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Léon Anthony CLAUZET (1875-1917)

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    M. CLAUZET (Anthony-Léon), né à Bouriannes-Jaleyrac (Saint-Flour, Cantal), le 9 octobre 1875. Entré minoré au Séminaire des Missions-Étrangères le 14 septembre 1896. Prêtre le 26 juin 1898. Parti pour le Kouangtong le 3 août 1898. Mort à Bouriannes le 15 février 1918.

    M. Clauzet était originaire d’une vieille famille terrienne, d’une foi solide et honorable entre toutes ; il comptait parmi sa parenté maternelle un grand oncle prêtre, qui connut le renouveau catholique de la France après la révolution, et l’une de ses tantes était religieuse au couvent de Mauriac.

    Il vint au monde le 9 octobre 1875, au hameau de Bouriannes, près Jaleyrac, dans l’antique maison des Lascombes, dont sa mère était  l’unique héritière.

    C’est au collège de Mauriac qu’il prépara et fit, à dix ans, sa première communion, après de brillants examens. Puis il entra au Séminaire de Pléaux, où par son bon esprit, son travail, sa conduite, ses succès, il y  fut toujours un brillant élève. Sa vocation sacerdotale s’étant affermie pendant qu’il achevait ses études, il alla au grand Séminaire de  Saint-Flour en octobre 1894. Là se trouvait alors un bataillon sacré de futurs apôtres dont il fit bientôt partie. Aussi dès qu’il eut achevé ses années de théologie, résolut-il de se consacrer aux Missions-Étrangères.

    Il y aurait probablement à faire, dans sa vocation apostolique, une large part à l’influence du regretté Mgr Usse, alors Vicaire Apostolique de Mandalay. Nul doute que ce saint Pontife n’ait été, à Saint-Flour, l’instrument  providentiel de multiples vocations apostoliques, surtout du jour où il revint de mission mourir comme en exil dans sa propre patrie.

    Muni de la bénédiction et de l’autorisation de son évêque le vénéré Mgr Lamouroux, qui croyait, disait-il, enrichir son diocèse en donnant aux Missions beaucoup de ses sujets, voire même les meilleurs. Anthony se rendit au Séminaire de la rue du Bac. Après y avoir été quelque temps le disciple de M. Lesserteur, il fut envoyé à Rome comme socius de M. Cazenave, procureur. Il y acquit une expérience du gouvernement de l’Eglise et de la Société des Missions-Étrangères, qui devait grandement lui servir plus tard. Enfin de ce séjour dans la Ville Eternelle, il devait garder l’âme toute pétrie d’antiquité chrétienne.

    C’est à Rome qu’Anthony subit les examens canoniques, et reçut, avec dispense d’âge, les ordres majeurs. C’est aux sources mêmes qu’il avait puisé la grâce, la lumière dont il devait alimenter lui-même la mission de Canton à laquelle il fut destiné. On était en 1898. Reçu en mission par Mgr Chausse, vicaire apostolique, il fut destiné à Shinhing, district qu’il administra pendant dix ans et quelques mois comme vicaire du P. C. Robert, puis ensuite comme chef.

    Le district de Shinhing est une des plus vieilles chrétientés du Kouangtong et sans doute de la Chine entière ; sa fondation par le célèbre Jésuite Mathieu Ricci, remonte à 1573. Au moment où le P. Anthony le prit sous sa houlette, le district comptait 1.100 baptisés. En dix ans, et surtout par l’apport des baptêmes d’adultes, le chiffre s’éleva à 1.800. Les conversions affluèrent, surtout après le mouvement des Boxeurs de 1900, les missionnaires jouissant alors d’une large influence morale du fait de la répression des troubles, de la réparation des dommages et de l’efficace protection consulaire. Dieu donnait ainsi des compensations à ses ouvriers que la persécution avait tant éprouvés. Comme le chantait alors un condisciple d’Anthony, l’herbe se relevait sous le tranchant, et l’arbre de vie émondé par le glaive croissait plus vivant.

    Les améliorations matérielles qu’il apporta à Shinhing furent considérables. Grâce à la générosité des chrétiens et des confrères, et à force de privations personnelles il éleva des oratoires dans diverses chrétientés éloignées et dans la ville même, une résidence convenable et la belle chapelle de Saint-Antoine. Ces deux derniers édifices témoigneront longtemps de son zèle, et sa mémoire y demeurera, bien que le district appartienne désormais à la Compagnie de Jésus qui l’avait fondé au XVIe siècle.

    M. Clauzet fut en effet le dernier prêtre français des Missions-Étrangères qui ait administré Shinhing. En vertu des décrets de Rome, un changement de juridiction a été opéré en 1908. L’affaire, resté longtemps en suspens, fut une des grosses peines du missionnaire, qui n’aimait rien tant que la certitude et serait volontiers demeuré jusqu’à la mort attaché aux premiers-nés de son sacerdoce.

    L’apostolat de M. Clauzet à Shinhing ne fut marqué par aucun événement extraordinaire, si ce n’est peut-être l’emprisonnement et la condamnation de son catéchiste de confiance, Li Tai Chung. Victime de la jalousie des siens et accusé par eux, il fut arrêté par surprise. Le consul de France crut devoir intervenir, et dépêcha une canonnière, mais le vice-roi de Canton, piqué au vif dans son amour-propre, répliqua par l’envoi d’une de ses canonnières, où l’on transporta le catéchiste qui de là fut jeté dans les prisons de Canton. L’affaire prit de la gravité en causant une sorte de schisme parmi certains chrétiens envieux. Le prestige de l’Eglise en fut diminué, le mouvement des conversions paralysé. Le missionnaire en ressentit une peine profonde.

    Les soins de M. Clauzet pour son troupeau furent ceux d’un vrai pasteur. Soit par lui-même, soit par de nombreux catéchistes, il l’instruisit fidèlement, jamais il n’aurait osé passer un dimanche loin de ses chrétiens. Si quelque raison l’obligeait d’aller à Canton, il partait autant que possible le lundi pour être de retour le samedi soir au plus tard. Rien ne lui tenait plus à cœur que d’épargner à ses ouailles le moindre scandale ; de là sa dignité habituelle, sa tenue grave, son port noble, sa parole toujours réservée, sa parfaite connaissance de la langue chinoise. Il était persuadé que l’extérieur impose grandement et demeure, surtout pour le Chinois, un fondement très appréciable d’au­torité et d’apostolat.

    De là encore son amour des cérémonies. Sa sacristie, sa chapelle étaient des mieux tenues ; beaucoup grâce, il faut le dire, aux pieuses religieuses chinoises de l’endroit. Il accomplissait d’après le rituel, la pompe extérieure des funérailles. S’il jouissait de la présence de quelque confrère, il ne manquait pas de faire des offices solennels, de préférence ceux de la semaine Sainte. Rien ne lui répugnait plus que la précipitation dans le saint sacrifice de la messe, ou tout ce qui, dans une fonction si sainte, eût ressemblé à du sans-gêne. Sa paternelle sollicitude se manifestait encore quand à Noël ou à quelque autre fête, il recevait la visite d’une canonnière française en croisière sur le Likiang. L’équipage descendait alors à la mission, il l’emmenait en excursion aux célèbres grottes de marbre des environs de la ville, et, le soir il était l’hôte du commandant à bord. Mais en de telles circonstances, il regardait comme essentiel d’obtenir à la grand’messe la présence des officiers et d’une partie de l’équipage, il osait alors supplier, car il y allait de l’honneur de Dieu et de la France.

    Pendant son long séjour à Shinhing, M. Clauzet eut presque toujours près de lui un jeune missionnaire, que le Vicaire Apostolique envoyait à son école pour y faire l’apprentissage de la vie de mission. Tous ses aides estimèrent sa dignité de vie, plusieurs entrèrent même dans son amitié et ceux-ci n’oublieront jamais les trésors de cette âme si belle. Elle était hospitalière comme sa demeure ; seuls ses obligés savent la sûreté et la franchise de ses conseils, la douceur de ses consolations, la virilité de ses réconforts. Heureux ceux qui jouirent de son intimité !  Ils avaient trouvé en lui le modèle de la discrétion, de la fidélité à toute épreuve, constant jusqu’à la mort, alors même qu’aimant davantage il aurait été moins aimé. C’est en effet sur Dieu seul, sur le bien de Dieu et de ses amis, qu’était basée cette fidélité, dont témoigne encore une volumineuse correspondance.

    Fidélité ! ce mot résume toute la vie du cher défunt ; fidélité envers son Dieu ; fidélité au devoir coûte que coûte ; fidélité à la parole donnée ; fidélité à sa vocation qu’il crut toujours la plus sublime ; fidélité à ses exercices de prêtre ! Quelle que pût être sa fatigue, il n’omit peut-être pas une seule fois le bréviaire durant ses dix-huit ans de présence en Chine. Fidélité à sa mère, à ses frères, à ses amis, à ses anciens maîtres, à ses chrétiens, fidélité à la France ; fidélité à sa mission, vers laquelle depuis sa rentrée au pays il ne cessa de porter ses vœux, ses désirs, ses espoirs de retour.

    Connaissant bien ses qualités, l’honorant de son estime et de sa dilection, Mgr Mérel, Vicaire Apostolique de Canton, quand il eut été dépossédé de Shinhing, nomma M. Clauzet membre de son conseil épiscopal et supérieur du collège du Sacré-Cœur. On était en 1908.

    Le collège à cette époque était encore en crise de formation. Sur l’ordre de leur évêque, les premiers ouvriers avaient bravement emporté d’assaut la position et commencé de l’organiser ; mais il restait fort à faire pour donner à l’œuvre le ton, l’esprit, le bon aloi qui la classeraient parmi les meilleurs établissements similaires de la grande ville de Canton. Il fallait enfin lui donner des bases financières solides. Ceux qui virent à Canton, le mouvement scolaire avant et après la révolution de 1911, comprendront quelles difficultés il y avait à vaincre.

    L’anarchie désorganisait la plupart des nouveaux collèges fondés dans l’engouement des premiers jours. Le virus de la politique infestait professeurs et élèves.

    Quand les élèves du Sacré-Cœur usèrent du boycottage, ils sentirent la poigne inflexible de leur nouveau chef et ils insistèrent d’autant moins dans leurs tentatives de révolte que la main de fer se ganta peu à peu de velours. Les Petits Frères de Marie, spécialistes de l’en-seignement, appelés au collège dès février 1908, devinrent les meilleurs auxiliaires du nouveau supérieur, qui leur adjoignit des professeurs laïques, successivement épurés chaque année, et finalement recrutés parmi les anciens élèves du collège, de préférence parmi les baptisés.

    Les élèves furent également épurés d’année en année.

    Le niveau des études s’élevant, on créa des cours supérieurs et le diplôme de l’établissement, au lieu d’être délivré dès la fin de la quatrième année, ne le fut qu’à la fin de la sixième. Enfin, comme gage de valeur et d’impartialité plus grande, l’examen final eut lieu devant la commission même de l’université anglaise de Hongkong. Depuis elle décerne soit un certificat de fin d’études, soit un brevet d’admission à ses cours.

    D’autre part, M. Clauzet réussit à intéresser les parents, tâche ingrate, à l’éducation de leurs enfants.

    Enfin grâce à ses multiples efforts, le collège du Sacré-Cœur devint une des premières œuvres éducatrices de la ville. Les hautes autorités provinciales et consulaires ne cessèrent de l’honorer de leur sympathie. La communauté française de Shameen offre annuellement au collège, ses plus beaux livres de prix. Et témoignage de bienveillance encore plus vif, le gouvernement provincial et l’université de Hongkong réservent à ses lauréats quelques-unes de leurs bourses à ladite université.

    L’esprit qu’on insuffle au collège est foncièrement français. Sollicité de supprimer les cours de français encore trop peu fréquentés, donc onéreux, le supérieur les conserva par patriotisme et fut finalement récompensé de sa ténacité. Cette année même, les hautes classes d’anglais ont demandé le français comme cours supplémentaire.

    Au milieu des soucis du collège, M. Clauzet n’oublia jamais qu’il était prêtre et missionnaire. Il introduisit ingénieusement au programme l’histoire sainte et un cours de philosophie catholique. Le blé leva lentement et par épis isolés, mais, chaque année, le Père put catéchiser et baptiser deux ou trois de ses meilleurs élèves. Le collège sème ainsi pour l’éternité, en réformant l’opinion prévenue contre le catholicisme, c’est la génération future qui manifestera vraiment ses bienfaits.

    Comme complément de son zèle sacerdotal, M. Clauzet eut à s’occuper à Canton de quelques œuvres annexes. Il fut d’abord aumônier des catéchistes de Marie immaculée. Puis à l’Asile des Petites Sœurs, qu’il meubla d’ornements pour le saint sacrifice, il devint vraiment le Père des pauvres. Sa générosité se doublait d’un tact délicat. Dieu seul connaît les pauvres honteux qu’il secourut.

    Enfin M. Clauzet fut particulièrement apprécié dans son dernier poste en 1915-1916, à la concession européenne de Canton. Au témoignage d’un personnage très haut placé, il fut là vraiment le prêtre avant tout, impartial pour tous, zélé pour tous, tout à tous. Pour ses auditeurs, il prépara chaque dimanche pendant toute une année, un sermon alternativement, en anglais et en français. Aux catholiques de langue anglaise, il procura le bienfait d’une mission très réussie. Et, grâce à l’émulation de générosité qu’il provoqua chez ses divers fidèles, il put achever la restauration de la petite église.

    Depuis de longues années, M. Clauzet était miné par l’entérite qui devait le ramener en France et l’emporter au tombeau. Quoique brisé, il ne manquait jamais de se lever quotidiennement à cinq heures pour sa méditation. Puis, s’appuyant au mur d’une main, il se rendait pour dire la messe à l’asile assez éloigné des Petites Sœurs. Au collège où il se trouvait pour l’arrivée des élèves, il se dominait et ne laissait rien percer devant eux de ses fatigues, que les chaleurs torrides de l’été rendaient atroces. Seuls ses amis pouvaient soupçonner les efforts qu’il s’imposait pour accomplir son devoir.

    Vaincu enfin par le mal, il dut, par ordre, aller chercher en France la guérison ; et l’espoir de revoir sa mère et ses frères et de les réconforter lui adoucit l’amertume du départ. La traversée faillit lui être fatale, on le débarqua mourant à Port-Saïd, et il dut passer quinze jours à l’hôpital des Sœurs avant de pouvoir continuer son voyage.

    A Marseille où il arriva tout épuisé, quelques mois de repos lui furent nécessaires. Alors il gagna Montbeton et un autre temps de répit le mit en état de revoir sa mère et Bouriannes. Mais il commit l’imprudence de se remettre au travail, Dieu l’en aura excusé. Trouvant son curé chargé de quatre paroisses à cause de la mobilisation, il voulut l’aider, prêcha, donna des retraites et usa ses dernières forces.

    En novembre 1917, il était à Lyon pour consulter les docteurs de l’Hôtel-Dieu, et peu s’en fallut qu’il ne reprit du ministère. Mais malgré sa volonté, toujours vigoureuse, son corps n’en pouvait plus, il se sentait mourir à midi, selon son expression, laissant le sillon à moitié tracé sur la terre de Chine, il rentra à Bouriannes et, quelques mois plus tard, le 15 février, Dieu rappelait à lui, le fidèle serviteur qui l’avait servi en Chine dix-huit ans durant et lui avait sacrifié sa santé.

    En apprenant sa mort, les chrétiens de Shinhing versèrent des larmes et firent pour lui à l’unanimité les prières novendiales, que couronnèrent un service solennel. Dix ans de séparation n’avaient pas affaibli leur souvenir. Une telle reconnaissance honore nos chré-tientés chinoises, et les rend tout à fait dignes de nos vieilles paroisses d’Europe.

     

     

     

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    • Numéro : 2383
    • Pays : Chine
    • Année : None