, le Père Fabre recevait sa destination : les Procures. Il fut cerainement un peu déçu, car il avait rêvé d’un apostolat direct auprès des païens,  comme il le déclarait des années plus tard. Or le travail des procureurs consistait surtout en des tâches matérielles, aussi essentielles que peu enthousiasmantes : d’abord recevoir les confrères, soit les jeunes à leur arrivée de France pour rejoindre leurs missions respectives, et cela constituait par exemple en 1933, des groupes de vingt partants, soit des missionnaires en congé. Le procureur allait les chercher au bateau, il passait leurs bagages à la douane, s’occupait de leur logement à la procure, prenait leurs billets, enregistrait leurs bagages pour rejoindre leur nouveau poste. Les procureurs recevaient aussi les commandes des missionnaires pour les besoins de leur poste et ils les leur faisaient parvenir : on imagine le travail que cela représentait d’expédier jusque dans des villages reculés  de Chine ou d’autres pays d’Asie des fournitures aussi diverses que du vin de messe, des bicyclettes, du petit électroménager, et surtout des pièces détachées pour des jeeps datant de la deuxième guerre mondiale et aussi pour d’autres vieilles voitures hors d’âge mais toujours en service et précieusement réparées dans les stations de mission.

     

    Mais le Père Fabre était doué d’un grand sens pratique, (c’est pour cela certainement qu’il avait été nommé procureur) et il accomplissait toutes ces tâches fidèlement et sans bruit, dans un esprit de devoir et de service que tous lui reconnaissaient. Mais s’attendait aussi à ce que les autres en fassent autant. Entre autres, il ne plaisantait pas avec le règlement : les horaires de la procure devaient être respectés : malheur à celui qui était sorti en ville et qui ne rentrait pas avant l’heure de fermeture de la porte : il ne lui restait plus qu’à trouver lui-même un logement ! C’est du moins ce que l’on dit, mais on peut être certain que le Père Fabre était quand même compréhensif et savait faire opportunément des exceptions !

     

    Le P. Fabre passa 37 ans au service des confrères et des Missions dans diverses Procures. Il fut d’abord nommé à la Procure de Hong Kong et y resta de 1933 à 1935 ; puis à celle de Saïgon de 1935 à 1946, puis à Marseille, de 1946 à 1967 soit pendant 21 ans.

     

    C’est quand il était à la Procure de Saigon que le P. Fabre vécut, ainsi que ses confrères quelques journées dramatiques. Voici en résumé comment elles sont racontées dans le bulletin « Echos Missionnaires » de mars-avril 1946, p. 59 à 61. De mars à décembre 1945, les Japonais, qui occupaient l’Indochine, se voyant vaincus, arrêtèrent un certain nombre de Pères, à commencer par Mgr Cassaigne, évêque de Saigon ainsi que le P. Moreau, procureur, sous l’inculpation d’espionnage, puis ils les relâchèrent. Mais ils excitèrent en sous-main des groupements de jeunesse annamites contre tout ce qui était Français, en les encourageant à demander l’indépendance immédiate. Un tract écrit en langue annamite, était répandu en ville, proclamait : « Le nommé Cassaigne est mille fois plus dangereux que Pigneau de Béhaine ! » Le 2 septembre, le P. Tricoire était assassiné en se portant au secours de deux Frères annamites poursuivis. Le même jour, plusieurs Pères français et aussi un cochinchinois furent roués de coups. Les Pères Moreau et Fabre furent blessés.

     

    Pendant ces quelques mois de terreur, quatre prêtres annamites du clergé de Saigon furent massacrés, d’autres furent pris en otages. Les grands séminaristes furent dispersés et groupés par les soins du Viêt-Minh à raison de trois par famille païenne, chez les Annamites du delta, probablement pour les surveiller. En Annam, même les lépreux de Qui-hoa devinrent persécuteurs : ils proféraient les pires calomnies contre leurs infirmières, les dévouées Franciscaines Missionnaires de Marie, et des menaces de mort étaient lancées à leur adresse et à celle de leur aumônier, le P. Hutinet. Il fallut prendre des mesures en conséquence. Le P. Hutinet fut remplacé par un prêtre annamite et un mois plus tard, les religieuses partaient pour Hué, ainsi que les Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, accompagnées de leurs petites orphelines métisses.

     

    Un grand nombre d’églises et de résidences furent profanées, pillées ou incendiées par les Viêt-Minh. Malgré cela et bien qu’il ait été deux fois condamné à mort par les révolutionnaires, Mgr Cassaigne écrit que « le moral reste au beau fixe » !

     

    Il est intéressant de comparer ces faits rapportés par les « Echos Missionnaires » à la réponse du P. Fabre, alors retiré à Lauris (ou Montbeton ?) dans la seule interview que nous avons de lui. À la question : « Avez-vous eu des répercussions de la guerre ? », il répond : « On a eu les Japonais, mais on n’a pas été embêtés. Il y en a même un qui était chrétien et qui a demandé une messe. Les autres Japonais sont venus par complaisance. Ils ne cherchaient pas à nous embêter. Le ravitaillement était difficile, mais le Japonais chrétien nous a aidés. C’était un bon chrétien ! » Cela montre qu’il faut entendre plusieurs points de vue pour se faire une idée juste !

     

    Pendant très longtemps, la Procure de Marseille fut la plus importante de la Société car c’est là que passaient presque tous ceux qui partaient pour l’Asie ou en revenaient, ainsi que des missionnaires appartenant à d’autres sociétés. Donc un très grand pourcentage des membres de la Société eurent l’occasion de connaître le P. Fabre et de profiter de ses services. Puis les transports évoluèrent à partir de la fin de la guerre : les missionnaires commencèrent à partir en avion, si bien que bientôt l’avion remplaça complètement le bateau et la Procure de Marseille devint inutile. Elle fut fermée et le P. Fabre fut nommé à Lille, où la Procure abritait principalement les édudiants des MEP qui suivaient les cours de l’université ou faisaient des stages d’initiation à la médecine, des connaissances qui étaient très utiles à beaucoup dans les stations de missions isolées de Chine ou des autres pays d’Extrême Orient. Le P. Fabre resta 2 ans à Lille, de 1968 à 1970. Puis cette Procure elle aussi fut fermée. Dans l’interview de lui dont nous avons déjà parlé et  où on lui demandait de parler de cette période de sa vie, il s’exprimait de façon concise et précise, sans fioritures, et il terminait par cette phrase : « J’ai toujours été au service des Procures. 2 ans à Hongkong, 10 ans à Saigon, 22 ans à Marseille, 2 ans à Lille avant d’aller à Montbeton et à Lauris (ce sont les deux maisons de retraite pour les Pères des Missions Etrangères). J’ai maintenant 90 ans et j’attends la mort. » On peut difficilement être plus concis et plus direct ! Cela ressemblait tout à fait au caractère du P. Fabre.

     

    Son abnégation et son obéissance étaient remarquables. Un épisode significatif le montre. Il ne connaissait qu’un peu d’anglais, nécessaire surtout à Hong Kong pour faire les commissions, prendre les billets de bateau ou de train. Il voulut apprendre le chinois, mais on le lui refusa. La raison ? « En Chine, racontait-il, les Sœurs de Saint Paul de Chartres, qui avaient un grand hôpital, avaient demandé un aumônier pour six mois. Un confrère était parti, puis avait refusé de revenir à la Procure, c’est pourquoi on ne m’a pas permis de me procurer un livre pour apprendre le Chinois, car le procureur de Hong Kong craignait que je quitte la Procure. » Il obéit sans même faire une remarque !

     

    Le Bulletin des Missions Étrangères mentionne que rarement le nom du P. Fabre tout au cours de cette principale période de sa vie, sauf à l’occasion d’une réunion de confrères, ou de sa visite dans une mission à l’occasion de ses vacances : on apprend ainsi, au détour d’un article du Bulletin, qu’il visita les ruines d’Angkor, au Cambodge, ou Pakhoi, en Chine.

     

    Il ne dilapidait pas l’argent de la société ! À la procure de Marseille, un jour, comme d’habitude, il avait été chercher au bateau des confrères qui arrivaient d’Asie. L’un d’eux, géologue, avait ramené dans sa valise des échantillons de diverses pierres et autres minéraux qui pesaient fort lourd. Les confrères demandèrent au P. Fabre de prendre un taxi. Pas question, car un taxi, cela coûte cher ! On porte les bagages à la main ! Les missionnaires prirent chacun une valise, et comme par hasard, ils lui laissèrent la valise pleine de cailloux. Il sua sang et eau mais, beau joueur, il la transporta. Il riait lui-même du bon tour qu’on lui avait joué et il racontait souvent cette histoire.

     

    LA  RETRAITE

     

    La Procure de Lille ferma en 1970. Le P. Fabre était encore jeune : 62 ans et capable de travailler. Le Supérieur Général lui proposa d’aller à la maison de retraite de Montbeton,  et de faire des prospections pour une aumônerie ou un poste qui lui permettraient de garder une certaine activité sacerdotale. En fait, il se retira d’abord à Lauris, de 1971 à 1997, puis à Montbeton de 1998 jusqu’à sa mort en 1999. Il assurait parfois des intérims, comme on le voit mentionné en 1977, où il était aumônier dans son diocèse d’origine de Rodez.

     

    Il passa donc près d’une trentaine d’années dans les maisons de retraite. Tout le monde le connaissait évidemment, non seulement dans la maison, mais aussi dans les villages environnants, car c'était un grand marcheur et chaque jour, matin et soir, il faisait une promenade. Et tout le monde se souvient de sa silhouette : chapeau colonial, éternelle pipe à la bouche (il en avait toute une collection dans sa chambre), allure rapide et décidée, verbe haut, il semblait indestructible. « L’ancien colonial type »,  résumait quelqu’un. Un peu coléreux et soupe au lait. Il avait une très belle voix : une « voix de bronze », disait-on (mais il paraît qu’il ne suivait pas beaucoup la mesure !). Des colonies, il avait aussi hérité de l’amour des jeux de cartes : il fallait absolument jouer tous les soirs après dîner et surtout ne pas le déranger à ce moment-là, et il n’aimait pas perdre !

     

    Des Procures, il avait gardé l’esprit de service : au réfectoire, il était un des rares à desservir la table, et quand, au début de sa retraite, il avait une voiture, il était toujours prêt à aller chercher des confrères à la gare. Et il aidait discrètement des confrères et des postes de mission avec son argent personnel : la mission de Kontum, où résidait son ami Paul Renaud, avait particulièrement ses faveurs. Quant aux Sœurs des Missions Étrangères, l’une d’elles me disait : le P. Fabre était l’un de nos bienfaiteurs particuliers. Tout cela sans bruit, on le sait seulement parce que des confrères en parlaient à l’occasion.

     

    Tous les témoignages mentionnent qu’il fit une fin extraordinaire. Il était atteint d’un cancer au colon et il le savait. Il ne changea pas pour autant sa manière de vivre, ni surtout ses habitudes de piété, car il était très pieux, d’une piété classique et qui n’avait rien d’ostentatoire. Entre autres, on le voyait tous les jours déambuler à grands pas en récitant le chapelet, il faisait l’édification de tous. Calme, pas paniqué, il mourut le 28 octobre 1999, à l’âge de 91 ans.

     

    « Il a passé sa vie au service des Missions dans un travail humble mais indispensable, celui des Procures. Une belle vie missionnaire », conclut un de ses confrères.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3480
    • Pays : Chine Vietnam
    • Année : 1933