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Pierre EXCOFFON (1862-1926)

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    M. EXCOFFON (Pierre) né à Chignin le 11 mars 1862. Entré laïque au Séminaire des Missions-Étrangères, le 2 septembre 1882. Prêtre le 26 septembre 1886. Parti pour le Siam le 17 novembre 1886 ; au Laos en 1899. Mort à  Nongseng le 30 mai 1926.

    Le 29 mai 1926, veille de la Très Sainte Trinité, s’éteignait à Nongseng, après quarante années de labeur, un des ouvriers de la première heure au Laos, M. Pierre Excoffon, né à Chignin, diocèse de Chambéry. Il était le cinquième enfant de Louis Excoffon et Jeanne Flavenin, braves cultivateurs, qui virent s’aligner à la file au foyer ancestral treize enfants, dont deux seront missionnaires et une fille, religieuse aujourd’hui aveugle dans un couvent de Saint-Jean-de-Maurienne.

    Il est à peine besoin de dire que dans une famille paysanne aussi nombreuse, religion et travail marchaient de pair. Bien avant l’aurore on était debout et tout le jour on travaillait ferme ; puis le soir venu, on faisait la prière en commun. Aussi Dieu répandait largement ses bénédictions, et avec l’union fraternelle, une honnête aisance régna toujours au foyer.

    De bonne heure, petit Pierre accompagna son papa à l’église, au banc des chantres ; et là, devant le bon Dieu, il fallait bien se tenir, sinon on recevait sur les doigts. Cependant, nous dit un témoin bien renseigné, certaine ivraie poussait avec l’âge dans l’âme de l’enfant : au papa, il dérobait des petits sous destinés au Denier de Saint-Pierre — il les rendra plus tard — et à ses frères et sœurs il fit plus d’une niche ; devenu enfant de chœur, il n’était guère plus sage que la plupart des camarades de la « corporation » et sa petite tête avait souvent de la girouette la capricieuse mobilité. Mais du lutrin, le chantre Louis avait tout remarqué et de retour à la maison, notre petit dissipé recevait une verte correction dont la moindre et la plus courageusement supportée, quoique mortifiante, était : « Pierre baise la terre » et par trois fois petit Pierre baisait la terre. Ah ! ce geste de baiser la terre, notre grand Pierre le renouvellera souvent plus tard, quand cavalier par force, le long des sentiers ravinés du Laos, dans un de ces courts moments de vie contemplative où l’on s’oublie et où l’on oublie tout, il dégringolera un peu précipitamment de sa monture en se répétant l’ordre paternel : « Pierre baise la terre. » Oh ! cela arrive à tout le monde, mais à notre confrère, plus souvent peut-être qu’à son tour.

    L’adolescent avait treize ans et, tant de lui-même que de la part de ses parents, il n’avait d’autre ambition que de continuer le dur mais sain métier des aïeux en conduisant à la charrue « les deux grands bœufs blancs marqués de roux ». — Dans le vieux temps, il aimait à nous chanter ça, et il chantait juste. — Mais un jour d’automne, arriva à la maison l’oncle d’un de nos confrères, naguère Procureur à Singapore, qui dénicha le petit Cincinnatus pour l’aiguiller vers des destinées plus hautes et plus nobles, au petit Séminaire de Saint-Pierre d’Albigny.

    Dans la nouvelle carrière, le jeune élève apportera, à défaut de qualités très brillantes, une intelligence bonne ordinaire renforcée d’un grand bons sens avec de la ténacité dans la volonté. A la porte de la maison de Dieu il laissa presque toutes ses malices d’antan. Pierre fut un bon élève aimé et estimé de ses maîtres.

    Quand à la fin de sa rhétorique, il aura sollicité son admission au Séminaire des Missions-Étrangères, le vieux Supérieur d’Albigny le regrettera et le disputera à M. Rousseille ; l’aspirant Jean-Marie Martin, futur missionnaire du Tonkin interviendra alors et un nouveau « conscrit viendra se ranger sous la lumière » au début de septembre 1882.

     

    Pendant quatre ans, le nouveau confrère se montra assidu, travailleur, respectueux de la règle, ne se distinguant pas autrement du commun des aspirants que par cette tendance, qu’il aura durant tout le cours de sa vie, à tenir peu de place, à faire peu de bruit.

    Ordonné prêtre le 26 septembre 1886, il reçoit, avec la soumission joyeuse qu’il montra toujours et partout, sa destination pour le Siam, et le 17 novembre il s’embarque à Marseille, en compagnie de M. Matrat destiné à la même Mission.

    Débarqué à Bangkok fin décembre, il est désigné aussitôt par Mgr Vey pour le Laos. Et voilà un homme heureux ! M. Dabin, commissionnaire cette année-là de ses confrères laotiens, est là qui active les préparatifs de voyage. Quand tout est prêt, fin janvier, nos deux missionnaires, à cheval, tantôt précédés, tantôt suivis par les charrettes laotiennes s’achemi-nent lentement, en vingt-huit ou trente étapes, vers Oubone, premier centre chrétien en pays laotien.

    M. Prodhomme, provicaire et supérieur, accueille nos deux voyageurs et aussitôt donne au nouveau confrère sa destination pour le Nord. Il l’annonce en ces termes au P. Xavier Guégo, chargé de toute la région du Mekong : « Je vous adjoins comme compagnon le P. Excoffon récemment arrivé. Soignez-le bien. La chose sera facile, car il me paraît de bonne constitu-tion. Au besoin, vous ferez bien de le consulter, car le gaillard me semble passablement ferré en théologie. »

    Du centre sud au centre nord de la mission du Laos, il y a dix fortes journées de marche que l’on fait ordinairement moitié par voie de terre, moitié par voie fluviale. En fin d’avril 1887, le compagnon promis au P. Xavier et qui jusqu’au bout sera « l’ami Pierre » tout court, débarque à Nongseng qui n’est encore qu’un tout petit village d’une douzaine de maisons, la plupart encore catéchumènes. Une minuscule maison laotienne sert de chapelle aux fidèles et de pied-à-terre aux missionnaires de passage. Khamkom est à trois kilomètres à l’intérieur ; c’est là la première station, comme ce sera la dernière, du long pèlerinage de notre mission-naire. Durant quarante années, dix fois il changera de résidence. La confiance de ses supérieurs l’appellera aux quatre coins du Laos, jusqu’aux confins éloignés de la Mission de Siam pour débrouiller une situation embrouillée ; toujours il sera prêt. Animé d’un grand esprit de foi, et ceint de sa ceinture de sûreté, l’obéissance, il ira toujours et partout de son même pas calme et sûr, sans heurt, sans à-coup, comme sans bruit, sans éclat. Il s’accommo-dera de tout, content toujours. Il n’a rien du torrent impétueux qui descend des montagnes ; c’est le cours d’eau qui doucement coule dans la plaine en fécondant ses rives.

     

    A Khamkom, après quelques brèves leçons de laotien, données entre deux pérégrinations par son nouvel ami M. Xavier Guégo, on le trouve assez fort — il fallait aller vite de ce temps — pour aller à soixante-dix kilomètres à l’ouest, prêter main forte à un confrère débordé de travail. Auprès de M. Combourieu, notre provicaire actuel, il se perfectionne en langue, se forme à la pratique du ministère des âmes et, au bout d’un an, va plus loin prendre la direction d’une chrétienté naissante. La bonne semence a germé sur un sol généreux et donne de beaux épis ; la chrétienté de Champhen grandit et prospère ; le Père la dote d’une église et d’une résidence. Puis, il veut conquérir quelques villages « Sô » des alentours ; pendant deux ou trois ans, à de courts intervalles, il viendra s’y épuiser en de vains efforts ; c’est un terrain rocailleux qui ne donne rien et le Père écrit : « Mes finauds n’ont pas le désir du désir de désirer. » Il secoue sur la terre « sôtte » la poussière de ses souliers pour aller à quatre-vingts kilomètres plus à l’ouest amorcer deux stations qui ne répondront pas pleinement à ses espérances ; mais quelques familles fidèles à la grâce sortiront de là pour aller à quelques pas donner naissance à la chrétienté de Phonsung, aujourd’hui desservie par le P. Antoine, premier prêtre laotien. En fin de mai 1894, il est rappelé sur le Mekong, à Dondon, jolie paroisse de 600 âmes ; et échange désormais le cheval pour la pirogue. — Cela lui va beaucoup mieux. — Outre la paroisse, il y a une école de jeunes catéchistes. Le Père lui donnera le meilleur de son temps, et essaiera même de faire de ces enfants issus de parents nouvellement nés à la fois des élèves de latin. Hélas ! c’était prématuré, et après dépense d’argent et d’efforts et deux changements successifs de professeurs, il faudra licencier ces petits indisciplinés et attendre des temps plus mûrs.

    Dans la deuxième année de son séjour à Dondon, notre P. Pierre eut une grande joie : son frère Anthelme vint l’y rejoindre et, par décision du Supérieur, se fixer non loin, dans ce même poste de Khamkom où lui-même avait débuté. « Cor unum et anima una » paraît bien avoir été leur devise, car rarement deux frères surent si bien s’aimer et s’entr’aider.

    A Dondon, construction d’une nouvelle, église et d’un presbytère qui réduisent le pauvre Père à sec, et départ précipité pour la colonie lointaine de Khorat où il passera deux années « d’exil » (1907, 1908). De 1909 à 1912, on le trouve à Oubone où il donne la main à son frère comme un simple vicaire, puis atteint d’une indisposition qui ne le quittera plus jamais, — diarrhée chronique — il part pour Honkong, où en désespoir de convalescence on l’embarque pour France. A part le ravage fait par l’esprit du temps, il trouve la Savoie plus belle que jamais.

    Deux années de bons soins et l’air vivifiant des montagnes lui ont rendu une belle santé. Il entend le tocsin de la grande mobilisation et s’empresse de revenir remplacer ceux qui partent. Oubone le revoit fin 1914, puis Banbua, poste de M. Burguière. Les années 1915 et 1916 le trouvent à Bassac, extrême sud de la Mission, sur le Mekong. Mais ce poste est réputé malsain ; le Père y perd bientôt le reste de ses belles couleurs apportées de France. Il regagne la région du Nord, se fixe de nouveau à Khamkom qu’il ne quittera plus : mais la fièvre, non plus ne le quittera plus, elle sera sa compagne intermittente jusqu’à la mort. Diarrhée chronique, paludisme, anémie, perte quasi totale de la vue, deux opérations de la cataracte qui ne lui laisseront guère que la moitié d’un bon œil, tous ces maux réunis, avec d’autres encore, font de notre bon P. Pierre comme une personnification de la souffrance et un squelette, mais un squelette toujours debout.

    Ces dix dernières, années ne seront ni les moins belles ni les moins fructueuses et pour lui et pour nous. Il a parcouru tout le Laos et le Siam ; il a appris beaucoup et beaucoup retenu ; il a été le compagnon des tout premiers missionnaires. Je ne crains pas de dire que nul ne connut mieux le Laos chrétien. On le consultera souvent, et il sera notre grand informateur.

     

    Dieu diversifie ses dons, dit saint Paul, et rarement les donne tous au même. M. Pierre Excoffon, lui, n’avait pas celui de la parole publique. Dans les réunions en groupe, il, parlait peu mais écoutait. Dans l’intimité, de deux, de trois ou chez lui, il était à son aise ; il causait agréablement, joyeusement, laissant parler les autres à leur tour et les faisant même parler. Son air de bonhomie, de simplicité, attirait les confrères et sa maison, à une distance de petite promenade de Nongseng, devenait souvent le rendez-vous de tous les hôtes de l’évêché en attente du bateau qui ne passe qu’une fois la semaine, ou en quête d’un bon conseil, d’une parole consolatrice. Tout nous attirait chez le P. Pierre. Notre jeune évêque lui-même, quand il n’était pas en randonnées de jubilé ou de confirmation, aimait à y aller chaque dimanche soir y secouer la poussière de la semaine et s’y rafraîchir. Oh ! la fontaine du P. Pierre, elle donne de la si bonne eau ! Et l’évêque qui sait qu’il condamne à la meule perpétuelle un vieillard couvert d’infirmités qui voudrait s’envoler vers un frère ami pour y sanctifier ses derniers jours dans une pieuse retraite, l’évêque, dis-je, le lundi matin redevient simple missionnaire et visite les chrétientés extérieures de son bon Père. Aujourd’hui que le bon vieillard n’y est plus, l’évêque vous écrit encore : Demain, je pars visiter les postes du P. Pierre. »

    Cependant, notre confrère n’avait pas que des qualités ; il avait aussi ses petits défauts. Comme son illustre compatriote d’Annecy, il n’avait pas trouvé la douceur dans son berceau et parfois — oh ! rarement — il cédait à un mouvement ou d’impatience ou de vivacité. Dans nos réunions de Nongseng, s’il arrivait que la conversation déviât un peu et menaçât soit de léser l’autorité soit de froisser la charité, alors vous voyiez Père Pierre, si doux d’ordinaire, se soulever les épaules et d’un ton sec comme un petit pétard, vous décocher à tous et à chacun, avec un regard terrifiant, des mots tels que ceux-ci : « Çà suffit, le Supérieur a parlé » ou cet autre assez habituel : « C’est agaçant. » Bien souvent, Pierre ayant ainsi parlé, la question avait fini d’être entendue.

     

    Je dois esquisser, au moins en quelques lignes, le portrait de notre regretté confrère. Au physique, grand et maigre ; par suite de sa myopie précoce et toujours croissante, il porte la tête et les épaules toujours penchées en avant. Au moral, c’est aussi cela. Penché, il l’a été avec tous ses supérieurs, non certes pour faire des courbettes — il les eut assez mal faites — mais pour acquiescer à tous leurs ordres, je dirai même leurs désirs ; penché vers ses confrères pour les consoler bien souvent, comme je l’ai déjà dit : « Amator fratrum ». Toute sa vie, il s’est penché vers les petits ; il aimait à leur apprendre à épeler l’abécédaire, à lire, à écrire, à chanter. Avec quelle patience il leur faisait le catéchisme, répétant six fois, huit fois la même phrase, mot par mot, puis membre de phrase par membre de phrase. Quand à une interrogation arrivait une réponse à faire sortir de leurs gonds les portes de l’Eglise, lui, il soulevait doucement ses deux longs bras et disait en souriant : « Trop fort ! » Je m’imagine que le Saint Curé d’Ars devait avoir de ces sortes d’impatience. Il s’est penché aussi sur ses chrétiens qu’il aimait. De Khamkom, paroisse autrefois tiède au moins de réputation, il a fait une paroisse bien passable. N’ayant jamais été grand prédicateur, il ne leur tenait pas de grands discours mais il leur causait avec son cœur. Son cœur s’est penché surtout sur les malheureux, les malades, les éclopés que souvent il soignait lui-même. A certaines époques de l’année, sa vérandah était une véritable clinique où tout le monde venait. Pour tous il a été le bon pasteur, bon jusqu’à tout pardonner à tout excuser.

    Sa santé, depuis vingt ans chancelante, allait déclinant de jour en  jour. Mais on avait vu si souvent le grand roseau courber la tête et la relever toujours, qu’autour de lui on s’imaginait à peine qu’il pût se rompre bientôt. O ironie des choses ! Lui qui plus que tout craignait le froid, au point de porter en été au temps des plus grandes chaleurs une flanelle, fut terrassé par la vague de chaleur qui nous a atteint tous dans les derniers mois du printemps. Se sentant fléchir, il faisait atteler ses deux petits bœufs laotiens et, en route pour Nongseng. Après que les bons soins de M. Malaval et de Mère Ursule l’eurent légèrement ranimé, en même équipage, il reprit le chemin de la maison. La messe de la Pentecôte fut la dernière célébrée à l’autel Saint-Joseph. A la communion, épuisé, à bout de forces, il s’y prend à trois fois, puis s’assied pour la distribution de la communion aux fidèles. Le lendemain lundi, ayant un mariage à bénir, il se traîne comme il peut à l’église et, assis, bénit les époux, mais ne dit pas la messe. Le mardi soir, se sentant plus mal, il fait appeler M. MalavaI qui arrive fort tard dans la nuit, le confesse et l’emmène à Nongseng. C’était l’adieu à Khamkom.

    Le jeudi, apparence de mieux. Le malade peut dire sa messe comme d’habitude à la chapelle de l’évêché ; de même le vendredi. Le roseau semble donc relever la tête et tout danger prochain semble conjuré. Sur le soir, M. Malaval se disposant à partir pour remplacer à Siengvang le P. Anthelme, en tournée de confirmation à la suite de Sa Grandeur, le malade demande à se confesser à nouveau et insiste pour recevoir l’Extrême-Onction qu’on ne juge pas à propos de lui donner, ne le trouvant pas en réel danger. On se serre la main et l’on se dit au revoir.

    Au sommet de son dur calvaire, notre moribond n’aura auprès de lui aucun de ceux qu’il a le plus chéris : absent, son cher frère Anthelme ; absent, son évêque le visiteur habituel ; absent, M. Malaval, le confident de son âme ; absents aussi les vieux amis et anciens com-pagnons d’arme de quarante années et plus, et durant cette dernière nuit du 28 mai, si chaude, comme saint Paul, il a dû se dire : « Christo confixus sum cruci. »

    Le matin du 29, il voulut tenter un suprême effort pour dire encore ­sa messe ; mais ses forces le trahirent et il se recoucha. Vers deux heures de l’après-midi, il fut pris d’une très forte crise de fièvre (41º5). M. Paulin, curé de la cathédrale, lui donna l’Extrême-Onction ; la communauté vient se joindre aux prières et M. Boher appelé arrive juste à temps pour lui appliquer l’indulgence « in articulo mortis ».

    A 6 h. 45, l’agonisant — oh ! le beau dernier geste ! — joint de lui-même ses deux mains et sans bruit « qualis vita talis mors », rend sa belle âme à Dieu.

    Le lendemain, à 5 heures du soir, assistaient à ses funérailles, M. l’Administrateur français de la province de Thakhek avec son personnel et le Commissaire siamois de Lakhon. Au cimetière de la Mission repose maintenant, attendant la Résurrection, le vénéré fondateur de la Mission du Laos, Mgr Prodhomme, entouré de ses deux bons ouvriers de la première heure : le P. Xavier Guégo à droite et le P. Pierre Excoffon à gauche. Requiescant in pace.

    • Numéro : 1713
    • Pays : Thaïlande
    • Année : 1886