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Henri ESCANDE (1875-1954)

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    “Depuis l’âge de 10 ans je songe à travailler au salut des âmes dans les pays étrangers. Mon directeur, M. Martin, professeur de cinquième à Belmont, me croit la vocation missionnaire...”, c’est ainsi que le jeune Henri sollicite son admission au séminaire des Missions-Étrangères. Quant à son supérieur, il note : “M. Escande est un jeune homme sérieux, moins intelligent que M. Martin mais occupant pourtant dans sa classe un rang honorable. Quant à sa piété, ses condisciples lui ont décerné le premier accessit de vertu, et ce n’est pas un témoignage à dédaigner vu l’excellente conduite des autres élèves…”

    Alors que son frère aîné, le P. Pierre Escande, devait passer. sa vie missionnaire comme professeur et supérieur du petit séminaire-collège de Pondichéry, qui comptera 1.000 élèves en 1916, le Père Henri se vit affecté au collège Saint-Joseph de Cuddalore où devait se consumer sa vie, calquée dirait-on sur celle de son aîné. Il assista celui-ci à l’heure de sa mort, le 8 janvier 1933. Mort de saint prêtre, longtemps grabataire atteint qu’il était d’une affection purulente des poumons, et qui, pour finir déclarait : “Ne demandez pas ma guérison, mais que la volonté de Dieu soit faite. On m’a donné le lit à garder : je le garde !”

    Avant son affectation à Cuddalore, le P. Henri Escande avait été professeur au grand séminaire de Pondichéry, vicaire à N.-D. des Anges de cette ville, et secrétaire de Mgr le Délégué apostolique, à Kandy, par deux fois : la première avant son retour de France, la seconde après. Les deux fois il n’était pas resté longtemps à la Délégation, ne pouvant se faire à la vie plutôt princière de Mgr Zaleski, comte polonais, qui s’accordait si peu avec sa simplicité et sa vie de piété. Chaque fois il suppliait son archevêque, Mgr Gandy, de le rappeler le plus vite possible à Pondichéry. A la retraite de janvier 1907, il était nommé au collège de Cuddalore, où il devait rester jusqu’en 1942.

    Pendant le premier séjour du P. Escande à Kandy, le Délégué apostolique et son secrétaire furent invités à un grand dîner chez le Gouverneur de Ceylan en villégiature dans la ville. Le Père Escande aurait bien voulu échapper à cette corvée, mais pas moyen ! “Comment paraître dans cette société mondaine à laquelle je ne suis pas habitué ? ”, disait-il. “Montrez-vous grossier avec tout le monde”, répondait Mgr Zaleski. Le voilà donc au Palais du Gouverneur. Comment cela se passa-t-il au salon ? je n’en sais rien. Mais le moment de gagner la salle à manger arriva. Madame présenta le bras à Mgr le Délégué, et Mademoiselle à son secrétaire. En route ! Le pauvre Père Escande, tout embarrassé, met maladroitement le pied sur la robe traînante de sa partenaire : petit craquement. La demoiselle, pour éviter plus grave accident ploie les genoux en poussant un petit “ah ! ”, et sourit gracieusement à son chaperon qui aurait voulu être à cent lieues de là. Il n’était pas fier du tout de son coup et ne demandait qu’à déguerpir au plus vite. Ce n’était pas cela qui pouvait lui faire prendre grand goût à son métier de secrétaire de la Délégation.

    À ceux qui ne l’auraient pas connu, sa piété aurait pu paraître quelque peu affectée. Mais non, c’était chez lui allure naturelle : que ce fut prière ou travail, il mettait en tout son esprit et son cœur. Toute sa vie il a gardé la régularité d’un séminariste dans tous ses exercices de piété, qu’il faisait avec la même dévotion que celle avec laquelle il disait la messe et son bréviaire. Même en voyage, rien n’en était omis. Aussi quand il s’agit de remplacer le Père Darras comme directeur diocésain de l’Union Apostolique des Prêtres du Sacré-Cœur, nul meilleur successeur ne pouvait lui être donné que le Père Henri Escande qui se consacra à augmenter le nombre de ses membres, et même à la propager dans tous les diocèses de la province ecclésiastique.

    Comme sa piété, son amabilité pouvait quelquefois paraître avoir quelque chose de forcé... et n’être pas comprise. Mais non, c’était toujours comme le sceau de son naturel et de son esprit sacerdotal. Cette bonté souriante se manifestait aussi à l’égard des professeurs et élèves du collège. Aussi après sa mort, ceux d’entre eux qui l’avaient connu ont tenu à honorer sa mémoire, chrétiens et païens. Les internes surtout avaient toute son affection, et il avait une grande influence sur leur formation chrétienne. Mais sa bonté n’était nullement de la bonacité ; à l’occasion il savait user de sévérité pour rappeler à l’ordre ceux qui bronchaient. Dans cette sévérité il avait le don de mettre l’huile qui adoucissait réprimandes et punitions, et de montrer que c’était le bien de tous qu’il cherchait.

    Bien doué au point de vue intelligence, et muni d’un grand sens pratique, le P. Escande avait tout ce qu’il fallait pour être un bon professeur. Peut-être le recto tono de sa voix rendait-il ses classes quelque peu endormantes, mais sa manière de résumer ses leçons d’histoire, et de les enchaîner les unes aux autres, faisait que ses élèves en tiraient profit et s’intéressaient à leur travail. Plus tard, quand pour quelques années il dut prendre la direction de l’établissement, l’envergure de son frère aîné, le P. Pierre, aurait pu lui être utile. Il n’était pas homme à innovations, mais plutôt un traditionaliste. Pour lui, ce qu’avaient fait les prédécesseurs était parfait, il fallait continuer le même système, quand eux, peut-être, vu les changements des temps, auraient pensé à le modifier pour répondre aux nouvelles circonstances. Cela n’empêcha pas le collège de continuer sa marche ascendante et de voir le nombre des élèves, tant externes qu’internes, augmenter rapidement chaque année. Si la bonne réputation de l’établissement invitait les parents, catholiques et non-catholiques, à lui confier leurs enfants, la grande bonté du P. Escande, bien connue d’eux, n’y était pas étrangère.

    Comme ses prédécesseurs, il avait aussi à s’occuper de l’école secondaire tenue par les Sœurs indiennes du Saint-Cœur de Marie. Et là aussi il faisait du bon travail.

    Mais le Père Escande finissait par se faire vieux, et les infirmités de l’âge commençaient d’apparaître. En 1942, Mgr Colas le rappela à Pondichéry où pendant quelques années il put encore rendre des services dans l’ancien fief de son frère, le petit-séminaire-collège, en enseignant le catéchisme et en entendant les confessions.

    À Pondichéry, le P. Escande subit l’opération de la cataracte et perdit l’œil opéré. L’autre œil aussi était en mauvais état. A cause de cela, Mgr Colas proposa au cher Père de se retirer à Ste-Marthe de Bangalore. Très attaché à la mission de Pondichéry, ce ne fut que par esprit d’obéissance que le Père accepta la proposition de son archevêque et entra au pavillon Saint-Augustin réservé aux vieux missionnaires. Il ne tarda pas à s’habituer dans son nouveau milieu. Ce qui l’aida à apprécier St-Augustin, ce sont les soins dont les bonnes religieuses du Bon Pasteur entourent les vieux missionnaires, et tout spécialement les mourants. Dès qu’il eut l’occasion d’assister à un de ces décès, il écrivit à Mgr Colas combien il lui était reconnaissant de l’avoir envoyé à Ste-Marthe : “C’est bien là que je veux me préparer à la mort, et mourir.” Et il le répétait à tout venant.

    À Ste-Marthe, le Père Escande gardait sa régularité de séminariste et était heureux de passer de longs moments auprès du Saint Sacrement. Toujours d’une charité exquise, il s’appliquait à rendre tous les services possibles à ses vieux compagnons. Il les réunissait pour leur faire la lecture spirituelle, ou si l’un d’entre eux était obligé de garder la chambre il allait lui lire quelques passages d’un livre de piété. Cela malgré le mauvais état du seul œil qui lui restait. Mais à partir de la fin de 1951, cet œil ne lui permit plus même de dire la messe de Baeta, ce qui lui fut une terrible épreuve. Réduit à ne pouvoir rien faire, et privé de sa petite promenade matinale, il devint vite  neurasthénique. L’aboulie le gagna : il pleurai comme un enfant, ne pouvait plus se décider à quoi que ce soit, et passait une grande partie de ses journées étendu sur son lit.

    C’est dans cet état que la mort devait venir le prendre dans la nuit du 26 au 27 janvier : il sentit un besoin naturel, ne voulant pas éveiller le gardien qui couchait dans sa chambre, il se leva lui-même ; mais il tomba, et dans sa chute se fractura la jambe gauche. Là-dessus la fièvre apparut, et sur cette fièvre se greffa une congestion que malgré tous les soins il fut impossible d’enrayer. Le 3 février, à 7 heures du soir, il rendait paisiblement le dernier soupir. Dès le 28 janvier il avait reçu les derniers sacrements en pleine connaissance et avec sa piété habituelle.

    Il avait apporté avec lui à St-Augustin une petite statue de la sainte Vierge qui avait été dans les mains de ses parents et de son frère Pierre à leurs derniers moments. Il avait toujours demandé de l’avoir aussi dans ses mains quand il mourrait. Son pieux désir fut exaucé. Il put la tenir lui-même longtemps, la fixant du regard et la portant à ses lèvres. Sa mort fut si douce qu’il fallut un moment pour se rendre compte que sa belle âme était partie chez le Bon Dieu.

     

    • Numéro : 2477
    • Pays : Inde
    • Année : 1899