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Jules ERRARD (1838-1891)

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    À la nouvelle de la mort de M. Errard, Mgr Colombert nous écri­vit ces lignes :

    « M. Errard était bon ouvrier, sachant faire fructifier les talents qu’il avait reçus. Quand « nous arrivâmes en Cochinchine en 1863, c’était aux premiers jours de la liberté, tout était à « faire. Avant de savoir parler et de s’occuper du spirituel, nous commençâmes par élever des « maisons matérielles à Notre-Seigneur. M. Errard avait un talent particulier pour cela : il « bâtissait bien et à bon marché. Dès la première année il fit l’église de Tha-la, son premier « poste où il n’avait trouvé qu’un hangar en feuilles. Tout en lui conservant le genre annamite, « il lui donna des proportions et une ornementation qui la faisaient ressortir sur les autres « constructions du pays. Il passa ensuite de Tha.la à Bien-hoa, où il construisit successivement « trois jolies petites églises à Bien-hoa même, à Tan-trien et à Ben-go. Il leur donna un « caractère à peu près européen, et ces trois églises, complétées depuis et ornementées, ont « encore bonne mine aujourd’hui. A cette époque il fut chargé de construire l’église de Bai-« xan, qui eut un sort moins heureux et fut renversée par un typhon en 1872. Transféré à « Baria, il y a bâti une belle et grande église à 5 nefs avec 2 tours et varandah circulaire. Elle « peut servir de modèle pour les constructions de la mission. Il y a quelques années, la grande « église de Mac-bac étant à construire, je le chargeai de cet important travail qu’il mena « rapidement et avec succès. Je ne lui avais donné qu’un remplaçant intérimaire à Baria, ne « voulant pas le changer de cette chrétienté, qu’il a desservie près de vingt ans, quand la « mort du regretté P. Prudhomme m’obligea à le transférer à Cho-quan. Là aussi il y avait une « église à bâtir, dont les fondations seules étaient terminées. M.Errard sut trouver des fonds « dans la chrétienté et se mit à l’œuvre avec l’entrain d’un vieux constructeur, qui veut finir « par quelque chose de bien, Il a vraiment atteint son but, et quand la façade et le clocher « seront terminés, l’église de Cho-quan sera la plus belle de la mission, la cathédrale exceptée. « Elle est en style roman à 3 nefs, avec varan­dah circulaire, addition nécessaire en « Cochinchine, pour préserver du soleil et de la pluie. Le P. Errard n’a pas eu la joie de « compléter son travail ; malgré la générosité de ses paroissiens, ses ressources étaient « épuisées. De plus, sa santé donnait des inquiétudes. Il souffrait du foie depuis longtemps et « la chaleur du climat avec la nature de son tempérament développaient graduellement cette « maladie. Il régla donc les comptes de l’église, arrêta les travaux et prit un petit congé en « Cochinchine orientale. Il ne s’en trouva pas mieux et quelque temps après son retour, il « demanda à prendre un congé en France. J’avais la confiance que les médecins de Vichy qui « ont une grande expérience des maladies contractées dans les pays chauds, le guériraient « promptement. Lui-même, en me disant adieu, m’avait promis de rentrer à Saïgon pour la fin « de l’année, et de Marseille, il me confirmait encore cette intention. Le bon Dieu ne l’a pas « voulu et nous a retiré ce bon et laborieux confrère qui, par la dou­ceur de son caractère, « s’était fait aimer de tous. La nouvelle de sa mort a causé une affliction profonde aux « confrères et aux nombreux chrétiens qui l’avaient connu et aimé sincèrement. »

    Nous extrayons de la Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, l’intéressante notice qui suit :

    « Un prêtre de notre diocèse et l’un des missionnaires les plus zélés de la Cochinchine occidentale, le R. P. Errard, vient de mourir saintement chez un de ses frères, à Forcelles, près Sion, où il était venu se reposer quelques jours après une station aux eaux de Vittel.

    « Les funérailles ont eu lieu le 17 août au milieu d’un concours nombreux de fidèles et de prêtres des diocèses de Nancy et de Saint-Dié, parmi lesquels on remarquait un des anciens maîtres du cher défunt, M. le doyen de Mirecourt, et plusieurs de ses condisciples, M. le chanoine Gand, supérieur du petit séminaire de Châtel, M. le chanoine Callot, curé de Saint-Maur de Lunéville, et M. l’abbé V. Mourot, curé de Vomécourt-sur-Madon, paroisse natale du regretté missionnaire.

    « L’allocution prononcée par ce dernier fit verser bien des larmes. C’était le commentaire éloquent, ému, de cette parole du Psalmiste : Adhœrere Deo bonum est, ponere in Domino Deo spem vivam, esprit de foi, d’espérance et d’amour qui fut le secret de la vie pieuse de l’enfant au foyer, du lévite au séminaire, de l’apôtre dans les missions, du moribond sur sa couche de souffrances.

    « Bien que le P. Errard n’ait pu se faire connaître en si peu de temps de la paroisse de Forcelles, les habitants, malgré l’ouverture de la moisson et la foire si importante de leur voisinage, à Boulain­court, ont su montrer comment des chrétiens véritables doivent honorer la dépouille mortelle d’un prêtre et d’un homme de Dieu. Qu’ils reçoivent ici, au nom du diocèse de Saint-Dié, l’expression de la reconnaissance et des félicitations auxquels ils ont droit.

    Voici maintenant sur le défunt quelques détails biographiques, que nous devons à la bienveillance de M. l’abbé Mourot.

    « Né à Vomécourt-sur-Madon en 1839, Jules Errard sembla pré­venu de bonne heure des bénédictions de la grâce, car son cœur tourna vers Dieu ses premières affections.

    « Il eut le malheur de perdre sa sainte mère à l’âge huit ans. Mais comme son père, qui vit encore, était un de ces instituteurs dévoués, sévères pour la discipline et surtout religieux, comme il en faudrait toujours à notre France catholique, le petit orphelin n’eut qu’à jeter les yeux sur le modèle pour marcher dans les voies de la piété. La maison paternelle se trouvait toute proche de l’église, il aimait à la visiter souvent ; il assistait son père dans le service des autels et quand il passait auprès de la tombe de sa mère, il s’arrêtait pour y pleurer, mais plus encore pour y prier.

    « Après sa première communion, qu’il fit avec une dévotion remar­quée de tous, on le mit au petit séminaire de Senaide d’abord, puis à Châtel. C’est là que j’appris à le connaître et à le respec­ter, c’est le mot, non seulement parce qu’il était ancien, comme on dit au régiment, mais parce qu’il était pour tous un sujet d’éditkation.

    « Il était d’usage alors de consulter les élèves quand il s’agissait de décerner le prix de bonne conduite. Nous étions fiers de ce témoi­gnage de confiance accordé par nos vénérables maîtres, et nous n’aurions jamais voulu les tromper sur ce point-là. Eh bien ! le suf­frage universel donnait toujours à notre cher défunt l’unanimité des voix.

    « Et notez que chez notre ami, son attitude n’était pas le résultat d’une insouciance de tempérament ou d’une hypocrisie calculée. Non, la piété du séminariste était partout et toujours une piété solide et vraie.

    « Arrivé au séminaire de Châtel à l’âge critique où, pendant que l’esprit se forme, que le goût s’épure par la culture des lettres, la volonté choisit sa voie, l’adolescent comprit mieux encore qu’aupa­ravant, que l’homme n’est point bon naturellement, que la première loi de la piété c’est de le changer. Mais il comprit en même temps que ce travail de réformation ne pouvait se faire qu’avec le secours de la prière qui unit à Dieu et fait découler la grâce sur la faiblesse humaine. Il fut dès lors l’homme de la prière, fidèle aux exercices de piété qu’il s’était tracés avec une prudente réserve ; puis, fort de l’assistance divine, il se travailla lui-même afin de se rendre ce que Dieu le voulait, c’est-à-dire toujours égal, toujours bienveillant, toujours humble, toujours disposé à faire plaisir aux autres sans rien faire souffrir à personne. Plus il approchait de la cléricature, plus il façonnait son cœur à l’amour de Dieu seul, coupant les dernières fibres par lesquelles il aurait pu tenir encore à la créature et à lui­même. Et c’est ainsi que dans une épreuve terrible à laquelle fut soumise sa vocation, il eut la force de briser toutes les susceptibilités de l’amour-propre, toutes les prétentions de la vanité, pour redire la parole qui fut le secret de toute sa vie : Mihi adhœrere Deo bonum est !

    « Garder les préceptes, ne jamais s’écarter de la loi, c’est suffisant au commun des mortels pour maintenir cette union sublime avec Dieu. Mais aux âmes généreuses qui veulent se sacrifier plus com­plètement, Dieu donne des conseils : Si vous voulez être parfait…. venez ! suivez-moi ! !...

    « Comme le jeune homme dont il est question dans l’Évangile, Jules Errard entendit cet appel et à l’âge de vingt-deux ans, il renonce à tout pour prendre la croix du missionnaire et entrer au Séminaire des Missions-Étrangères.

    « C’est là que ce cœur aussi généreux que pur se laissa guider vers les réalités du monde des âmes, comme le pilote, l’œil fixé sur la boussole, se dirige sur l’océan immense. C’est là qu’il contempla mieux qu’ailleurs à la lumière de la foi, les droits souverains de Dieu sur nous, les attraits de la grâce, le prix du temps et les joies du ciel : Invisibilem tanquam videns sustinuit (Héb., XI, 27.) C’est dans la chambre, dite des martyrs, où sont conservés les précieux restes des missionnaires morts pour la foi, avec leurs effrayants appareils de torture, qu’il apprit comment on aime les âmes, comment on tra­vaille pour Jésus-Christ.

    « Aussi, après la cérémonie si touchante des adieux et du baisement des pieds, quand s’offrit à lui l’apostolat dans une terre lointaine à six mille lieues de son pays, quand il fallut dire adieu à tout ce qu’il aimait ici-bas, parents, amis, patrie, loin de s’effrayer d’une pareille entreprise, il aura le sourire aux lèvres on redisant encore : Mihi adhœrere Deo bonum est, et il ajoutera : Ponere in Domino Deo spem meam !

    « C’était déjà le chant de triomphe des anciens maîtres de l’apôtre de Jésus-Christ et il n’avait point oublié la devise qui resplendit encore en lettres d’or au front de la petite chapelle de Senaide : Spes mea Deus !

    « Je ne veux pas répéter ici les éloges reproduits en 1888 par la Semaine religieuse, à l’occasion des noces d’argent du P. Errard, célébrées avec grand concours de missionnaires et de fidèles Anna­mites, dans sa dernière paroisse de Cho-quam aux portes de Saïgon.

    « Comme l’écrivait le R. P. Thiriet, un de ses compagnons d’apos­tolat, le P. Errard, pendant près de vingt-huit années, a été un des plus vaillants soutiens de cette mission, arrosée déjà des sueurs et des larmes d’un vosgien, Mgr Miche, de vénérée mémoire.

    « Non seulement le P. Errard s’occupait avec un zèle admirable d’évangéliser les païens, de faire entrer les petits Chinois dans le paradis, ou de les sauver d’une mort certaine ; non seulement il se consacrait à la direction sage, éclairée, des religieuses indigènes, des vierges chinoises qui suivent encore les constitutions que leur avait données, il y a près d’un siècle, le vénérable P. Moye, fondateur des religieuses de la Providence de Portieux, mais il avait une spécialité que nul ne lui contestait. A la grande joie de ses supérieurs et de son évêque, il était bâtisseur d’églises. Et Dieu sait ce qu’il en coûte à ce métier quand les ressources font défaut.

    « Tour à tour fabricant de briques, maître appareilleur, chef de chantier, plafonneur, ébéniste, quêteur industrieux, il est arrivé à doter ses différentes stations : Tha-la, Bien-hoa, Baria, Cho-quan, d’églises qui feraient certainement bonne figure dans nos villes d’Eu­rope.

    « Celle de cette dernière paroisse, encore inachevée, lui causa sur­tout bien des peines et des soucis. Et c’est peut-être de là que vint le germe de la maladie de foie dont il est mort.

    « Il aurait voulu, jusqu’à une vieillesse avancée, pouvoir travailler à la prospérité matérielle et morale de sa chère mission d’Annam, y prendre son dernier sommeil au milieu de ses chers néophytes. Mais la Providence en avait disposé autrement.

    « Est-ce donc que la Cochinchine, qui depuis de longues années engloutit un si grand nombre de victimes, ne doit pas en rendre de temps en temps quelques-unes à la mère-patrie, afin que la cendre de ces héros de la guerre ou de l’apostolat devienne sur le sol de notre France une semence de patriotes et de chrétiens  : Semen martyrum sanguis christianorum !

    « Sans doute, à l’exemple de saint Jean dont il avait la candeur et l’amour de Jésus, le P. Errard n’endura point le martyre de la per­sécution ; comme tout véritable apôtre, il eut bien des fois à répandre des prières et des larmes, et c’est là le sang du cœur . Il ne fut pas brûlé vif, comme le diacre Laurent ; mais que de fois il fut dévoré par les ardeurs de la fièvre ! Et dans les dernières semaines de son existence, quel long et douloureux martyre que celui d’avoir des nuits sans sommeil, d’assister jour par jour à sa propre décomposi­tion, d’entendre autour de soi les sanglots étouffés d’une famille attristée !!!

    « Par une délicatesse exquise et pour ne point trop fatiguer son vieux père auquel il avait, du reste, consacré les premiers jours de son retour au pays natal, il s’était, comme nous l’avons dit, installé chez un de ses frères auquel il était doublement uni par les liens du sang. Là il retrouvait, je puis bien le dire, la douce hospitalité que Jésus aimait tant quand il passait à Béthanie. A voir les soins empres­sés dont il était entouré, on ne pouvait s’empêcher de dire de sa famille comme autrefois de Lazare : Voyez donc comme on l’aimait ! Ses deux nièces, Marthe et Marie, cherchaient à le consoler au milieu de ses angoisses, elles lui faisaient envisager sa guérison comme prochaine. Mais lui, l’homme de foi, leur répétait on souriant : Une seule chose est nécessaire ! Puis, quand la faiblesse s’accentua de plus en plus, au point de provoquer des syncopes, il arrivait souvent que dans ses rêves, le malade élevait les bras sur sa couverture, s’es­suyait les pouces ou étendait les mains, comme le prêtre le fait avant la consécration des saintes espèces. Et avec cette attitude son regard prenait une expression indéfinissable de contentement. Il semblait que le moribond faisait à Dieu le sacrifice de sa vie et demandait avec des jours heureux pour l’Église le salut de son âme: Hanc igitur hostiam servitutis, etc., etc.

    « À l’exemple de saint Stanislas Koska, il avait toujours eu une tendre dévotion pour la sainte Vierge, et il avait répété bien des fois qu’il voudrait mourir un de ses jours de fête. Son désir a été exaucé, car, au matin de l’Assomption, sentant sa fin prochaine, il fit appe­ler, par les bonnes Sœurs de Saint-Firmin qui le veillaient, toute la famille de son frère et M. le curé de Forcelles qui, plusieurs jours avant, lui avait administré les Sacrements, et après une douce agonie il s’endormit pieusement dans le Seigneur.

    « Au jour du départ des missionnaires, à la cérémonie touchante du baisement des pieds et des adieux, on chante avec enthousiasme : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem ! Eh bien ! on face de ce cercueil qui contenait la dépouille d’un apôtre dont les mains ne pou­vaient plus bénir, dont la bouche ne pouvait plus proclamer le nom de Jésus-Christ, dont les pieds étaient immobilisés par la mort, malgré la tristesse peinte sur tous les visages, il y avait dans les cœurs un sentiment de joie intime et indéfinissable, parce que chacun redisait avec espérance : Le bon et fidèle serviteur a reçu la récompense de tous ses travaux. Requiescat in pace ! »

     

     

     

     

     

    • Numéro : 828
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1863