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Noël ÉMONET (1849-1900)

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    Le 2 juillet 1900, une scène qui rappelle les actes les plus héroïques enregistrés dans les annales de l’Église, se déroulait à Moukden, en Mandchourie.

    Un évêque et un missionnaire, entourés de nombreux chrétiens, faisaient volontairement à Dieu le sacrifice de leur vie et tombaient, martyrs de leur fou et de leur dévouement, ensevelis sous les ruines de l’église où ils se trouvaient réunis. L’évêque était Mgr Guillon ; le missionnaire, M.Noël-Marie Emonet.

    M.Emonet était né à Massingy (Haute-Savoie), en 1849, et depuis vingt-cinq ans, il évangélisait la mission de Mandchourie.

    Bien souvent, durant sa vie, il nous a exprimé le désir qu’il ne fût point parlé de lui, après sa mort, même à cet endroit du compte-rendu consacré, chaque année, à la mémoire de nos confrères décédés. Puisque que Dieu lui-même semble avoir voulu le proposer à notre exemple et à notre admiration, nous ne nous ferons pas scrupule de violer cette consigne. Malheureusement les documents précis, nécessaires pour retracer dignement la vie de notre saint confrère, nous font défaut.

    En 1879, Mgr Dubail l’appela à la procure d’Ing-tse, qu’il géra pensant près de dix années, à la grande satisfaction de tous ses confrères. Les qualités d’ordre, d’exactitude, d’économie, d’amabilité dans les relations exigées par cette charge délicate ; M.Emonet les possédait au plus haut degré. Et il le prouvait encore la veille de sa mort, lorsque, prévoyant la catastrophe finale, il consacrait quelques-uns de ses derniers instants à mettre en ordre les papiers de la résidence de Moudken, à les enfouir, ainsi que les objets précieux, et à en dresser un état minutieux qu’il envoya par lettre à M.Choulet.

    Après la mort de Mgr Dubail, M.Emonet fut envoyé à Nieou-tchouang, où il ne fit que passer ; quelques mois plus tard, Mgr Guillon le mettait à la tête du district de Siao-hei-chan. Quelle ne dût pas être la joie de notre pieux confrère, qui, toute sa vie, eut une dévotion si tendre envers la très sainte Vierge, d’être ainsi mis en possession de la magnifique église construite par M.Choulet et dédiée à Notre-Dame de Lourdes ! Avec quel soin il y mit la dernière main, complétant la décoration intérieure, ornant les autels, élevant un magnifique portail ! Car comme tous les vrais prêtres, M.Emonet plaçait son amour-propre dans la bonne tenue et la beauté de son église, et , s’il se permettait quelque luxe, c’était pour rehausser l’éclat des cérémonies religieuses qui, dans sa pensée, étaient le meilleur moyen d’attirer les païens aux pieds de Marie. C’étaient des âmes, en effet, que le saint missionnaire surtout offrir à la Vierge Immaculée, et, à cette œuvre d’évangélisation il se dépensa sans compter ; les nombreuses conversions qu’il eut à enregistrer, et l’essor que prit alors son district prouvent que Dieu bénissait ses travaux.

    Mais ses forces le trahirent et, au mois d’octobre 1894, il dut quitter momentanément la Mission et aller chercher au sanatorium de Hong-Kong les soins que nécessitait depuis longtemps sa santé délabrée.

    C’est là qu’il passa ce terrible hiver, au début duquel éclata la guerre sino-japonaise. Grande fut l’inquiétude du missionnaire quand il apprit les ravages causés dans tout le Vicariat par les hordes chinoises indisciplinées ; son district de Siao-hei-chan était, lui disait-on, particulièrement éprouvé. Aussi dès que la fonte des glaces permit aux navires d’aborder à Ing-tse, revint-il en toute hâte à sa chère Mission.

    Grâce à Dieu, le mal était moins grand qu’il n’avait paru au premier moment ; tout se réduisait à quelques dégâts matériels et déjà le P.Emonet se mettait en devoir de regagner son district pour les réparer, lorsque Mgr Guillon l’appela près de lui ,à Moudken. Dès lors, Sa Grandeur ne se sépara plus, jusqu’à sa mort, de ce précieux auxiliaire qui devint son  bras droit dans tous les détails de l’administration de la paroisse et de la résidence épiscopale.

    Tels sont les renseignements trop incomplets, que nous avons pu nous procurer sur la carrière apostolique de M.Emonet .

    Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, ce sont les qualités et les vertus éminentes qui caractérisaient notre vénéré confrère, et que tous purent apprécier, même ceus qui, comme nous, ne l’ont connu qu’à la fin de sa vie.

    Malgré sa santé si frêle, M.Emonet se levait chaque jour de grand matin ; après une longue méditation, il célébrait la sainte messe avec une piété angélique, et le reste de sa journée se partageait entre la prière et les obligations de son ministère. Son zèle pour l’avancement spirituel des âmes confiées à ses soins était sans bornes, et Dieu seul connaît les trésors de foi, de dévouement et de charité qu’il dépensa pendant plus de vingt ans dans les obscurs labeurs du confessionnal et de la prédication.

    D’une grande bonté à l’égard de tous ses confrères, il était particulièrement affable avec les plus jeunes, et c’est avec une tendresse toute maternelle qu’il s’efforçait d’adoucir aux nouveaux venus les rigueurs de l’acclimatation et les difficultés du début.

    Son humilité était extrême et sa mortification continuelle, car, depuis son arrivée en mission jusqu’à sa mort la maladie ne lui laissa, pour ainsi dire, pas un moment de répit.

    En un mot, c’était un de ces missionnaires dont la vie humble et cachée, consumée toute entière au service de Dieu, se résume en cet éloge, le plus court mais le plus beau de tous : c’était un « saint prêtre ». Et quand une telle vie et couronnée par l’auréole du martyre, alors on est tené de se mettre à genoux et de baiser la tombe de celui qui, dans la mesure de l’infirmité humaine, fut un si fidèle disciple du divin Prêtre et du divin Crucifié.

    C’est ce que nous venons de faire à Moudken, non pas sur sa tombe, hélas ! mais sur les ruines de l’église, à l’endroit où notre cher confrère a vraisemblablement consommé son sacrifice. Au moment suprême, lorsque les soldats entouraient déjà la résidence, Mgr Guillon défendit d’opposer la moindre résistance et entra dans l’église accompagné du P. Emonet, d’un prêtre chinois, des Sœurs et des chrétiens, il monta ensuite à l’autel, revêtit son rochet et exhorta les assistants à offrir courageusement leur vie pour le bon Dieu ; puis prenant la croix entre ses mains et l’élevant à la vue des fidèles, il ordonna d’allumer les cierges de l’autel.

    C’est en accomplissant cette dernière volonté de Sa Grandeur que M.Emonet fut frappé sans doute d’un coup de sabre, tandis que Mgr Guillon, atteint par une balle, tombait en disant aux chrétiens : « Votre évêque meurt le premier ! Mes enfants, suivez-moi tous au ciel ! » Quelques instants après, le toit de l’église en flammes s’écroulait, ouvrant le ciel à notre évêque, à notre confrère et à plusieurs centaines d’héroïques victimes.

    Il nous a été impossible de reconnaître les restes de notre vénéré confrère parmi les ossements à demi calcinés épars au milieu des décombres. La vue de ces cendres dispersées ainsi à tous les vents nous a serré le cœur. Mais en même temps, elle nous a rendu l’espérance.

    Non, ce n’est pas là le tombeau de notre chère mission, et tant de vies précieuses n’ont pu être sacrifiées en pure perte ! C’est dans la poussière  des catacombes que le christianisme a planté ses racines, et bientôt, sur les débris de cette église de Moukden, l’Église de Mandchourie se relèvera glorieuse et plus forte, cimentée par le sang de ses martyrs.

     

     

     

    • Numéro : 1239
    • Pays : Chine
    • Année : 1875