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Pierre ENTRESSANGLE (1875-1923)

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    Si ma plume savait vibrer comme mon cœur, j’écrirais de belles et touchantes pages sur le confrère dont j’ai à rappeler la vie et à raconter la mort. Heureusement que sans avoir recours aux fleurs de rhétorique, la simplicité même de cette vie et de cette mort ne manquera pas de produire une émotion véritable. Le plus difficile pour le biographe sera de savoir se borner, tant il trouvera lui-même de chenue à s’arrêter devant le souvenir d’un confrère à qui le liait une amitié plus forte que la mort

    M. Entressangle était un homme simple, portrait parfait de celui dont parle l’Ecriture, « in quo dolus non est ». En lui, vraiment, il n’y avait pas ombre de malice et là est le secret de la sympathie qu’il sut créer dans tous les milieux où il eut à vivre. C’est qu’il possédait le rare avantage d’avoir gardé jusque dans l’âge mûr les qualités prenantes qui font le charme de l’enfance et lui attirent les cœurs : abandon entier ente les mains de ses supérieurs, comme l’enfant entre les mains de ses parents, affection vraie, sincère, entière, vouée à ses confrères, avec un mélange de respect pour les aînés et de condescendance pour ceux de son âge ou plus jeunes. Pourtant, cette simplicité ingénue, n’avait rien de la naïveté que lui auraient volontiers prêtée ceux qui, ne le voyant qu’en passant, ne le connaissaient qu’imparfaitement. Ainsi, devant sa bonhomie, les fonctionnaires les moins cléricaux et les plus récalcitrants étaient obligés de désarmer, et les indigènes les plus retors étaient forcés, devant sa droiture, de cesser leurs menées équivoques.

    Il est certain qu’un charme spécial s’échappait de sa personne. Voici l’homme : trapu, aux épaules carrées, d’une taille au-dessous de la moyenne, un peu boulot dans ses années de prospérité, avec de doux yeux blancs et un sourire avenant, qui égayaient son gros visage rond, encadré d’une barbe frisée et touffue, avec son pas lourd de montagnard, le léger balancement de son corps et la façon bien à lui de glisser un ou deux doigts de la main droite entre les boutons de sa soutane, sa silhouette semait immédiatement la gaîté dès son apparition et invariablement, son arrivée dans un groupe était saluée d’une explosion de joie.

    Est-ce à dire qu’il fût parfait ? S’il avait les qualités de l’enfance, il en avait aussi les défauts : un peu d’entêtement parfois, une certaine lenteur à saisir une situation, ce qui le rendait hésitant, avec évidemment un manque de décision et d’initiative. Mais l’entêtement disparaissait facilement devant l’ordre du supérieur, souvent même devant l’avis d’un confrère en qui il avait confiance. De même aussi son hésitation : dès qu’il avait vu clairement sa ligne de conduite, son devoir, il y entrait et s y donnait même avec ténacité.

    Quand il éprouvait un déplaisir, c’était plutôt par le silence qu’il manifestait d’ordinaire son mécontentement, ou si quelquefois, emporté par les nerfs, il cédait à un mouvement de vivacité, c’était pour s’écrier : « Je suis furieux » ; mais cela était dit sur un ton de douceur s’alliant si peu avec l’expression que tous les témoins et auditeurs éclataient de rire, si bien que lui-même, n’y tenant plus, était obligé de rire avec eux et retrouvait son calme débonnaire. Tel était l’homme dont je crois avoir tracé un portrait assez exact, qui ne déplaira sûrement à personne et qui laisse deviner de suite quel fut la prêtre.

    Si l’homme avait gardé les qualités de l’enfant, le prêtre, mieux encore, garda jusqu’au bout les qualités d’un excellent séminariste. Personne ne me contredira, et c’est je crois, le plus bel éloge que je puisse faire de lui. Le supérieur de l’ « Union Apostolique » en Cochinchine recevait régulièrement son bulletin mensuel fidèlement annoté. C’est dire en un mot sa fidélité à tous les exercices spirituels du séminariste, en même temps que son souci d’accomplir tous les devoirs de la charge pastorale où nous allons le suivre désormais

    Arrivé au Cambodge en 1901, il fut, je crois, le « benjamin » de Mgr Grosgeorges qui le plaça, pour apprendre la langue annamite, chez un de ses amis, M. Chouffot, alors mission-naire à Soairieng. Doué d’une grande facilité pour l’étude des langues, M. Entressangle se tira d’affaire assez vite pour s’échapper du nid de bonne heure et voler de ses propres ailes ; il alla, sous la direction de son maître dans la petite chrétienté de Prasant, sise à quelques kilomètres du chef-lieu. Heureux essai qui lui permit bientôt de s’envoler de l’est à l’ouest de la Mission, à Locson, poste qu’aucun missionnaire n’avait occupé avant lui.

    À défaut de bien-être, il pouvait y trouver de la poésie ; car il passait ainsi de la plaine aride à la montagne, des horizons bornés aux horizons sans fin de la mer azurée du golfe de Siam. Mais je crois que sa tournure d’esprit ne le portait guère à s’extasier devant les beautés de la nature, auxquelles l’avaient d’ailleurs habitué, dès l’enfance, les sites pittoresques de l’Ardèche. Il vécut là quelques années heureuses, au milieu de braves gens longtemps orphelins, contents d’avoir enfin un Père, avec lequel ils partageaient volontiers le produit de leur pêche. D’ailleurs, les bons poissons de mer et la saumure renommée de Phuquoc, si tant est qu’elle lui plût, furent ses seules gourmandises, à une époque où les progrès n’avaient pas encore amené dans ces parages les routes et les autos qui les agrémentent aujourd’hui.

    Le manque de communications rendait même le poste pénible à la saison sèche où il fallait plusieurs jours de voyage pour atteindre Chaudoc. Aussi, pour lui éviter l’isolement, dans lequel on accuse volontiers, et d’ailleurs gratuitement, les Missions-Étrangères de laisser vivre

    leurs missionnaires, notre évêque s’empressa de lui confier successivement deux nouveaux confrères. Son bon esprit et ses aptitudes pour les langues lui méritaient cette confiance, réservée d’ordinaire à de plus, anciens.

    Hélas ! il eut la douleur de voir le premier mourir au bout de quelques mois, M. Juge enterré à Chaudoc, près duquel il repose maintenant ; le second lui donna aussi un moment de gros soucis pour sa santé fort menacée, qui s’est refaite depuis et lui permet d’occuper avec honneur une des plus belles chrétientés de la Mission.

    Mais Mgr Bouchut, ayant un poste assez difficile à pourvoir, fit appel à M. Entressangle. Sans mot dire, de l’Est il passa au Nord, à Taom, dans la région des Grands Lacs, en la province de Battambang. C’est là que, dans des circonstances tragiques, il trouva le germe de la maladie qui devait l’emporter prématurément, s’il est vrai que des émotions intenses peuvent causer le diabète.

    Après la cession des provinces de Battambang et de Siemreap par le Siam à la France, le pays fut troublé durant plusieurs années ; des bandes de pirates sillonnaient la contrée à la saison sèche, y semant l’incendie et les assassinats. Souvent le Père avait été alerté depuis plusieurs années, mais jamais attaqué, il en était quitte pour la peur, quand, au moment où le calme semblant être rétabli, personne ne redoutait plus leur venue, les bandits arrivèrent par surprise, un beau matin.

    Agissant avec une certaine tactique, ils commencèrent par entourer et isoler les deux maisons voisines du presbytère qu’ils savaient armées. C’était au lever du jour, M. Entressangle, n’ayant pas encore achevé sa toilette matinale, sortait sur sa véranda pour appeler le sacristain et faire sonner l’angelus, quand les cris montèrent et les balles sifflèrent à ses oreilles. D’instinct il se retira à l’intérieur de la maison, cherchant aussitôt à en fermer la porte principale ; mais comme il arrive d’ordinaire dans les moments de presse et d’énervement, la serrure s’embrouilla. Sans trop savoir si la porte était bien verrouillée, il passa dans sa chambre pour en clore la fenêtre ; pendant l’opération, des balles passèrent de nouveau autour de sa tête, ce qui mit le comble à son émoi. Aussi, laissant sur la table son fusil et les cinq ou six cartouches qu’il possédait en tout pour se défendre, il s’occupa de trouver une cachette. N’étant pas chasseur, bien qu’habitant un pays de gibier, et n’attendant plus d’attaque, il n’avait point préparé ses munitions ; puis, il faut le dire, nullement guerrier par tempérament, il avait compté plutôt sur les dix à quinze fusils répandus dans le village que sur le sien, pour repousser l’attaque quand elle viendrait. Mais les chrétiens surpris comme lui, au lieu de courir d’abord à son secours, s’empressèrent de mettre d’abord en sûreté leurs femmes et leurs enfants.. Quand plus tard, certains voulaient les taxer d’ingratitude à son égard à cause de cet abandon, lui s’empressait de les défendre, disant un peu comme la chanson : « Quand on a du cœur on pense à sa femme et à ses enfants. » C’était sensé et charitable. Durant ce temps, les pirates prenaient de l’audace et multipliaient les coups de feu. M. Entressangle se décida alors à grimper sur le plafond de la maison où il n’avait jamais encore mis le pied. Là, dans le coin le plus sombre, en compagnie d’un petit domestique d’une douzaine d’années, il s’assit et prenant pour arme le rosaire, il récita chapelet sur chapelet. C’était bien, dans la circonstance, l’arme la meilleure.

    De fait, après bien des péripéties, quand les Cambodgiens entrèrent dans la maison, brisant portes et fenêtres et y mettant le feu, ils furent fort étonnés de n’y trouver personne. Pourtant, voici que des têtes émergent au-dessus du plafond, suivant le chemin que le Père avait pris... C’est la mort !... Non, c’est la vie, selon une de ses expressions favorites qui rappellera plus d’un souvenir et provoquera plus d’un sourire.

    À cet instant, en effet, un annamite enfin faisant usage de ses armes, tire dans la bande des pirates et blesse l’un d’entre eux qui tombe. Aussitôt, comme à l’ordinaire, la panique se met parmi eux, et redoutant l’arrivée de nombreux fusils alors qu’il n’y en avait qu’un seul, ils prennent la fuite en emportant leur blessé.

    Cependant la maison brûle et la fumée arrive jusque dans les combles. Après avoir évité les couteaux et les balles, le Père va-t-il être la proie des flammes ? Non. La bonne Mère qu’il invoque avec ferveur lui ménage le salut. Les femmes et les enfants mis en sécurité, voici tout de même que les chrétiens reviennent, approchent prudemment, entourent la maison et sûrs de la disparition de tous les bandits, se mettent à appeler tout en éteignant le feu : Père.. Père... personne ne répond... Pourtant il entend, le Père, mais il craint encore d’être le jouet des bandits et garde le silence.

    À de nouveaux appels, il reconnaît enfin la voix de ses gens et sort de sa cachette plus mort que vif. Les chrétiens l’emmènent dans leurs maisons et le réconfortent d’un cordial, en même temps que de leur protection.

    C’est donc bien la vie sauve, mais l’émotion a été forte, si forte que suivant l’expression populaire très juste, « elle lui a tourné le sang » et la maladie s’annonce. D’autre part, les chrétiens eux-mêmes fort perplexes, craignant de nouvelles attaques à une saison où la fuite est difficile, se décident en grand nombre à descendre en barque pour gagner les grands lacs où bat son plein la saison de la pêche. Ils y emmenèrent le Père et arrivent chez les chrétiens de Pnompenh installés déjà dans leurs pêcheries. Ceux-ci font assaut de générosité pour bien traiter le missionnaire et lui faire oublier son infortune.

    Malgré les distractions du voyage et l’empressement des chrétiens, le Père ne tarda pas à tomber sérieusement malade ; il gagna le séminaire de Culaogieng pour y prendre quelques forces et de là alla chercher sa guérison au Sanatorium de Hongkong. A son retour, il fut replacé au petit poste de Prasant, qu’il avait occupé jadis au début de sa vie apostolique. Sans arrière pensée, il accepta, comme d’habitude, cette nomination qui le ramenait dans un pays sans ressources et sans grandes consolations. Son bonheur, il le trouva surtout dans ses relations fraternelles avec son voisin, pour lequel il fut un vrai réconfort, alors qu’il croyait être seul à jouir du réconfort de son confrère. Ceux qui ont souffert savent se comprendre et à ce moment nous avions souffert tous les deux de peines fort sensibles, quoique d’un ordre différent. De là se lia une amitié qui dura jusqu’à la mort et, je l’espère, ne finira pas plus que l’éternité.

    Pendant qu’ainsi nous nous aidions à rester forts dans l’adversité, nous nous aidions aussi mutuellement de notre pauvreté ; aussi parvint-il à remonter passablement ses finances fort compromises à son arrivée et à refaire sa santé qui semblait redevenue très florissante. Si bien que Monseigneur qui éprouvait à ce moment quelque peine à pourvoir le poste de Battambang, surtout par manque de sujets possédant la langue cambodgienne, fit appel de nouveau à sa bonne volonté.

    Il accepta sans discuter, n’hésitant pas devant la difficulté d’apprendre une langue nouvelle à un âge déjà avancé, surtout après avoir manqué l’occasion de s’en rendre maître durant son séjour à Taom, au temps de sa jeunesse. Il est bien vrai que l’obéissance remporte des  victoires : M. Entressangle parvint rapidement à parler le cambodgien et à prêcher à ses chrétiens, ce qui est plus compliqué d’après les connaisseurs. Mieux encore, il réussit à satisfaire ces descendants de portugais, difficiles entre tous, et s’en faire aimer, parvenant à passer sans se froisser et sans froisser les autres au milieu des divisions opiniâtres qui durent parmi eux depuis longtemps et auxquelles se sont heurtés des missionnaires réputés plus habiles. Il s’y créa aussi, là comme ailleurs, d’excellentes relations avec les fonctionnaires français et les annamites de la ville, parmi lesquels il eut la joie d’opérer plusieurs conversions. Avec bonheur encore, il revoyait de temps en autre le poste de Taom, alors dans la tranquillité parfaite qui n’a pas été troublée depuis.

    Il se trouvait donc heureux pleinement, quand les infirmités s’annoncèrent : Ce fut d’abord une surdité gênante, venant de la défectuosité des organes, mais aussi de l’anémie et du diabète dont il ne se doutait pas encore. Puis vint la guerre avec ses deuils : Deux de ses frères payèrent le tribut du sang à la France et partirent, laissant les vieux parents sans soutien. Il faut savoir quel degré d’affection rare a survécu entre tous les membres de cette famille patriarcale, pour deviner la douleur des parents à la mort de leurs enfants et les soucis du fils qui restait pour ses « bons vieux », comme il disait. Monseigneur devinant ses désirs les prévint et l’aida à se décider à retourner en France.

    À la joie de revoir son pays et sa famille, la Providence ajouta la consolation de faciliter l’installation de son père et de sa mère chez une sœur chérie, à l’abri de l’isolement, des soucis et des besoins pour l’avenir. Rassuré de ce côté, après avoir subi les traitements nécessaires pour l’amélioration de sa santé, il revint vite, joyeux, malgré la tristesse des adieux, reprendre sa place parmi nous. Sa mine manquait bien un peu de couleur, ses forces étaient bien précaires et la marche le fatiguait de suite ; il n’était donc pas guéri, malgré les apparences d’un homme assez vigoureux.

    À Phompenh, une chrétienté, se trouvait libre, le curé de la paroisse française, fatigué, partant prendre à Hongkong quelques mois de repos. M. Entressangle fut l’intérimaire tout trouvé et y passa assez de temps pour se faire estimer. Les malades de l’hôpital surtout s’habituèrent vite à ses visites fréquentes et surent l’en récompenser par leur amitié. Au retour du titulaire, ce fut le tour de la chrétienté de Chaudoc d’être privée de son pasteur, car, depuis quelques années, la mort et la maladie s’acharnent sans trêve sur les missionnaires du Cambodge. M. Entressangle, de son même pas tranquille et de sa même bonne humeur, s’y rendit encore faire l’intérim. Hélas ! le titulaire arrivait à peine en France que l’intérimaire succombait, comme souvent les diabétiques, à un anthrax. Il avait passé là quelques semaines seulement pour mourir, avant d’avoir revu son premier poste de Locson qui relevait de son nouveau district, terminant sa vie apostolique, pour ainsi dire, où il l’avait commencée.

    Telle vie, telle mort. Ce fut vrai une fois de plus, car là surtout rayonna dans toute sa beauté cette simplicité qui est la vraie grandeur devant le passage à l’éternité.

    Il s’abandonna entre les mains du docteur et de nos Sœurs infirmières, comme un enfant, mais un enfant raisonnable et sage, se laissant soigner sans proférer la moindre plainte, sans oublier de dire… merci… après le moindre service rendu. Tout de suite il se préoccupa de savoir le diagnostic du médecin qu’il accepta sans trouble, uniquement soucieux de mettre immédiatement en ordre ses affaires temporelles et spirituelles.

    Aux soins dévoués des bonnes Sœurs de la Providence, Dieu ajouta encore une faveur : l’arrivée de son meilleur ami pour l’assister durant ses derniers jours et le préparer à la mort. Ce missionnaire, durant un congé en France, avait eu l’avantage d’aller rendre visite aux vieux parents de M. Entressangle, ce qui facilitait beaucoup les entretiens de famille. Si le mourant en fut heureux, les parents le furent encore davantage et bénirent Dieu d’avoir permis une telle rencontre, qui les rassurait sur les bons soins dont leur enfant était entouré à son lit de mort. Une dernière lettre dictée pour sa famille est fort émouvante en simplicité ; elle montre bien le calme du mourant, ne se plaignant que de la peine qu’il va causer à tous en les quittant, mais peine adoucie par la pensée d’un revoir prochain et éternel.

    Alors, ne songeant plus qu’au ciel, il réclame les derniers sacrements. Enflé de tout le corps, ne trouvant guère son aise dans la position couchée par suite de la plaie énorme qu’il a dans le dos, il s’assied sur le bord de son lit et là attend ces derniers secours qu’il a si souvent prodigués aux autres avec tant d’empressement.

    Ici se place un touchant colloque entre le mourant et l’assistant qui, nous l’avons dit, connaissait intimement la famille de son confrère. L’idée vint à celui-ci de rappeler au moribond le nom familier de la maman absente : « Aimez-vous bien « maman Rosette » ? Mais le mourant entendit mal ou ne comprit pas le sens de la question. « Aimez-vous bien « maman Rosette » ? A la seconde fois, il répond d’un air surpris : « Ah ! je crois bien que je l’aime !… Vous le savez bien… » –– « Oui, mais il y a quelqu’un que vous aimez davantage. » Alors, saisissant la pensée, la figure épanouie, immédiatement il complète lui-même : « Mais oui… le bon Dieu, puisque c’est pour Lui que j’ai quitté la maman. » Ainsi disposé par cet acte d’amour suprême, il fit généreusement le sacrifice de sa vie, heureux de s’en aller vers le Père bien-aimé qui le rappelait à Lui.

    Ému plus que le mourant, l’assistant oubliait de procéder à la Bénédiction apostolique, que M. Entressangle demanda et reçut avec toute la componction de son bon cœur. C’était le samedi soir, 12 mai, veille de la solennité de sainte Jeanne d’Arc, fêtée dans toutes les églises de la Mission. –– Attention, lui dit son confrère, il ne faut pas déranger les missionnaires ; demain ils seront retenus chez eux pour la fête. –– Oui, oui, dit-il en riant. Obéissant encore, il attendit jusqu’au lendemain soir pour rendre le dernier soupir, rejoindre la bonne Mère qu’il avait tant aimée, en son mois de mai et jouir de la vue de Dieu.

    Le lundi, les confrères vinrent nombreux : nous étions une douzaine de missionnaires à son enterrement qui eut lieu le lundi matin. Durant deux nuits et un jour, les chrétiens se sont succédé sans relâche autour du cercueil pour la veillée funèbre. Ce cercueil ils l’ont voulu très beau suivant l’usage du pays ; ils l’ont offert eux-mêmes et ils ont demandé des messes pour le repos de l’âme de ce pasteur qu’ils avaient connu trois semaines à peine, mais qui avait gagné leurs cœurs, pourtant réputés assez durs et assez revêches. Sur sa tombe, c’est ce que publia Monsieur l’Administrateur de la Province, bien que de religion protestante, en disant que pour eux aussi, il aurait certainement été le « bon Père Entressangle » –– « Les doux possèderont la terre. »

    Devant ce spectacle, chacun de nous enviait de mourir comme celui que nous pleurions. Il avait su nous rendre sa mort aimable comme l’avait été sa vie.

    Homme affable, prêtre pieux sans austérité, d’un esprit très large pour les autres, il avait toujours su prendre par le bon côté, durant sa vie, les hommes et les choses ; il fut pareil à lui-même, en acceptant la mort comme une délivrance. Ce fut son dernier succès, le plus beau et le plus durable, dont il jouira durant l’éternité. Memoria justi cum laudibus.

    • Numéro : 2606
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1901