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Pierre Alexis Auguste CLAVREUL (1899-1945)

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    M. CLAVREUL (Pierre-Alexis-Auguste) né le 8 juin à Laigné (Mayenne), diocèse de Laval. Entré laïque au Séminaire des ME le 14 avril 1921. Prêtre le 19 décembre 1925. Parti pour la Mission de Vinh le 6 avril 1926. Mort à Vinh le 13 octobre 1945.

    M. Clavreul, né à Laigné, près de Château-Gontier (Mayenne) en 1899 fut envoyé par ses Supérieurs à la Mission de Vinh (Annam) en 1926. Il débuta dans le ministère sacerdotal à Nghi-loc (province de Vinh). Destiné deux ans après à l’apostolat de la partie laotienne de la Mission, il alla étudier la langue auprès de M. Doquet, à Canh-trap, où il resta environ une année. Entre temps, dans la haute région de Ke-bon, où la religion n’était pas encore con­nue, un groupe important de Laotiens demanda à se convertir. M. Clavreul, considérant leur supplique comme un appel de la divine Providence, et après avoir obtenu l’autorisation de son Vicaire apostolique, s’installa seul à Ban-tang, village perdu en pleine fo­rêt. Malgré les multiples difficultés du début, il se donna tout entier à ces déshérités au point de vue religieux avec patience et douceur, marque distinctive de son caractère.

    L’ardente activité de M. Clavreul ne tarda pas à porter ses fruits. « Les 96 nouveaux baptisés de Ban-tang, écrivait-il en 1933, s’habituent d’une façon très satisfaisante à l’observation de la religion. Les païens d’abord hostiles, s’apercevant que leurs efforts pour empêcher les conversions n’aboutissent pas, nous laissent la paix et s’efforcent de se montrer plus complaisants. » Quelques jours après son installation à Ban-tang, une botte de paille avait été attachée à une des colonnes de la maison, indice que la maison brûlerait ; autrement dit le droit de résider là lui était refusé. Le courageux missionnaire est resté sans se préoccuper de ces menaces. Le premier poste fondé, il le confia au zèle d’un prêtre annamite et chercha dans la forêt un autre endroit pour s’y établir et amener les païens à se convertir. « La nouvelle chrétienté de Ban-pham avec ses 90 catéchumènes prend conscience de sa force et s’organise peu à peu, » écrivait-il au début de l’année 1934, résumant dans cette phrase tous les soucis et sacrifices que supposent l’installation et l’instruction d’un nouveau groupe de chrétiens. Sa foi robuste et un esprit de sacrifice de tous les instants pouvaient seuls soutenir l’apôtre et rendre fructueux son apostolat. Ces qualités maîtresses semblaient inaperçues par ses confrères ; il fallut un mois et demi de souffrances atroces pour que fût dévoilée cette force d’âme dont M. Clavreul faisait preuve avec tant de simplicité.

     

    Prier, enseigner, soigner les malades, telles étaient ses principales occupations. Aucun voyage dans les montagnes, dans les endroits les plus malsains ne l’inquiétait. Des journées de marche en pleine forêt, des repas mal préparés et pris à des heures tardives, la fièvre des bois, cadeau de fin de tournée, étaient pour lui des inconvénients que son esprit de sacrifice trouvait tout à fait naturels à la vie apostolique. C’était le parfait apôtre qui ne pensait qu’à travailler pour le Maître sans se soucier ni de paraître, ni de rechercher des satisfactions personnelles, même légitimes. Il se faisait tout à tous, et, toujours avec ses Laotiens, il était devenu comme l’un d’eux. Pendant toute sa vie son unique préoccupation fut d’être le bon serviteur, ayant à cœur d’assurer son ministère auprès des âmes et de provoquer chez les païens l’occasion de leur conversion.

     

    Un troisième groupe de Laotiens demandait à devenir chrétiens lorsqu’éclata, le 9 mars 1945, le coup de force des Japonais contre l’Indochine. Le 28, M. Clavreul fut arrêté en sa résidence de Ban-tang, avec un sous-officier français auquel il donnait l’hospitalité depuis quelques jours. Après avoir pris les armes qui se trouvaient chez lui, les Japonais le conduisirent à Vinh, où il fût interrogé et frappé : c’était le Vendredi-Saint. Relâché le 31 mars, il rejoignait son poste quelques jours plus tard, s’excusant ainsi auprès de Mgr Eloy, son Vicaire apostolique, de ne pas aller à l’évêché : « J’ai été ligoté, et un peu maltraité ; en ce temps de la Passion, j’ai donc vécu un peu les souffrances du Maître. Ayant une occasion, je remonte à mon poste afin de soutenir le moral des chrétiens, heureux de pouvoir servir encore. » Pendant son absence, on lui avait volé une partie de son argent et les titres de propriété du poste.

    En juillet, il fut arrête de nouveau, cette fois par un groupe de Jeunesse annamite, conduit chez un notable du village voisin, frappé, puis relâché sur l’intervention d’un autre dignitaire de l’endroit, faisant valoir que le missionnaire était connu depuis de nombreuses années et que la population avait bénéficié de son influence.

    En août, il fût arrêté une troisième fois par le Viêt-Minh et conduit au chef-lieu de Ke-bon. Il est accusé d’avoir hébergé deux Français et de posséder des fusils. Il reçoit quelques coups de rotin, et se fait reconduire chez lui pour livrer les armes qui lui restent ; puis n’étant pas au courant de la situation, il se met en route pour Vinh. A Phu-qui il est arrêté de nouveau par un groupe de Viêt-Minh et conduit au sous-préfet pour être interrogé. Le mandarin, compulsant un énorme dossier, ramassis de mensonges et d’infamies, lui reproche d’avoir opprimé la population, mais devant les réponses de l’accusé, il n’insiste pas. Il l’inculpe alors d’avoir des armes ; M. Clavreul explique que les Japonais d’abord, les Viêt-Minh de Ke-bon ensuite ont tout pris. On lui demande enfin le nom des Laotiens auxquels il avait jadis procuré des armes pour la chasse : tout ce réquisitoire n’est que prétexte, et il est condamné à trois cents coups de rotin.

    Conduit dans un blockhaus de la Garde indochinoise, il est suspendu par les épaules et les cuisses à une poutre ; et de huit à onze heures du soir, des soldats exécutent avec brutalité la sentence du mandarin : c’était dans la nuit du 31 août au 1er septembre. Le 1er septembre, notre cher confrère fut conduit à la Mission de Vinh où il arriva vers huit heures du soir, dans un état lamentable, se traînant à peine, les vêtements tachés de sang. Il fut soigné avec beaucoup de dévouement par le Dr Mathieu et une religieuse de St-Paul de Chartres. Une intervention chirurgicale ayant été jugée nécessaire pour ouvrir les poches de sang occasionnées par les coups reçus, il dut être admis à l’hôpital. Il y fut gardé comme un malfaiteur : les missionnaires n’étaient pas autorisés à pénétrer dans sa chambre et un serviteur ayant la permission de le veiller la nuit a été mis à la porte par les Viêt-minh. Abandonné à lui-même, il dut être ramené à la Mission ; mais de jour en jour les plaies devinrent plus profondes et gangrenées, les souffrances atroces. Durant cette période, M. Clavreul conserva toute sa sérénité d’esprit et de cœur : « Ils n’ont pas compris ce qu’ils ont fait, je leur pardonne volontiers », dira-t-il souvent. Ce supplice intolérable et continu épuisait peu à peu sa robuste constitution et parfois une plainte échappait au « martyr » : « Je n’aurais jamais cru qu’il fût possible de tant souffrir. » Offrez au bon Dieu tous ces maux, lui disait un confrère ; « C’est déjà fait, » répondait-il. Jour et nuit, sans pouvoir bouger, couché sur le même côté pendant cinq semaines, il sanctifiait ses épreuves et les consacrait à Notre-Seigneur pour la conversion des païens. Son corps, comme celui du divin Maître, n’était qu’une plaie d’où s’écoulait un pus abondant. Le « Cor Jesu sacratissimum, miserere mei », qu’il répétait sans cesse, est un témoignage de son esprit de foi et de sacrifice. Rarement malade fut plus conscient de ses souffrances et jamais moins exi­geant, si ce n’est parfois au moment des pansements : « Doucement, ma sœur, doucement, nous avons le temps, je ne suis pas un malade ordinaire », disait-il, puis avec un sourire encourageant : « Continuez, ne faites pas attention à ce que je dis. » Craignant d’être à charge à ses confrères : « Allez vous distraire, leur conseillait-il, je suis habitué à être seul. » La Mission donnait asile à près de 150 réfugiés français qui, parfois, exerçaient inconsciemment la patience du malade, mais chaque jour les visiteurs le trouvaient avec le même calme. Il encourageait le médecin qui ne se faisait pas illusion sur l’issue de son état : poches de sang décomposé, décollement de la peau du dos et de l’abdomen, plaies profondes : « Allez-y, Docteur, faites pour le mieux. » Et il avouait aux missionnaires : « Je sens que le bon Dieu m’aide, je n’aurais pas cru pouvoir tant souffrir. » Durant les courts moments de demi-sommeil, il poussait des cris de douleur ; il revivait son supplice de la bastonnade et ses heures de pansement ; tout son corps tremblait : « Assez, assez », disait-il ; puis reprenant conscience, il souriait lui-même de ses faiblesses.

     

    Le 11 octobre, son état déplorable s’aggravant, on lui proposa le saint viatique et l’extrême-onction : « Volontiers, je ne suis pas juge, répondit-il, c’est aux confrères de se rendre compte et de décider. » Il demande un rituel afin de mieux suivre les prières de l’Eglise. Le 12 au matin commença l’agonie ; notre cher Confrère ne répondait plus aux questions posées ; parfois son regard vague se fixait sur le missionnaire qui l’assistait, et avec effort il prononçait encore l’invocation au Sacré-Cœur. Vers midi il tomba dans le coma, les yeux fermés et creusés par la souffrance, le souffle puissant et irrégulier, précurseur d’une fin prochaine. A 16 h. 20, un des confrères présents lui dit : « Je vais vous donner une dernière absolution. » M. Clavreul ouvrit les yeux et articula un dernier « miserere » pour reprendre immédiatement une apparence d’inconscience. Les missionnaires présents commencèrent la récitation du chapelet : à la fin de la première dizaine, les traits crispés du mourant se détendirent, la tête se souleva légèrement, les yeux paraissant fixer dans le lointain une vision qui dut le combler de joie, car un sourire de béatitude illumina son visage ; puis la tête retomba doucement.

     

    Les obsèques furent célébrées à l’église de Vinh, le lendemain 14 octobre. Les missionnaires demandèrent l’autorisation de transporter le corps au cimetière de la mission à Xa-doai ; les autorités exigèrent que l’on ouvrît le cercueil, pour s’assurer, disaient-elles, qu’on n’y avait pas caché d’armes. Le cher défunt dut en sourire ; sa tâche était remplie, il avait, à l’exemple de son divin Maître, « donné sa vie pour ses brebis ». Dans un avenir prochain, espérons-le, nous verrons surgir de la brousse laotienne, arrosée de son sang, une église plus belle et plus florissante.

     

     

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    • Numéro : 3299
    • Pays : Vietnam
    • Année : None