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Pierre ESCANDE (1859-1933)

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    Pierre-Etienne Escande naquit à Prohencoux, paroisse de Saint-Vincent, au sein d’une famille de cultivateurs profondément chrétienne qui donna à l’Eglise deux prêtres, tous deux missionnaires. Cinq enfants firent la joie du foyer : Pierre y vint le second. Sous une discipline douce et ferme à la fois, il s’habituèrent à observer l’obéissance filiale et à pratiquer la charité envers les pauvres. Aux veillées, les lectures et les récits sur les Missions enthousiasmaient le jeune Pierre qui, sans révéler son secret à personne, se promettait bien, avec la grâce de Dieu ; d’être un jour lui aussi missionnaire. Ses études primaires terminées, il exprima le désir de rentrer au petit Séminaire de Belmont, où il fut admis en 7me au début d’octobre 1873. Conduite parfaite, grande piété, travail opiniâtre, telles sont les caractéristiques de ses années de collège, où il demeura constamment à la tête de sa classe. Après sa rhétorique, sur l’ordre de son directeur spirituel, le jeune homme va au grand Séminaire de Rodez où il s’adonne, avec son ardeur accoutumée, à l’étude de la philosophie, de la théologie et des autres sciences ecclésiastiques. Sa santé est plutôt chancelante et il doit faire de fréquents séjours à l’infirmerie ; il n’en reste pas moins un brillant élève et l’un des premiers de son cours.

     

    Ordonné prêtre le 19 juin 1886, il est bientôt nommé professeur de 7me au petit Séminaire de Belmont. Là, son état de santé s’étant considérablement amélioré, il reçoit de son évêque l’ordre d’aller, en octobre 1888, à l’Institut Catholique de Toulouse pour y préparer sa licence ès-lettres. Que devenait donc son rêve pour les Missions ? Gardant toujours au fond de son cœur un secret espoir, il obéit. En 1890 ayant subi avec succès les épreuves de l’examen, il est nommé professeur de rhétorique à Belmont. Ceux qui l’ont connu à  cette époque s’accordent à dire qu’il faisait très bien sa classe, mais ce travail ne suffisait pas à absorber son activité. Il tint à donner en plus aux élèves de très intéressantes conférences sur des sujets variés, et son thème favori était les Missions. Ses auditeurs d’alors n’ont pas oublié l’enthousiasme communicatif avec lequel il leur parla des souffrances de Mgr Ridel. Envoyé à Rome pour y passer son doctorat en théologie, il est, à son retour, nommé membre du bureau pour les examens ecclésiastiques. Désormais, à l’occasion de ces séances, l’abbé Pierre Escande va se trouver chaque année en intime tête-à-tête avec son évêque et, chaque fois, il ne manquera pas de lui demander la permission de partir pour les Missions-Étrangères, jusqu’au jour où le Cardinal Bourret lui déclarera : « Je vous prie de ne plus me parler de cette affaire : je prends « entièrement sur moi toute la responsabilité de votre vocation. »

     

    En 1897 le Cardinal Bourret mourut. Dès que son successeur fut nommé, l’abbé Pierre Escande lui adressa une demande d’autorisation à partir pour les Missions. Le nouvel élu répondit : « Mon cher ami, recevez mes bien sincères félicitations ; puisque vous vous sentez « appelé à une si belle vocation, toutes mes bénédictions vous accompagnent. » Sans perdre de temps, M. Escande fait en toute hâte ses préparatifs de départ et, 48 heures après, il était à Paris au Séminaire de la rue du Bac. Les grands vicaires bientôt alertés, essayèrent de le faire revenir dans le diocèse de Rodez. Mais le Supérieur d’alors, M.Delpech, après avoir longuement interrogé le nouvel aspirant lui dit : « Eh bien, mon cher ami, nous vous avons « admis et nous vous garderons. » Après neuf mois de probation, il fut destiné à  la Mission de Pondichéry, où l’on demandait à cor et à cri un licencié ès-lettres pour le Collège Colonial. Comme la divine Providence avait bien arrangé toutes les choses ! M. Escande débarqua à Pondichéry le 20 août 1898, et rejoignit immédiatement le Collège Colonial. Pour l’ancien professeur de Belmont, l’enthousiaste de la vie missionnaire, ce n’était pas le poste rêvé, il y fut cependant le professeur consciencieux, contrôlant sérieusement les devoirs et les leçons de ses élèves et exerçant sur eux une douce autorité. Mais dès 1899 le Collège Colonial est la laïcisé. Avec la plupart de ses collègues, M. Escande est transféré au petit Séminaire. Pendant un an il y professa la rhétorique. En 1900 Mgr Gandy, qui avait apprécié son homme dès le début, le nomma Supérieur, en remplacement de M. Leroy, rendu au ministère apostolique.

     

    Pour permettre à cet établissement secondaire de se développer, il fallait commencer par agrandir les locaux. Les bâtiments du petit Séminaire avaient été construits, en grande partie, de 1844 à 1846, sous l’épiscopat de Mgr Bonnand. Quand on y avait logé les professeurs, il restait à peine de la place pour les élèves. M. Escande se lança donc dans les constructions, mais comme l’affluence des étudiants dépassa ses prévisions, il dut faire plusieurs plans successifs, dont le résultat fut de bâtir des locaux scolaires spacieux, mais fort disparates.

     

    La période intensive des constructions se termina vers 1907, sans toutefois s’arrêter complètement, car même après cette époque que de réparations ou de remaniements s’imposèrent ! Le cyclone de 1916 lui valut à nouveau des travaux sérieux. Enfin, en 1919, il put acheter une propriété voisine et y construire une grande salle pour les tout-petits. Aussi le budget des dépenses fut bien souvent loin d’être équilibré, par, celui des recettes. M. Escande faisait cependant le moins possible appel à la Mission, et rétablissait lui-même la balance avec ses ressources personnelles.

     

    Une difficulté plus grave et plus prolongée vint de la pénurie du personnel. Les jeunes missionnaires arrivaient moins nombreux ; bientôt la guerre prit les plus valides, Il fallut des prêtres pour combler les vides occasionnés dans les districts par leur départ. On les prit forcément parmi les professeurs du petit Séminaire, et M. Escande finit par rester presque seul. La Maison marchait bien cependant, et c’est même en ces années que les effectifs scolaires furent les plus élevés.

     

    On découvrit un jour dans un certain milieu que les lois françaises sur la liberté de l’enseignement secondaire n’avaient pas été promulguées dans l’Inde : d’où l’on concluait que le petit Séminaire était dans une situation illégale. L’opinion publique eut beau protester ; un arrêté officiel en décréta la fermeture pour le 31 mars 1903.

     

    M. Escande ne se troubla point : il sut même inspirer une sereine confiance autour de lui : les élèves continuèrent à venir en classe, comme si rien n’était. D’autre part, l’autorité civile fut quelque peu déconcertée par ce calme. Le 31 mars au matin, M. Escande reçut donc la visite de l’inspecteur de l’Instruction publique, qui venait lui rappeler le décret du gouverneur.

     

    — « N’ayez crainte, Monsieur, la porte sera fermée ce soir à 6 heures ; vous pourrez le constater vous-même.

    — C’est entendu, répond le visiteur ; vous la fermez tous les soirs, mais vous ne devez pas la rouvrir demain.

    — Elle se rouvrira demain, à l’heure habituelle, de répliquer le supérieur.

    — Mais alors je serai dans l’obligation de vous dresser procès-verbal et, le cas échéant, d’employer la force pour faire respecter la loi.

    — Tranquillisez-vous, je serai parfaitement en règle avec la loi. » Le lendemain, 1er avril 1905, l’établissement voyait revenir les mêmes élèves et les mêmes maîtres dans les mêmes salles de classe. Mais — joli poisson d’avril — le petit séminaire s’appelait désormais Ancien petit Séminaire ; les classes secondaires étaient baptisées Cours complémentaires avec des numéros d’ordre inversés, et les classes de latin se cachèrent dans les « catacombes » en attendant les jours meilleurs. Quant au P. Escande, supérieur d’établissement secondaire, il était devenu M. Escande, directeur d’école primaire supérieure.

     

    Dévoré du vrai zèle sacerdotal, M. Escande aspirait, à exercer aussi le ministère de la prédication et de la direction des consciences. Il s’y était adonné durant son professorat à Belmont. C’était même là son emploi ordinaire pendant ses vacances, il fera de même en Mission. Il commença à Pondichéry dans les communautés des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. A partir de 1889 il donna chaque mois, à la Maison principale, une instruction pour la retraite mensuelle. Il s’intéressa en outre à l’Ecole des Sœurs, donnant de précieux conseils aux maîtresses dans l’organisation des études. A plusieurs reprises, il prêcha la retraite aux enfants de Marie, et, chaque fois, on put constater les fruits qu’avait produits sa parole simple, mais toujours si convaincue. Le dimanche, après son entretien aux Novices du couvent, il s’arrêtait pour raconter quelque histoire aux enfants de l’ouvroir ; souvent les rires fusaient, mais toujours la leçon pratique était donnée, et le bon grain semé dans les âmes.

     

    Sa réputation de directeur spirituel fut bientôt connue des Religieuses Franciscaines, du diocèse voisin de Méliapore et des Sœurs catéchistes Missionnaires de Marie-Immaculée, établies dans les Missions de Kumbakônam et de Maïssour qui, elles aussi, lui demandèrent de venir leur prêcher plusieurs retraites. Ce n’est pas que M. Escande attirât par les qualités extérieures de l’orateur. Non, certes, car il avait une diction plutôt monotone, sans aucune recherche oratoire, mais par contre sa doctrine était toujours sûre et appropriée aux besoins de son auditoire. Tous ceux qui l’écoutaient avaient l’impression que c’était vraiment l’homme de Dieu qui parlait par sa voix, aussi bien en chaire qu’au confessionnal.

     

    M. Escande jouissait d’un tempérament d’acier, mais même l’acier n’est pas à l’abri de l’usure. L’activité débordante de notre infatigable missionnaire finit par avoir raison de sa résistance physique. Dans sa jeunesse il avait contracté une maladie de poitrine, qui paraissait totalement guérie depuis plus de trente ans, quand elle reparut vers 1925. Le médecin prescrivit le séjour au grand air et un exercice modéré. Désormais notre confrère passera donc ses vacances d’été aux Montagnes bleues, tantôt au Sanatorium de Wellington, tantôt à Ootacamund ou à Kotagiri. L’air vif et pur, tout embaumé des senteurs d’eucalyptus, enraya la tuberculose, mais laissa toutefois subsister chez lui une toux violente et tenace.

     

    La nature avait gratifié M. Escande d’une extrême sensibilité. Il s’attendrissait facilement, mais se maîtrisait au point de n’en rien laisser paraître au dehors. Ses familiers, sur ce point, le connaissaient bien. Un jour son frère Henri entre à l’improviste dans sa chambre et lui voit les larmes aux yeux : « Qu’y-a-t-il donc ? quelque mauvaise nouvelle ? » — « Mais non, mon « pauvre ami, tu n’y es pas. J’étais en train de lire du saint Augustin : cet homme a trop de « cœur, je ne puis le lire sans être profondément ému. »

     

    Esprit solide, parfaitement équilibré, d’une lucidité que l’âge ­n’obscurcit jamais, M. Escande était également un fin et profond psychologue. Cette belle intelligence, servie par une volonté indomptable, comme en témoigne sa vie entière, comprenait tout à fait le prix des dons que le bon Dieu lui avait départis, non pour s’en faire gloire, mais pour les mettre en valeur. Supérieur, professeur, bâtisseur, lutteur, prédicateur, directeur de conscience, il fut tou­jours prêtre dans toute la force du terme et missionnaire dans l’âme. Ce qui frappait, surtout en lui c’était l’esprit de foi : il envisageait toute chose au point de vue de la plus grande gloire de Dieu. « Dieu premier servi » aimait-il à répéter, suivant la devise de sainte Jeanne d’Arc. Sa confiance en la Providence lui faisait conserver une sérénité parfaite au milieu des attaques dirigées contre sa personne ou ses œuvres. Il mettait lui-même parfaite-ment en pratique le renoncement qu’il prêchait aux autres : « Abandonnez-vous complètement « à Notre-Seigneur, écrivait-il. La perfection consiste à se renoncer et à donner la préférence à « ce pourquoi on éprouve le plus de répugnance naturelle. » Un mot avait le don de l’exaspérer, c’était le mot résignation. Pour lui un chrétien devait pratiquer l’abandon joyeux à la volonté divine et laisser aux païens la résignation servile. L’abandon suppose le détachement. M. Escande sut également se détacher et des personnes et des choses. Il fut toujours tout à tous, et pratiqua la pauvreté à un degré susceptible d’exciter l’admiration même chez un religieux lié par vœu.

     

    Le 16 juillet 1932 M. Escande présida pour la trente-troisième fois la rentrée des classes au petit Séminaire de Pondichéry. Toutefois il dut se résigner à cesser de faire des cours réguliers, car, à la longue, il sent sa vigueur se ralentir. Terrassé à plusieurs reprises par la malaria, et de plus en plus en proie à une fièvre tenace, qui lui enlève tout sommeil et tout appétit, sur l’ordre de son Archevêque, il se rend à l’hôpital colonial, où les docteurs découvrent bientôt la source de son mal dans le poumon droit fortement congestionné ; ils tentent de provoquer un abcès de dérivation, avec l’espoir de couper la fièvre. Mais les 73 ans du malade ne permettent guère d’obtenir une réaction salutaire. Ses forces baissent rapide-ment et chaque jour davantage. Jusqu’au 8 décembre il eut la joie de célébrer la sainte Messe tous les jours, mais, ce matin là, il se sentit tellement fatigué, qu’il renonça à monter au saint autel. Le 29 décembre Mgr Colas, de retour de Karikal, lui administra l’Extrême-Onction, entouré de quelques confrères. Le malade suit dans le rituel toutes les rubriques et répond à toutes les prières. La cérémonie terminée, Son Excellence profondément émue, se met à genoux et demande au vénérable missionnaire sa bénédiction pour lui-même et pour tous les prêtres de la Mission de Pondichéry. M. Escande, d’une main tremblante, la lui donne lentement et, avec une profonde piété.

     

    Le dimanche, 8 janvier, à 2 h. ½  du matin après une dernière absolution donnée par son frère Henri, l’âme de M. Pierre Escande prenait son vol vers le Ciel.

     

    Au petit jour, le corps fut transporté au Séminaire et exposé dans la salle d’étude des grands. Aussitôt commença le défilé ininterrompu de ses élèves, amis ou admirateurs. Nombreux furent les païens qui vinrent se mêler à la fouie des pieux fidèles. Le Gouverneur de la colonie lui-même, accompagné de son chef de Cabinet, tint à venir rendre un dernier hommage à ce bon serviteur de la France.

     

    À 5 heures du soir la levée du corps fut faite par Mgr l’Archevêque. Le cercueil, précédé d’une trentaine de prêtres et d’une cinquantaine de séminaristes, était porté par les anciens élèves et suivi d’une foule immense et recueillie. Dans le cortège on pouvait remarquer la présence de M. le Chef de Service de l’Instruction publique. A la cathédrale on chanta les Vêpres des Morts et l’absoute fut donnée par Mgr Colas. Avant l’inhumation Mgr l’Arche-vêque retraça les grandes lignes de la vie si bien remplie du regretté défunt, s’appliquant à faire ressortir ses grandes qualités de travailleur, de professeur dévoué et compétent, non moins que ses rares vertus de piété, d’humilité, de pauvreté et de charité.

     

    M. Pierre Escande dort maintenant de son dernier sommeil sous un humble tertre, dans le cimetière des missionnaires, à quelques pas de ce petit Séminaire, où il dépensa son activité sacerdotale pendant 33 ans, sur 35 passés en Mission.

    • Numéro : 2355
    • Pays : Ine
    • Année : 1898