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Jean-Marie ÉVRARD (1914-1988)

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    • ÉVRARD Jean-Marie, diocèse de Sens, Yonne
    • Né le 9 mars 1914 à Tonnerre, diocèse de Sens, Yonne
    • Entré aux Missions Étrangères le 17 février 1937
    • Prêtre le 20 décembre 1947 — Destination pour le Laos
    • Parti le3 avril 1948
    • Décédé à Lauris le 30 juillet 1988

     

    Jean Évrard naquit à Tonnerre (Yonne), le 9 mars 1914. Son père, médecin, et sa mère étaient d’excellents chrétiens originaires de Lorraine ; la guerre terminée, ils revinrent habiter Nancy. Jean Évrard fit ses études primaires ainsi que les classes de sixième et de cinquième au collège Saint-Sigibert de Nancy. Très timide mais pieux et consciencieux dans son travail, il n’arriva cependant pas à maîtriser l’orthographe de la langue française — qu’il continua à ignorer pendant toute sa vie — et le latin brava ses patients efforts. Pourtant le jeune Jean pensait déjà au sacerdoce, et il obtint de poursuivre ses études à l’école apostolique de Florennes, en Belgique, jusqu’à la classe de première incluse.

     

    Pendant les vacances scolaires, la famille Évrard avait coutume de se rendre en Savoie, à La Clusaz. Là, malgré une jambe quelque peu atrophiée des suites d’une poliomyélite contractée en bas âge, Jean et ses deux sœurs faisaient de belles promenades en montagne. Jeune homme, Jean fit même de l’alpinisme, et il gardera toute sa vie un souvenir émerveillé de la beauté des Alpes.

     

    Sa première terminée, Jean entra en septembre 1933 au noviciat des Oblats de Marie Immaculée. Il s’y montra pieux, dévoué, très consciencieux, mais d’une timidité telle que parler en public, par exemple lire au réfectoire, le rendait malade, si bien que le jeune homme, en pleine dépression nerveuse, dut quitter le noviciat en juillet 1934. Il se reposa et, à la rentrée scolaire, obtint d’attendre sa feuille de mobilisation en suivant les cours de philosophie au collège Saint-Sigisbert de Nancy.

     

    Son service militaire terminé, Jean demanda à être admis au séminaire des Missions Étrangères. Il entra donc à Bièvres à la rentrée de février 1937. Hélas, deux ans plus tard, il était de nouveau mobilisé, et ce fut la guerre.

     

    Jean Évrard eut le malheur d’être fait prisonnier. Il fit partie, avec son compagnon de séminaire Roger Ragazzi, d’un commando qui travaillait dans une ferme d’État en Prusse Orientale, non loin de Königsberg. Jean n’avait pas changé de caractère : toujours dévoué, il mettait en commun tout ce qu’il recevait pour améliorer son ordinaire. Sa nervosité n’avait pas disparu, elle le faisait même surmonter sa timidité, et ses « prises de bec » avec les Allemands ne se comptaient pas. Avec ses camarades de captivité il lui arrivait également de s’énerver, il sortait alors en claquant la porte, puis rentrait souriant quelques minutes plus tard. Jamais il ne garda rancune envers personne.

     

    Rentré de captivité, Jean revint terminer son séminaire. Il était alors âgé de trente et un ans, et les années de travail en Allemagne l’avaient marqué, aussi les jeunes l’appelaient-ils « le vieux ». Pour beaucoup, Jean vivait sans bruit, inaperçu, sa timidité l’empêchant de faire connaissance avec tout le monde, et sa docilité le faisant passer pour un « séminariste modèle ». Pourtant quelques-uns de ses confrères découvrirent qu’il avait un cœur d’or, et qu’il lisait beaucoup, un peu de tout : de la théologie, mais aussi de la politique, de la mécanique, de l’histoire, de la géographie, etc. En conversation, il lui arrivait de développer des théories que ses auditeurs avaient parfois du mal à suivre.

     

    Jean Évrard fut ordonné prêtre le 20 décembre 1947. Grand amoureux de la montagne, il aurait désiré partir au Tibet, il reçut sa destination pour la mission du Laos.

     

    Cette mission avait débuté lorsqu’en 1880 le Vicaire apostolique de Siam envoya deux missionnaires au « Pays du Laos ». L’évangélisation fit de rapides progrès, et en 1889 Rome créa le vicariat apostolique du Laos. Cet immense territoire de quelque 350.000 km2, actuellement divisé en huit diocèses, se trouva à cheval sur deux pays, le Siam et le Laos, par Suite de l’accord franco-siamois de 1907.

     

    En 1948, lorsque Jean arriva dans cette mission du Laos qui couvrait encore un territoire d’environ 250.000 km2 faisant partie, soit de la Thaïlande, soit du Laos, le Vicaire apostolique, Mgr Bayet, résidait un mois au Laos, un mois en Thaïlande. Ce dernier envoya Jean étudier la langue en compagnie de Georges Rassinier à Siengvang, sur la rive laotienne du Mékong, où vivait M. Marchi.

     

    M. Marchi, né en Corse en 1878, était alors âgé de soixante-dix ans et avait vécu seul quarante-cinq ans dans cette mission. Atteint d’une dysenterie tenace, il ne mangeait que des légumes bouillis agrémentés d’un peu de viande séchée « comme on le fait en Corse ». La recette était sans doute mal suivie, car la viande prenait alors les qualités du caoutchouc. M. Marchi la mâchait consciencieusement, dans la mesure où les quelques dents qui lui restaient le lui permettaient. Grand ascète, il était habitué à ne rien dépenser et pratiquait une pauvreté farouche. Il garda pendant près de cinquante ans sa soutane d’ordination, qu’il ne mettait d’ailleurs guère, se confectionnait lui-même des soutanes, créant ainsi de nouvelles formes de vêtement ecclésiastique. Ses chaussures avaient « leur droit de regard » tantôt ici, tantôt là. Les visiteurs de M. Marchi étaient surpris par le règlement de la maison : interdiction de parler pendant les repas et pendant le couvre-feu, qui durait de 20 h jusqu’après le petit déjeuner.

     

    Jean resta trois mois avec M. Marchi, devant se contenter de l’ordinaire du curé du lieu. Il ne s’en plaignit pas, il ne se plaignait jamais de rien. Mais il y eut des heurts avec le curé. Jean était alors « fou » de scoutisme. Sur ce sujet, il était intarissable. À l’en croire, le scoutisme allait convertir l’Asie. Ces discours eurent le don d’énerver M. Marchi qui n’avait eu connaissance du scoutisme que par des racontars sur les scouts thaïlandais, accusés pendant la guerre d’être devenus une force paramilitaire. Le règlement de la maison empêchait certes ces heurts de se prolonger longtemps. Mais pour Jean, le choc de l’arrivée fut rude.

     

    Jean alla continuer l’étude du laotien à Savannakhet, puis à Khampeng. En 1950, lors de la division de la mission, Jean resta au Laos. Il changea de poste assez souvent, sa nervosité et la déception lui faisaient demander son changement, ses nombreuses lectures lui donnant toujours des idées nouvelles qui, à l’essai, s’avéraient trop souvent impraticables. De plus, à cette époque, le Laos était en guerre, et parfois le Vicaire apostolique jugeait préférable d’éloigner ses missionnaires des troupes communistes. Aussi en treize années coupées de trois séjours en France, Jean occupa-t-il huit postes différents. Il vécut donc à Thangam d’avril 1949 à octo­bre 1950, puis à Natakhet jusqu’en mai 1951, puis à Kampheng jusqu’en 1953, puis à Huei Phek jusqu’en décembre 1955, puis à Paksong jusqu’en novembre 1961, puis à Donmakba jusqu’en avril 1966, puis à la procure de Thakhek et à Simang jusqu’à son retour définitif en France en 1973.

     

    Malgré ses handicaps et ses nombreuses absences, Jean était très aimé de ses chrétiens, et il eut de nombreux catéchumènes qu’il mena jusqu’au baptême, car son cœur d’or faisait oublier le reste. Il était handicapé, il avait un défaut de prononciation qui était cause qu’on le comprenait mal, ce qui le peinait et parfois l’énervait. Il boitait, et il eut de très nombreux accidents, certains furent fort graves. On ne peut compter ses chutes de bicyclette ou de mobylette qui le laissaient invalide un jour ou deux. Ayant vu un de ses confrères boucher les trous de la tôle des fûts de carburant en laissant tomber des gouttes de cire chaude, il voulut en faire autant, mais il approcha trop la flamme du carbure, et le fût explosa. Il en eut la face fendue sur le côté, du front au menton. Pour le panser, il dut accepter le sacrifice de la barbe, et il sortit de l’hôpital la tête bandée d’un côté, et le reste de couleur rouge tirant sur le violet très foncé.

     

    L’accident le plus grave se produisit en 1958. Jean avait une mobylette sur laquelle il pouvait circuler à condition de ne pas tourner à gauche. Un jour, à Thakhek, suivant un confrère, il essaya de réussir là où il avait l’habitude d’échouer. Grand mal lui en prit, car sa mobylette vint s’écraser contre un arbre. Jean se releva souffrant d’une épaule. Un médecin déclara que ce n’était rien, et malgré les cris de protestation du patient, fit exécuter au bras plusieurs moulinets pour s’assurer qu’il n’y avait rien de cassé. Mais les douleurs de Jean empirant, on dut le mener à l’hôpital de Vientiane où les médecins constatèrent une fracture de la tête de l’humérus. Jean retourna donc en France où il subit une grave opération, car non seulement la tête de l’humérus était cassée, mais les moulinets du médecin de Thakhek avaient éparpillé les escarbilles. Il revint dans sa mission en bonne santé, quoique claudiquant de plus en plus.

     

    À Thakhek où il fut aide-procureur, comme à Paksong, poste situé à 1.000 m d’altitude sur le plateau des Boloven, nombreux furent les confrères qui profitèrent de son dévouement, ne tenant pas compte de ses brusques accès de colère, d’ailleurs vite apaisée. Lorsque les événements l’obligèrent à quitter le Laos en 1973, tout le monde, surtout les chrétiens, le regretta.

     

    En France, son état de santé le fit désigner pour la maison de Lauris, mais il n’y resta pas longtemps. Ayant un cousin curé à Romans, dans le diocèse de Valence, Jean demanda et obtint de lui être adjoint. À Romans, Jean se dépensa surtout en allant visiter les malades et les vieillards. Son bon cœur lui fit faire des merveilles, et les habitants de cette ville ne sont pas près de l’oublier.

     

    En juillet 1985, son cousin étant changé de poste, Jean revint à Lauris. Toujours discret, il était attentif à se rendre utile par de petits services, la vaisselle en particulier, et il faisait chaque jour une longue marche de deux ou trois heures à bonne allure, habitude qu’il conserva tant que ses forces le lui permirent. En 1987, il dut être opéré d’une tumeur à l’estomac. Rentré à Lauris, il reprit des forces, puis à la fin de l’année 1987, le cancer gagna le foie. Il fit alors plusieurs séjours en clinique pour chimiothérapie et radiothérapie : le traitement était destiné à lui épargner des douleurs insupportables, mais non à le guérir, car il n’y avait plus rien à faire. Il se rendit compte peu à peu qu’il n’y avait plus d’espoir, et demanda à être exactement renseigné sur son cas. Il fut mis clairement au courant, et il accepta le sacrement des malades qui lui fut donné à la chapelle de la maison en présence de la plupart des confrères de la communauté. Il accepta alors son sort avec assez de sérénité. Il dut bientôt s’aliter, et une hémiplégie survenue à gauche l’immobilisa complètement. Après une dizaine de jours où il parut de moins en moins conscient, il s’éteignit, asphyxié, les poumons envahis par le cancer, le 30 juillet 1988, vers 9 h 30. Il avait pu recevoir l’Eucharistie jusqu’à la veille de sa mort.

     

    Le P. Vignalet vint présider les obsèques. Une partie de la famille était présente, ainsi que son cousin, le P. Dessilleuls, qui évoqua son ministère à Romans.

     

    Rien pour lui n’a été simple ni facile, et c’est avec beaucoup de peine qu’il parvint à devenir Lao au milieu des Lao. Son courage, sa persévérance pour y parvenir furent ceux qu’il avait démontrés depuis sa plus tendre enfance pour vaincre la maladie, puis sa timidité, et ensuite les événements qui retardèrent tant son ordination et son départ en mission.

     

     

     

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    • Numéro : 3815
    • Pays : Laos
    • Année : None