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Anthelme EXCOFFON (1871-1955)

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    Encore “un héros trop oublié de notre épopée Coloniale”, comme s’intitulait un livre paru il y a quelques lustres... Le Père Anthehne Excoffon est le premier, au Laos, qui ait repoussé le plus loin les limites normales d’une vie de missionnaire (1871-1955). C’est le seul qui, jusqu’ici, au Laos, ait pu ajouter, à ses noces d’or, ses noces de diamant. Honneur à lui, qui a tenu si longtemps, si bien, si vaillamment, dans tous les postes qu’il a été appelé à occuper !

     

    Quand j’arrivais au Laos, il y avait déjà onze ans qu’il occupait le terrain (1894). Il était à Sieng Jun, sur le Mékhong, non loin de son frère Pierre, son aîné de 9 ans, qui était à Don Don. C’était un Savoyard, donc, de bonne race. Il était de Chignin, pays de Saint Anthelme, Evêque. Chignin ! Un pays qu’on n’oublie pas, quand on l’a vu une fois (et j’ai eu cette chance ! ) Pays de culture de vignes surtout. Le reste n’existe pour ainsi dire pas. La montagne qui marque la limite du pays, est haute, abrupte et dénudée : c’est résistant, c’est savoyard ! Elle n’a même pas de mousse pour amortir les chocs... C’est encore savoyard !

     

    D’excellente formation, de haute éducation, tant familiale que continuée au petit séminaire, le P. Excoffon a laissé une impression qui subsistera. Bien sûr, dans ses jeunes années, il était très dynamique et quelque peu explosif ; mais comme ses emballements finissaient toujours dans une charité touchante, jamais personne ne lui a gardé rancune de quelques vivacités. Autant son frère Pierre était calme, autant il était fulgurant. Il n’était pas, certes, de la tribu des “Béni oui-oui,” qui promettent tout et ne font rien. C’était au contraire, “ego contra”. Mais à la réflexion et le calme revenu, on était sûr d’avance qu’il allait faire ce qu’il avait d’abord refusé de toucher du bout du doigt. Mgr Cuaz aimait le constater en souriant finement : “Il a dit non ! donc il va le faire” Il savait se dompter et se rendre maître de ses nerfs.

     

    C’est de Sieng Jun que Mgr Cuaz l’envoya, avec un nouveau : le Père Perroudon, pour fonder une chrétienté à Khôrat, à ’extrême-sud de la Mission. Et jamais on ne revit le Père Perroudon qui s’épanouit là-bas... Après quelques années, le Père Anthelme put revenir au Laos, la Mission du Siam ayant pris en charge le poste et le vicaire. Il revint donc à Ubon renforcer le Père Dabin qui vieillissait et qu’il remplaça pendant quelque temps. Je lui demeure toujours reconnaissant de m’avoir rendu de charitables services, à moi qui arrivais dans la région, à 85 km d’Ubon. Pour les affaires avec l’Administration Siamoise et pour les commissions à faire en ville, il était d’une complaisance inépuisable.

     

    Il eut là à s’occuper de Thab Thai, de nombreuses annexes sur la Sémoun, de Ban Dun aussi quand on lui eut donné comme aides les Pères Burguière et Quentin : ils tenaient toute la région. Ensemble ils firent du bon travail, méthodique, et en profondeur. Qu’on était donc heureux de se retrouver ensemble autour de lui qui était la charité même et qui recevait avec tout son cœur ! Il aimait rire et les bonnes histoires le mettaient en une gaieté qui faisait plaisir à voir. On aimait se retrouver en sa compagnie. Homme de devoir avant tout, il n’a jamais reculé devant une obligation. J’ai assisté plus tard à ses catéchismes, à Paksé. Quelle patience ! Quelle clarté dans tous les détails, répétant inlassablement ce qu’il voulait faire entrer dans la tête de ses auditeurs et faire passer dans leur conduite !

     

    Par suite de circonstances dont je ne me rappelle plus le détail, il fut appelé à Nong Seng (l’Evêché) où il. prit le poste en mains. En 1918 le Père Xavier Guego mourait ; il fallait trouver quelqu’un pour lui succéder à la tête de l’importante chrétienté de Sing Vang, composée de Laotiens et d’Annamites ; en fin de compte le choix s’arrêta sur le P. Anthelme ; il se dévoua à ses nouveaux chrétiens, en même temps qu’il apporta tous ses soins à la formation des Religieuses Amantes de la Croix du nouveau Couvent de Sieng Vang ; c’est dans ce couvent de Sieng Vang que furent formées les deux religieuses qui le 26 décembre 1940 devaient choisir de verser leur sang plutôt que d’abandonner la religion du Dieu Créateur. En 1930 le Père Anthelme monta à Vientiane prendre la succession du Père Célestin Delalex, un Savoyard lui aussi, ou plus exactement du Père Thibaud. Il eut du travail qu’il mena vigoureusement, à son habitude. En 1935, nous étions prêts à passer la région aux Oblats de Marie ; le Père Anthelme prit sa canne, et s’en fut, en dépit des ans, avec Mgr Mazoyer O.M.I. jusqu’à Luang Prabang et même en Birmanie pour faire connaître au nouveau Préfet apostolique de Vientiane et Luang Prabang toute la Mission du nord. La bonne entente, l’estime réciproque, la gaieté présidaient à tous leurs voyages et à toutes leurs décisions.

     

    Laissant Vientiane aux Oblats, le Père Anthelme s’en vint, par la suite, reprendre la direction du poste d’Ubon... Mais les relations entre la France et le Siam se gâtaient. Les missionnaires français de la partie siamoise du Vicariat furent tous expulsés le 28 novembre 1940. Durant l’exode, le Père Anthelme fut insulté, frappé, et à Bang Moukh, en face de Savannakhet, fut jeté dans une pirogue, et prié de passer le Mékhong, en compagnie d’une Sœur française de Saint-Paul de Chartres, chassée comme lui. Ils abordèrent à grand’peine à Savannakhet....

     

    Il fut bientôt nommé à Paksé dont il s’occupa jusqu’en novembre 1944. A ce moment-là, le Père Bayet, lui aussi expulsé du Siam, fut envoyé pour le remplacer. Le Père Anthelme accepta alors, d’aller missionner à Paksong sur le plateau des Bolovens. A cette occasion, devant ce dévouement toujours prêt, et ce nouveau départ “ad gentes”, le Père Bayet voulut honorer le nouveau partant de 76 ans, en lui baisant les pieds, comme on fait à la Rue du Bac, lors du départ de jeunes missionnaires. Et ce fut allègrement que le P. Anthelme, s’en fut au plateau des Bolovens.

     

    En 1944, on fêta ses noces d’or à Paksé. Elles donnèrent lieu à des fêtes magnifiques, présidées par Mgr Gouin, Vicaire apostolique démissionnaire, dont le Père Anthelme avait été le Provicaire. Toute la Colonie française, très nombreuse, y prit part, manifestant son admiration et sa reconnaissance pour le vieux missionnaire, usé au service de tous. Aussi, les Français qui l’aimaient beaucoup, le taquinaient gentiment et répétaient ses intransigeances verbales : “Un point. C’est tout !” — “C’est comme ça parce que c’est comme ça !” Les malins, jouant sur son nom l’appelaient “le Père Jusqu’au fond !”— D’autres, — en un langage de “Stalag” — disaient même : “le Père Pettseck “. Et ça ne le vexait nullement : “C’est pourtant vrai !”, convenait-il.

     

    Il était encore aux Bolovens lors du coup des Japonais le 9 mars 1945. Les occupants de la Province de Paksé étaient convenables et leur attitude différait totalement de celle de leurs congénères de Thakhek qui se montrèrent particulièrement cruels et inhumains, torturant, massacrant civils et militaires Français, pour finir par fusiller Mgr Gouin et Mgr Thomine, sacré depuis quatre mois, et le Père Thibaud, et le Père Fraiz : un anéantissement complet qui ne laissa que des ruines. Pendant que nous étions tous internés à Paksé par les Japonais, le Père Anthelme était autorisé à rester dans son poste. Les Japonais ne le brimèrent pas. Il racontait qu’il vit un jour un soldat Japonais le regarder sur sa véranda et lui adresser la parole. Le Père fit comprendre qu’il ne saisissait par le sens des paroles. Alors le Japonais fit un grand signe de croix ; “Etait-il chrétien ? Je ne sais. En tout cas j’étais heureux de lui envoyer ma bénédiction, soulignée d’un sourire.” Souriant également, le Japonais se retira en saluant. Au bout de deux ou trois mois il dut cependant revenir à Paksé, sur l’ordre des Japonais, et le dimanche il s’en allait dire la messe aux soldats Français internés.

     

    En mars 1946, le Père Bayet devant aller s’installer à Thakhek pour pouvoir diriger plus facilement la Mission, demanda au Père Anthelme d’assurer à nouveau la direction du poste de Paksé. Puis il s’en revint à Ubon comme aumônier des Religieuses indigènes Amantes de la Croix ; il s’acquitta avec grand soin de cette charge de 1948 à 1951.

     

    La vieillesse ennemie le pressant, il dut partir pour France ; mais il gardait toujours au cœur l’espoir de revenir. Ayant dû, à mon tour, aller en France, je le revis dans sa petite patrie, son Chignin tant aimé. Il s’en fut ensuite, dans la région de Toulouse, chez des Frères, comme aumônier d’orphelins s’occupant d’agriculture... Mais définitivement, la fatigue le vainquit : il fallut rendre les armes…

     

    Il entra à Montbeton, où il fêta ses noces de diamant et acheva de vivre le peu qui lui restait à vivre, et mourut, à 84 ans, dans les bras du Père Boher, un ancien du Laos également. Et il repose — et se repose enfin — dans le cimetière des Pères, décédés au sanatorium, en attendant la Résurrection.

     

    Ayant vécu 40 ans plus ou moins près de lui, je puis lui rendre ce témoignage que c’était un excellent confrère, un grand travailleur, très apostolique, charitable sans limites, d’un cran inlassable. Même quand il “fusait” (est-ce qu’on ne poussait pas un peu à la roue ?) il était délicieux !

     

    Euge, serve bone, et fidelis, intra in gaudium Domini tui !

    • Numéro : 2133
    • Pays : Thaïlande Laos
    • Année : 1894