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Cyrille ESCALLIER (1859-1889)

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    « La mort vient encore de nous éprouver d’une manière bien sensible, écrivait Mgr Puginier en septembre dernier. M. Cyrille Escallier a succombé, le 31 août, à une maladie occasionnée par la fièvre des bois.

    « La mort des missionnaires m’est toujours singulièrement pénible, parce que, outre les liens de fraternité qui nous unissent, elle prive la mission d’auxiliaires précieux, qui nous sont enlevés au moment où ils sont à même  de rendre des services à la cause de Dieu.

    « Mais, chaque fois que j’apprends la perte d’un confrère de la mission Chau et Laos, je me trouve dans un embarras tout particulier. Il n’y a pas encore deux ans qu’il m’a été possible de travailler à reconstiuer cette mission, restée quatre années sans pasteurs, et déjà, sur quatre missionnaires que j’ai chargés d’en réunir les brebis dispersées, trois ont succombé à la peine. Cependant, nous faisons de grands sacrifices pour améliorer leur existence et celle de leurs catéchistes ; mais le Seigneur a encore voulu nous envoyer des épreuves. Nous n’avons qu’à les accepter et à prier.

    « M. Cyrille Escallier naquit le 2 mars 1859, à Chaillol, dans le diocèse de Gap, où il fit ses études. Désireux de se consacrer à la vie apostolique , il entra en 1880 au Séminaire des Missions-Étrangères, où il suivit pendant quatre ans les cours de philosophie et de théologie. Ordonné prêtre en 1884, il fut envoyé dans la mission du Tonkin Occidental, qui en ce moment-là traversait une crise bien pénible. Six missionnaires venaient d’être massacrés, et M.Escallier était désigné avec plusieurs autres confrères pour les remplacer. Il ne soupçonnait pas alors qu’il irait un jour travailler à réunir les débris de la mission des Chau et Laos. D’ailleurs, des choses plus pressantes devaient occuper son esprit : l’étude de la langue annamite et sa formation comme missionnaire.

    « Au bout de quelques mois, je l’envoyai faire ses premières armes dans un district de la province de Ninh-binh. Il visita successivement trois paroisses, et, pendant près de quatre ans, tout en travaillant à l’administration des chrétiens, il s’occupait aussi de la conversion des païens. Au commencement du mois d’août 1878, il dirigeait la construction d’une chapelle pour une petite chrétienté, lorsqu’il fut assailli à l’improviste par une forte bande de païens, sortis du village voisin, qui s’emparèrent de lui, lui firent subir de mauvais traitements et l’emmenèrent prisonnier. »

    Voici en quels termes il a raconté lui-même, dans une lettre que les Missions catholiques ont publiée, ce qu’il appelle une consolation précieuse de la divine Providence :

    « Le 7 août, je fus invité par le prêtre annamite à me rendre dans la petite chrétienté de Dap-dui ( Lac-chinh ), où il construisait une chapelle. Elle était presque  achevée lorsque, vers les dix heures, on m’avertit que le village païen de Dung-quyet, situé à trois kilomètres de là, préparait un plan d’attaque. Plus de deux cents individus, me dit-on, venaient de s’engager par serment à empêcher la construction d’une église près de leur territoire. En effect, bientôt on entend battre le tambour et sonner la trompette, comme pour un pillage ou un combat. Un moment après, une foule nombreuse se précipite vers l’église avec des intentions hostiles. Je m’avance au-devant de ces furieux, et je leur demande ce qu’ils veulent.

    « – Nous exigeons que les chrétiens portent leur église bien loin d’ici ! »

    « Je cherche en vain à les calmer. Je recommande alors aux chrétiens, d’ailleurs en petit nombre, de n’opposer aucune résistance. En un instant, l’église est renversée et brisée. Je me retire dans une maison chrétienne ; mais les brigands, fiers de leur premier succès, accablent de coups tous les néophytes qu’ils peuvent atteindre ; plusieurs sont grièvement blessés. Un individu entre chez moi et me menace ; je l’oblige à sortir plus vite encore qu’il n’était entré. Au même  moment, une quinzaine de furieux forcent la porte de derrière.

    « Il ne me restait qu’à fuir. Je descends dans une barque, pour mettre entre eux et moi le petit fleuve qui coule près de là. Furieux de m’avoir manqué, ils font tomber sur moi une grêle de pierres. La barque étant près de chavirer, je me jette à l’eau, et j’atteins une grande jonque de commerce stationnée à quelque distance. Mais les projectiles qui continuent à pleuvoir causent beaucoup de dommage à cette embarcation, et blessent plusieurs  personnes. Je m’aperçois en outre que mes agresseurs se jettent en grand nombre à l’eau, pour me poursuivre. J’essaye de m’enfuir à la nage. Au moment où j’atteignais la rive, quatre individus me saisissent, l’un par les cheveux, l’autre par la barbe, les autres par les habits. Ils me forcent à repasser le fleuve et me ramènent vers la foule, en me maltraitant et en m’insultant. Au milieu de tout ce tumulte, j’étais très tranquille en moi-même ; je savais que ni moi, ni le curé, ni les chrétiens, n’avions rien fait qui eût pu provoquer cela : la haine de la religion en était la seule cause.

    « La pensée du divin Maître entre les mains des méchants s’est présentée à mon esprit ; elle m’a rempli de consolation et je me suis trouvé tout heureux d’avoir quelque petite ressemblance avec ce bon Sauveur. En arrivant au milieu de la foule, je reçois sur l’épaule gauche un violent coup de bâton, qui fait jaillir le sang. Pendant qu’on me conduit vers le village, les injures ne manquent point et les coups non plus ; chacun se fait un honneur d’atteindre l’ Européen. Je perds mon sang par trois blessures : à l’épaule, à la cuisse et à la jambe. Je crois qu’ils étaient tous ivres de vin ou d’excitation ; aussi je ne leur en voulais point, car ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. A un carrefour, les notables s’avancent vers moi, et me donnent des soufflets. Quand je ne sentais pas trop la douleur, je faisais des vœux pour que la grâce du bon Dieu, les frappant tous plus fort encore, ouvrît leurs yeux à la lumière de l’Evangile, dont je suis le petit et indigne apôtre.

    « Une voix impérative se fait alors entendre : « Qu’on le conduise à la pagode, et qu’on lui « règle ses comptes ! » Chemin faisant, je rencontre un individu qui avait  servi dans l’armée française, comme tirailleur indigène. En me voyant dans cet état, il proteste contre les mauvais traitements qu’on m’inflige. Je crois que son intention était même  de me faire mettre en libérté ; mais il n’avait pas assez d’autorité pour cela.

    « Arrivé au chemin qui, par un petit détour, aboutit à la pagode, je m’affaisse. Alors l’un essaye de me charger sur ses épaules, d’autres me saisissent par les pieds et par la tête ; mais, me trouvant trop pesant, ils me laissent retomber. Il était midi, et le soleil était très ardent ; je n’avais plus ni chapeau ni souliers. Mes vêtements étaient mouillés. Je demande qu’on me reconduise chez moi pour changer d’habits, ce qui ne m’est point accordé. Un individu de la foule se dépouille de son habit, et, malgré mon refus, m’ôte le mien pour me revêtir du sien. J’obtiens enfin qu’on me conduise dans la maison commune pour parler aux chefs. Je m’assieds sur une natte, et je me repose un peu. Quand la foule se fut écartée, j’aperçus, attaché aux colonnes, mon petit servant, celui du prêtre annamite et un chrétien. Je pus faire délier les deux premiers, qui vinrent à moi en pleurant, Je les consolai, en leur assurant qu’il n’y avait  rien à craindre.

    « Je m’apercevais en effet que les esprits se calmaient. Plusieurs parlaient même  de me renvoyer. Je leur dis que, s’ils me rapportaient en palanquin et avec pompe, j’y consentirais ; sinon, je resterais là.

    « La nouvelle de mon arrestation s’est bien vite répandue. En effet, le prêtre annamite, qui avait réussi à s’esquiver, l’avait annoncée dans toute la paroisse. Des catéchistes, qui instruisaient les nouveaux chrétiens, avaient été députés aux mandarins de la sous-préfecture et du chef-lieu de la province. En moins de trois heures, les chrétiens arrivaient de tous côtés par bandes, pour me faire des condoléances. Le soir, ils étaient si nombreux que je craignais de leur part quelques représailles, malgré ma défense formelle. Je quittai alors le village païen, pour revenir à la chrétienté.

    « Les autorités intervinrent, et le village coupable, bien connu d’ailleurs comme très hostile , et même comme faisant cause commune avec les rebelles, fut puni. La chrétienté reçut quelques légers dédommagements pour la destruction de la chapelle.»

    « A la fin de 1888, continue Mgr Puginier, ayant à désigner un nouveau supérieur pour les Chau et Laos, en remplacement du regretté P. Beaumont, décédé au mois de février précédent, je choisis le P.Escallier, qui avait  les qualités nécessaires pour remplir cette position difficile. C’était un homme calme, ferme, pratique, et il était aimé des catéchistes et des fidèles. Avant de lui donner sa destination, je lui demandai en particulier s’il n’avait pas de répugnance à l’accepter ; car, j’ai toujours eu pour règle de n’envoyer dans ce poste exceptionnel que des volontaires, soit missionnaires soit catéchistes. Le Père accepta avec dévouement et de bon cœur , et il partit en octorbre, avec le P. Maquignaz et un renfort de catéchistes.

    « Arrivé à Phu-le, centre actuel de la mission Chau et Laos, le Père continua, comme ses prédécesseurs, à ramener dans leurs anciens villages les néophytes dispersés par les bandes de rebelles. Malheureusement, un grand nombre avaient été massacrés ou emmenés  prisonniers par les pirates chinois, et ceux qui restaient, étaient peu rassurés sur l’avenir. Le missionnaire envoya des catéchistes les visiter, et il eut la consolation de pouvoir reconstiuer peu à peu les chrétientés précédentes, dont il ne restait, hélas ! que des débris.

    « La maladie ( fièvre des bois) l’a éprouvé plusieurs fois, et, en juillet dernier, il a eu une nouvelle crise, à laquelle il avait heureusement échappé. Le 7 août, il m’annonçait qu’il était en bonne voie de convalescence, et me donnait des nouvelles assez rassurantes sur la situation du pays. Il y avait bon espoir de propager de nouveau la foi chez les infidèles. Il avait  même  commencé un rapport, qu’il devait m’expédier incessamment.

    « Le 27 août, je recevais de M. Idiart un télégramme ainsi conçu : « Père Escallier «gravement malade à Thanh-hoa. » En effet, une nouvelle maladie, suite de la fièvre des bois, ou plutôt la même  maladie s’était encore déclarée sous une autre forme, le 15 août, et, après des soins inutiles, le Père s’était vu forcé de descendre, le 20, dans la plaine, pour y rencontrer un médecin français. Après quelques jours de mieux, son état s’aggrava de nouveau, et le 30, à 9 heures du soir, il expira, en pleine connaissance, ayant à côté de lui le P. Idiart. Depuis plusieurs jours, il s’était préparé à la mort avec calme, et il avait  reçu les derniers sacrements dans de grands sentiment de foi et de piété. Le dernier jour, il avait  perdu la voix et ne pouvait plus parler, mais sa connaissance était encore complète. Au moment de rendre le dernier soupir, il ouvrit les yeux qu’il tenait fermés auparavant, les tourna du côté du P. Idiart pour lui dire adieu, les ferma de nouveau, et expira. Tous les officiers de la garnison de Thanh-hoa ont assisté à ses obsèques, et ont montré par là l’estime qu’ils ont pour les missionnaires. »

    • Numéro : 1610
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1884