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Julien Joseph Marie DENIS (1876-1922)

PROCUREUR DES MISSIONS DU TONKIN AU SÉMINAIRE DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES M. DENIS (Julien, Joseph, Marie), né à Pléchâtel (Rennes, Ille-et-Vilaine), le 13 janvier 1876. Entré laïque au Séminaire des Missions-Étrangères, le 15 septembre 1894. Prêtre, le 23 septembre 1899. Parti pour le Tonkin Méridional, le 15 novembre 1899. Directeur du Séminaire des Missions-Étrangères, le 20 juillet 1914. Mort à Bain-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), le 4 avril 1922.
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    Julien-Joseph-Marie Denis naquit à Pléchâtel, canton de Bain-de-Bretagne, Ille-et-Vilaine, le 13 janvier 1876. Il était le sixième enfant d’une de ces familles encore nombreuses en Bretagne, où les dons de la Foi suppléent à ceux de la fortune. Le père mourut jeune, laissant, presque sans ressources, six orphelins à la charge d’une mère dont la santé était fort ébranlée. Les deux aînés, frères jumeaux, se mirent au travail dès la quatorzième année, et les jeunes suivirent bientôt leur exemple. La sœur aînée aida la mère aux travaux du ménage et devait devenir bientôt, après la mort de Mme Denis, la seule gardienne du foyer, et la vraie maman de notre petit Julien. C’est à cette première école du malheur, vaillamment et chrétiennement surmonté, que se nouèrent entre les six orphelins les liens d’une affection peu commune, que le temps, la séparation et les distances n’ont jamais affaiblie, et c’est là aussi sans doute, dans l’exemple de l’effort commun, que notre confrère acquit cette force de volonté, qui lui fit si souvent contourner et vaincre les obstacles. 
    Aujourd’hui dans une belle aisance, les frères et sœurs témoignent leur reconnaissance à ceux qui vinrent à leur secours, par de larges aumônes aux malheureux et aux Ecoles chrétiennes. 
    Après son retour de mission, notre confrère aimait à parler du bonheur que lui faisaient éprouver pendant ses vacances les réunions de famille, le dimanche après vêpres, chez la grande sœur ; les pèlerinages au cimetière, les causeries et le dîner en commun, à une table de plus en plus garnie de neveux et de nièces. 
    Cette prospérité, bénédiction de Dieu sur les familles nombreuses, Mme Denis eut le bonheur d’en constater les débuts, et ce fut la consolation de ses derniers moments. Elle n’avait vécu que pour les enfants que Dieu lui avait donnés ; elle avait veillé sur eux avec un soin jaloux, persuadée qu’aucune éducation ne vaut celle de la famille. Un jour, un des vicaires de Bain, où la famille Denis était venue s’installer, ayant remarqué le petit Julien, voulut en faire un enfant de chœur ; il vint le demander à sa mère. Il faut croire que les petits servants aux offices de la paroisse de Bain ne jouissaient pas d’une bonne renommée, et que leur sagesse n’était pas à la hauteur de leurs pieuses fonctions, car la réponse de la maman fut prompte et absolue : « Mon petit Julien enfant de chœur ! pour se dissiper avec les autres et manquer l’école ! Ah ! non, Monsieur l’Abbé. » Le bon Vicaire en fut tout déconcerté, mais il connaissait bien sa paroissienne : « Allons, allons, Madame Denis, se contenta-t-il de répondre, peut-être refusez-vous un bienfait de la Providence, qui veut le bonheur de votre Benjamin. Vous réfléchirez. » La bonne mère réfléchit en effet, et quelques jours plus tard, elle conduisait elle-même l’enfant au Vicaire et le lui confiait. Tel fut le premier pas de notre confrère dans la voie que Dieu lui réservait. 
    Quelques mois s’écoulèrent, le petit homme réfléchissait ; un jour il dit tout doucement au Vicaire : « Moi aussi, je voudrais bien être prêtre. » – « Mais, lui fut-il répondu, tu ne sais pas grand chose… Travaille bien à l’école ; quand tu auras ton certificat, nous verrons. » C’était une promesse, du moins Julien le comprit ainsi. A partir de ce jour, le travail fut acharné et bientôt couronné de succès : le soir de l’examen, il ne qu’un bond de l’école au presbytère, en criant : « J’ai mon certificat ! J’ai mon certificat ! » 
    Le lendemain, les études de latin commencèrent au presbytère et durèrent seize mois. L’élève travailla beaucoup et souvent seul ; les récréations étaient rares et il ne les prenait qu’au milieu des siens. Cependant un jour, une espièglerie lui valut une punition : pendant huit jours, il fut privé de leçons. Oh ! comme il fut triste le petit Julien ! Il travailla davantage ; à l’église, il se tenait plus près de son maître pour attirer son attention, et son regard triste et suppliant disait assez qu’il attendait un pardon anticipé. Mais le maître hélas ! demeurait inflexible… 
    Sur ces entrefaites, la mère vaillante mourut, heureuse, nous l’avons dit, de voir tous ses enfants sur la bonne voie, depuis les plus grands jusqu’à son Benjamin. Celui-ci éprouva de cette mort comme un avant-goût de bonheur qu’il aurait un jour, en montant à l’autel pour ses chers disparus. Cette pensée fut aussi sans doute celle de ses frères et sœurs, car son départ pour le petit séminaire fut encouragé par les frères, et le trousseau fut affectueusement préparé par les sœurs, et des personnes charitables. 
    Ce qu’il avait dans la famille, Julien le resta au petit séminaire : plus actif, plus pieux encore ; sa docilité fut exemplaire ; son travail lui valut chaque année de bonnes places dans sa classe ; en rhétorique, il arriva aux premières places en excellence ; il partit avec l’estime et l’affection de tous. L’étude de sa vocation n’avait pas été moins intense que ses études secondaires ; sa décision avait été prise, et elle était irrévocable : il serait missionnaire. Ses frères et sœurs avaient rêvé autre chose, mais leur foi solide fit taire l’égoïsme de leur affection ; ils ne firent aucune opposition, et le 15 septembre 1894, le jeune rhétoricien vint revêtir la soutane, au Séminaire de la rue du Bac. 
    Au Séminaire des Missions-Étrangères, il fut un excellent aspirant : pieux, gai, travailleur, et aussi muet aux heures de silence qu’il était causeur infatigable aux heures de récréation. Il fut ordonné prêtre le 23 septembre 1899. Vint l’heure des adieux à la famille bien-aimée ; la séparation fut un déchirement. Les quatre frères et sœurs présents sanglotaient à fendre l’âme ; le jeune missionnaire pleurait aussi et consolait de son mieux. La scène se passait en gare de Vitré ; son ancien maître y assistait ; il dut se tenir à la portière du compartiment pour contenir l’indiscrétion du public qui voulait savoir la cause de ces sanglots. Le départ du train acheva enfin le sacrifice. 
    La plupart des renseignements qui précèdent ont été fournis par l’ancien vicaire de Bain-de-Bretagne, sur la demande de M. Denis lui-même qui, avant de mourir, voulut faciliter la rédaction de cette notice nécrologique ; il confia aussi une de ses photographies à un de ses confrères pour l’impression de son souvenir mortuaire. Nous donnons ces détails, parce qu’ils dévoilent une note bien caractéristique de cette belle âme sacerdotale : ils ne pourront étonner que ceux qui n’ont pas connu notre confrère et son humilité profonde, dominée cependant pas sa conception, parfois originale, du devoir. Pour juger de l’opportunité des actes que lui commandait son zèle, il avait pour principale et presque unique règle la droiture de son intention ; les interprétations humaines étaient pour lui secondaires et la crainte du qu’en dira-t-on ne pouvait même le faire hésiter parce que son intention pure et droite ne lui permettait pas de le soupçonner. Cela était une force et lui donnait un grain de cette simplicité naïve tant admirée dans les premiers disciples du patriarche d’Assise. 

    Le Tonkin Méridional devait être son champ d’apostolat ; il y arriva le 29 décembre 1899. Dès les premiers jours et pendant quinze années, il y déploya toute son activité, avec un enthousiasme qui ne s’est jamais refroidi. Son évêque l’envoya d’abord étudier la langue dans une petite chrétienté nouvelle, appelée Dongngam. Quand un nouveau missionnaire arrive, les anciens ne manquent pas de lui dire : « Si vous voulez apprendre vite la langue, causez, causez beaucoup. » Pour M. Denis ce conseil était inutile parce que superflu : causer, et causer beaucoup ! mais cela serait le plus facile et le plus agréable de ses devoirs. Il causa si bien qu’au bout de quelques mois, Monseigneur le chargea d’un important district, le district de Dongthap, où il passa les onze années de sa vraie vie de missionnaire. 
    L’amour maternel est quelque peu magicien : il subtilise les défauts de l’être aimé et ne laisse voir que les qualités ; l’amour de M. Denis pour ses chrétiens de Dongthap, avait bien ce signe caractéristique : « Dans toute la Mission du Tonkin Méridional, écrit un de ses confrères, et même dans tous les Tonkins, il y avait un district qui les-dépassait tous, c’était Dongthap. Ah ! les chrétiens de Dongthap ! A Dongthap, on faisait comme ceci… A Dongthap on faisait comme cela… En réalité, comme tout son cœur était à Dongthap… les cœurs aussi venaient à lui. Les chrétiens l’aimèrent beaucoup, et les païens, le voyant pitoyable à toutes les misères et d’un abord facile, ne tardèrent pas à lui arriver nombreux. Depuis une dizaine d’années déjà, il y avait dans ce district un mouvement de conversions assez important ; le zèle, l’activité et la bonté de M. Denis accélèrent ce mouvement. Cinq nouvelles chrétientés, Phutang, Lacthiem, Thovuc, Xondau, Cungtrai, furent fondées en moins de trois années ; et il faut avoir passé par là pour savoir ce que cela représente de fatigues, de dépenses, d’obstacles à surmonter, ce que cela représente aussi de cette Charité décrite par l’apôtre : « Charitas patiens est, benigna est… Ah ! comme il les aimait ses nouveaux chrétiens ! » 
    L’obéissance a parfois des exigences bien dures, c’est ce qui lui vaut d’être si méritoire. Il dut quitter ses néophytes – j’allais dire ses « couvées » – de Dongthap pour la Procure de la Mission, dont Monseigneur lui imposait la charge. C’était un poste de confiance sans doute, mais loin de ses chrétiens, pour lui, c’était l’exil. Cet exil ne dura que trois ans : Monseigneur y mit fin et rendit à M. Denis son Dongthap de plus en plus aimé. Il y revint la joie dans l’âme, et de nouveaux succès répondirent bientôt à ses efforts : sept nouvelles chrétientés furent fondées. Pour donner une idée de l’activité incroyable de notre missionnaire dans ce district de Dongthap, il faudrait décrire jour par jour les actes de son fécond ministère, parmi une population de cinq à six mille vieux chrétiens : ses voyages à peu près continuels d’une chrétienté à l’autre : sa sollicitude pour les nouveaux baptisés, qu’il comparait à des petits enfants au berceau ; ses instructions aux chrétiens ; ses catéchismes aux néophytes et aux catéchumènes ; et, avec tous, chrétiens et païens, ses causeries intarissables, favorisées, par une facilité d’élocution qui semblait le rendre insensible à la fatigue. « A sa porte, écrit encore le même confrère, il y avait toujours du monde : c’était souvent une affaire à arranger, et plus souvent une demande de secours : le bon Père s’était fait un devoir de conscience de ne jamais refuser. Personne non plus ne s’en allait sans un mot d’édification, quelques conseils adaptés à ses besoins : il était de sa nature grand donneur de conseils ; il en donnait à tout le monde ; il en aurait donné au pape ; nous l’avions appelé « Pater Boni Consilii ». Il eut des difficultés de toutes sortes et des ennuis cuisants, mais sa piété et sa confiance en Dieu lui donnaient de l’assurance, et il les surmonta ; il eut aussi des chagrins profonds causés par certaines défections et par des défaillances ; mais ces chagrins du Bon Pasteur pour les brebis perdues n’engendrent pas le découragement. 
    A une telle vie, une constitution même plus robuste que celle de M. Denis ne pouvait tenir plus longtemps. Les forces humaines ont des limites et dans l’élan continu de son zèle, notre confrère les ignorait. Il se nourrissait misérablement, surtout lorsqu’il se trouvait dans les nouvelles chrétientés, ce qui était fréquent. Sa santé finit par s’altérer, et comme il n’en prenait aucun soin, le mal s’aggrava de jour en jour si bien, qu’en 1913, son Supérieur lui imposa un repos trop bien gagné, au Sanatorium de Hongkong. La pensée de ses chrétiens le hanta continuellement ; il n’y resta que quatre mois, trop peu pour rétablir une santé si compromise. 
    En avril 1914, M. Denis était appelé à Paris comme Procureur des Missions du Tonkin et Directeur du Séminaire « C’était une grande perte pour notre Mission, écrit encore le même confrère ; ses amis se consolèrent à la pensée que, restant ici, ses jours étaient comptés, tandis que son retour en France, en prolongeant sa vie, le rendrait très utile encore à la Mission. Mais les chrétiens de Dongthap ne se consolèrent pas, et ce fut un vrai deuil dans le district. Dans la suite, ils demandaient souvent des nouvelles de leur bon Père : « Reviendra-t-il ? » On répondait : « Peut-être » ; et ils continuaient à espérer, – lui aussi, – jusqu’à la fin. « Lorsque la nouvelle de sa mort arriva, les chrétiens le pleurèrent comme s’il ne les avait jamais quittés et comme s’il venait de mourir au milieu d’eux. Les regrets et les prières n’ont pas cessé ; et tant que la génération qui a connu le bon Père n’aura pas disparu, il y aura dans le district de Dongthap de bonnes âmes qui se souviendront de lui et prieront pour lui. » 

    Le 20 juillet 1914, M. Denis était reçu officiellement dans ses nouvelles fonctions de Directeur du Séminaire des Missions-Étrangères, et quelques jours après, la mobilisation allait le surprendre en pleines vacances chez la grande sœur de Bain-de-Bretagne, où frères et sœurs lui faisaient grande fête. 
    Il n’avait rien d’un guerrier, mais son âge, sa santé, et aussi la Providence, l’avaient fait verser et maintenir dans l’auxiliaire. Il fut envoyé quelque temps à Versailles, puis, jusqu’à la fin de la guerre, dans un hôpital à Saint-Cloud, où il devait rencontrer, là et dans les environs, ô bonheur ! de nombreux Tonkinois malades ou infirmiers comme lui : il pourrait, comme dans le district jamais oublié de Dongthap, courir d’une chrétienté à l’autre, et Saint-Cloud devenait le centre de son nouveau district. Sa vieille capote, un peu rapée, mais toujours propre, trop ample pour son corps malingre, ne lui donnait rien de l’élégance de certains heureux de l’arrière, mais elle laissait deviner le caractère sacré du prêtre ; et même la tenue militaire favorisait, dans ce milieu, les devoirs de l’aumônier car, en fait, il était plus aumônier qu’infirmier. 
    L’esprit toujours en éveil, à la recherche d’une occasion de se dévouer, causeur infatigable et recherché aussi bien des malades que du personnel de l’hôpital, il devint bientôt légendaire. Sa hardiesse et son franc parler étaient mis à contribution par les plus timides, et même les plus rusés, pour une faveur légitime à obtenir ou une difficulté à surmonter ; sa connaissance parfaite de la langue annamite le faisait rechercher comme interprète pour les relations des chefs, majors ou infirmiers avec les employés ou malades annamites. Ceux-ci s’adressaient à lui pour trouver remède à leurs ennuis fréquents et se défendre de la nostalgie qui les guettait. Avec quelle éloquence et quelle sincérité il plaidait leur cause ! Une issue lui était fermée, il en prenait une autre, et presque toujours il finissait par amollir la défensive, la vaincre ensuite et arriver au but. Il obtenait ainsi des permissions pour ses annamites, les réunissait en groupes et les dirigeait dans les rues de la capitale ; il les conduisait quelquefois au Séminaire de la rue du Bac et obtenait même pour eux quelques gâteries de l’Econome ; celui-ci, par devoir d’état sans doute, trouvait bien ces sortes de demandes quelque peu fréquentes, mais pour M. Denis, c’était une résistance qui n’était pas sérieuse et ne pouvait tenir. Toutes les sympathies, gagnées dans tous les milieux, par ce dévouement sans bornes, se traduisirent un jour dans un événement heureux : il fut nommé caporal. Ce fut avec une joie un peu bruyante qu’on le vit arriver un soir au réfectoire du Séminaire, les avant-bras ornés de deux larges galons rouges à la mode d’avant-guerre : les dames infirmières qui les lui avaient cousus sur les manches de sa capote en avaient quelque peu exagéré les dimensions. Lui-même en riait le premier, mais au fond il était fier de cette première ascension tardive dans la hiérarchie, car elle corroborait le témoignage que lui donnait sa conscience du bien qu’il accomplissait sous le regard de Dieu, et des services qu’il rendait, dans toute la mesure de ses moyens, pour le salut de la patrie. 
    La guerre finie, il rentra au Séminaire, où il pût enfin prendre ses fonctions de Directeur que jusque-là il n’avait pas même commencé d’exercer. Il s’occupa des aspirants soldats : cela lui revenait de droit, car il était expert ; il prit aussi la direction des frères coadjuteurs pour lesquels les instructions et les conseils, frappés à la bonne marque, coulaient de pure et abondante source ; il fut chargé aussi d’un cours de Théologie, puis d’Ecriture Sainte. Entre temps, les curés de Paris et des environs faisaient appel à lui pour donner des sermons ou des causeries aux fêtes paroissiales de la Sainte-Enfance : il n’était jamais pris au dépourvu. Il exécutait les commissions que lui adressaient les missionnaires, avec un souci du bon marché et une discussion des prix qui déconcertaient les marchands eux-mêmes. Il était à l’affût des occasions qui pouvaient lui faire espérer des aumônes pour ses missions : il avait pour principe que c’était rendre service aux riches que de les décider à venir au secours des missionnaires ; à l’application de ce principe vrai, il employa « opportunè, importunè » toute son éloquence simple, persuasive, sincère et désintéressée, et il réussit souvent à faire ouvrir les mains après avoir gagné les cœurs. 

    La maladie hélas ! vint briser ses forces encore jeunes et annoncer l’heure du grand repos. Vers la fin de 1919, des douleurs d’estomac devinrent de plus en plus fréquentes et aiguës ; les docteur jugea une opération chirurgicale nécessaire ; elle réussit, car aucune atteinte de nature cancéreuse ne fut constatée. Le malade se soumit avec une docilité qui nous édifiait tous à un régime sévère, et avec les forces, la gaîté reparût bientôt. A quelques confrères de passage, menacé ou atteints de maladies plus ou moins semblables à la sienne, il vantait les bienfaits de la chirurgie exercée par une main habile, et sa propre expérience lui servait à remonter leur courage abattu. 
    Vers le commencement de 1922, le mal reparut, et cette fois il était sans remède. Notre confrère apprit brutalement sa condamnation d’une manière bien imprévue : M. l’Econome s’entretenait, avec le docteur, par téléphone, de l’état du malade ; le docteur dévoila toute la vérité, et M. l’Econome dans la conversation fit allusion aux conclusions que son interlocuteur venait de lui donner. A ce moment, M. Denis était dans la pièce voisine et sachant qu’il s’agissait de lui, écoutait curieusement ce qui se disait. Il tressaillit un instant, garda le silence quelque temps, le temps de se reprendre et de s’offrir à Dieu, puis, allant à l’Econome qui cherchait à atténuer le coup : « Pas la peine, dit-il simplement, j’ai tout entendu. » 
    Depuis ce jour, il travailla à mettre à jour ses comptes de procure, à écrire ses adieux aux missionnaires du Tonkin, puis attendit la mort. Mais sa pensée se porta vers les siens, vers sa seconde maman, la grande sœur de Bain-de-Bretagne, et chez elle, il voulut aller mourir. Il y arriva le 12 mars 1922, et le 18, il écrivait à un confrère de Paris : « Je vais vous écrire brièvement, car ça me fatigue. Je suis arrivé à Bain, dimanche soir, accompagné par le P. Dépierre, pas trop fatigué. Mes sœurs sont d’un dévouement admirable de jour et de nuit. Vous les connaissez. Mes frères, toute la famille, se montrent très affectueux. Je suis vraiment gâté d’être au milieu d’eux. Je ne souffre pas, mais ne puis me nourrir, vomissant à peu près tout, sauf bouillon et lait baratté. 
    « Je me lève environ deux heures par jour, mais quelle faiblesse ! les forces déclinent chaque jour, en attendant l’heure du Seigneur qui se manifestera soit par le miracle désiré par les miens, soit par le départ pour le monde meilleur. Priez bien pour moi après ma mort. J’ai le bonheur de communier tous les matins « vous devinez mon bonheur de cette faveur… » 
    Dieu n’accorda pas le miracle. Les mérites étaient assez nombreux, et la couronne était prête. Le 4 avril, notre confrère M. Denis, en récitant le chapelet, pieusement, doucement, rendit sa belle âme à Dieu.

    • Numéro : 2474
    • Pays : Vietnam
    • Année : None