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Célestin Félix Joseph CHOUVELLON (1874-1924)

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    Mgr CHOUVELLON ( Célestin-Félix-Joseph ), né à Usson ( Lyon-Loire ), le 19 décembre 1849. Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 6 septembre 1871. Prêtre le 20 septembre 1873. Parti pour le Sutchuen Oriental le 5 novembre 1873. Evêque de Dansara, Vicaire Apostolique du Sutchuen Oriental le 25 septembre 1891. Mort à Tchongking le 11 mai 1924.

     

    Célestin-Félix Chouvellon, né à Usson, au diocèse de Lyon, le 19 décembre 1849, d’une famille foncièrement chrétienne, qui donna à l’Eglise plusieurs prêtres et religieuses, entra au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris en 1871. Il fut ordonné prêtre le 20 septembre 1873 et quitta la France, qu’il ne devait plus revoir, le 5 novembre de la même année, pour Tchongking où il arriva au début de l’année 1874. A cette époque, les voyages étaient moins rapides qu’aujourd’hui : la navigation à vapeur s’arrêtait à Hankeou.

    Mgr Desflèches l’envoya à Yuintchouan s’initier à la langue chinoise en même temps qu’au ministère apostolique et, au bout de quelques mois, lui confia le district de Kiangtsin. Il y donna la mesure de son zèle et de son savoir-faire ; deux ans après, il était nommé à Suitin, qu’il administra jusqu’en 1890. A cette époque, il était transféré à Leangchan Son séjour y fut de courte durée : les suffrages des confrères s’étaient réunis sur son nom pour donner un successeur à Mgr Coupat, mort le 25 janvier 1890 et le Saint-Père avait agréé ce choix.

    Il fut sacré à Tchongking, le 27 décembre 1871, par Mgr Biet, vicaire apostolique du Thibet, de passage à Tchongking pour se rendre en France. En ce jour, Mgr Chouvellon mit son épiscopat sous le patronage de saint Joseph, en ajoutant à ses prénoms le nom du saint Patriarche ; il prit pour guide Notre-Dame de Fourvières en la plaçant dans ses armes, avec l’exergue : « Iter para tutum. »

    Mgr Coupat, prévenu par la mort, n’avait pu réparer les désastres accumulés par la persécution de 1886. Mgr Chouvellon se mit vaillamment à l’œuvre. Il commença par les séminaires qui furent toujours le premier objet de sa sollicitude. On trouve aujourd’hui qu’il les construisit un peu trop loin l’un de l’autre ; mais à l’époque c’était une sage précaution qui, en cas de nouvelle persécution, laissait espérer de ne pas les voir anéantir tous les deux d’un seul coup. Il les laisse en pleine prospérité. Pendant les trente-trois années de son épiscopat, il ordonna 75 prêtres.

    Il continua par les écoles et les églises ; mais la persécution de 1898 arrêta un instant son élan. Il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’il eut à souffrir à cette époque, où un missionnaire et un prêtre indigène furent emmenés prisonniers par les bandes de Yumantse, où tant de chapelles furent détruites, de nombreux chrétiens obligés de fuir à Tchongking où ils restèrent pendant de longs mois à la charge de la Mission.

    La tourmente passée, il se remit à l’œuvre ; on releva les ruines, il augmenta le nombre des districts. On peut compter une quarantaine d’églises dignes de ce nom qu’il édifia, avec résidences et écoles paroissiales adjacentes. Il fit construire l’Hôpital de Chungking, pour lequel il appela les Sœurs Franciscaines, qui depuis ont essaimé à Siutin ; puis le Collège Saint-Paul dont il confia la direction aux Petits-Frères de Marie ; l’imprimerie qu’il installa à Tsenkiagai ; le nouveau grand Séminaire de Tsemouchan, qui succédait au Séminaire de Peckochou et de Tientche, qui en firent des établissements nouveaux ; les hôpitaux gratuits pour hommes et femmes à Chungking. Il créa le journal « La Vérité » qui acquiert tous les jours plus d’influence dans le public, avec ses 1.500 abonnés ; il jeta les fondements de la Congrégation des Sœurs Indigènes du Sacré-Cœur destinée à grouper, par les liens d’une vie religieuse plus intense, les Vierges Chrétiennes trop dispersées ; il commença l’œuvre des vieillards à Chungking, et invita les Petites Sœurs des Pauvres à venir prendre la direction d’un établissement. Enfin, sa dernière œuvre fut celle du Carmel.

    Avant tout, ce qu’il avait le plus à cœur, c’était la sanctification de son clergé : Il voulut des Carmélites à Tchongking, persuadé que leurs prières et leurs mortifications attireraient les grâces de Dieu sur ses prêtres et sauvegarderaient, parmi tant de soucis et de dangers, leur ferveur et leur zèle.

    Sa piété, qui le rendait  notre modèles à tous, était la source où il puisait l’inspiration de ses œuvres et le ferment qui les rendait fécondes. Chaque jour, levé de bonne heure, il faisait une longue méditation avant de célébrer la messe. Avant midi, il faisait à la chapelle son examen particulier, comme un séminariste ; il visitait le Saint-Sacrement au moins deux fois dans la journée et ne manquait jamais, à trois heures du soir, de parcourir à la chapelle les stations du Chemin de la Croix.

    Dans toute son administration, pour la solution des difficultés grandes ou petites, il faisait bien peu de cas des moyens uniquement inspirés par la sagesse humaine. C’est à la prière qu’il avait recours ; et lorsqu’il s’était adressé au Sacré Cœur et à la Sainte Vierge, il prenait sa décision et en confiait la réussite à la bonne Providence ; et quand cela ne réussissait pas, il s’humiliait devant Dieu sans se plaindre.

    Il se prêtait volontiers aux solennités religieuses et était toujours prêt à adresser aux assistants de pieuses exhortations. Mais son humilité lui faisait éviter le plus possible les fêtes et les honneurs mondains. Du temps de la dynastie des Manchoux, il fut honoré d’un globule du second degré et la République lui décerna la décoration de l’Epi d’or. Tout se passa sans bruit, si bien que plusieurs missionnaires n’en furent informés que longtemps après. Même pour ses noces d’or sacerdotales, c’est à grand peine qu’il consentit à se prêter à la petite fête de famille que nous voulions organiser.

     

    Son zèle fut aussi actif que fut cachée sa vie intérieure d’union avec Dieu. Il ne reculait devant aucune fatigue pour s’acquitter des devoirs de sa charge. Il ne passa aucune année sans visiter une partie de son vaste bercail ; il lui fallait cinq années pour l’inspecter tout entier, jusque dans les coins les plus reculés. De la sorte, durant son long épiscopat, il a visité cinq ou six fois toute la Mission. Pluies, frimas, dangers de toutes sortes, rien ne pouvait l’arrêter. Une fois entre autres, sur de hautes montagnes, assailli par une tempête de neige et transi de froid dans sa chaise à porteurs, pour ne pas se laisser engourdir, il dut mettre pied à terre et marcher toute une journée dans la neige. Ailleurs, pour franchir un précipice de près de cent pieds de profondeur, il n’y avait, sur une longueur de quinze à vingt mètres, qu’une planche soutenue par des barreaux de bois fixés aux rochers ; l’évêque ne recule pas et il franchit le passage dangereux, soutenu par deux hommes, l’un devant, l’autre derrière.

    Les premières années, tant qu’il fut jeune et bien portant, les missionnaires admiraient son endurance et riaient de ses aventures ; mais lorsqu’il eut vieilli et que survinrent les infirmités, ils se faisaient entre eux cette réflexion : « On dirait que notre bon évêque a peur de mourir dans son lit et qu’il cherche à mourir sur la brèche. » Et ils n’étaient pas sans inquiétude quand ils le voyaient partir pour ses longues tournées.

    L’an dernier, les bandits étaient maîtres du pays ; aucune route n’était sûre. Les missionnaires pouvaient espérer que Monseigneur, fatigué d’ailleurs par l’âge et d’une santé chancelante, serait obligé de surseoir à la visite annuelle des chrétientés. Mais lui résista à toutes les considérations humaines et à toutes les instances des confrères ; il s’embarqua pour la visite de plusieurs districts du bas du fleuve, et ce qui devait arriver arriva : Après deux jours de navigation, il fut arrêté par les pirates qui voulurent l’emmener prisonnier à la montagne. Monseigneur eut la bonne inspiration de ne pas souffler mot, et de laisser à son domestique, homme de sang-froid, le soin de le tirer d’affaire. Celui-ci dit aux bandits :  « Vous voyez bien que ce pauvre vieux n’a que quelques jours à vivre ; vous hâterez encore sa mort en l’emmenant à la montagne, et vous n’en tirerez aucun profit. » Ces paroles produisirent leur effet et les brigands se contentèrent de dépouiller la victime de ses divers bagages ; l’un d’eux voulut même lui arracher du doigt l’anneau pastoral, mais l’évêque résista. Alors le domestique de dire : « C’est le pape qui lui a donné cet anneau ; il se fera tuer plutôt que de vous l’abandonner. » Les bandits n’insistèrent pas et ils se retirèrent.

    Monseigneur Chouvellon continua sa route vers Ouanhien. En amont de la ville, il trouva le fleuve barré par un pont de bateaux et c’est à pied qu’il dut entrer à Ouanhien. Tout était sens dessus dessous ; on ne voyait que des soldats. C’étaient les Nordistes qui venaient de chasser les Sudistes de la ville et les poursuivaient partout aux environs. Personne n’osait sortir de chez soi, toute la campagne était en feu. Il fallut bien se rendre à l’évidence : la visite pastorale était impossible ; et Monseigneur fut heureux de trouver dans le port la canonnière française « le Doudart de Lagrée » qui le prit à bord et le ramena jusqu’au Petit Séminaire, où il put se reposer et passer en paix les fêtes de Pâques. Il ne rentra à Tchongking que pour la retraite des Prêtres indigènes, le deuxième dimanche après Pâques.

     

    Ce fut sa dernière campagne ; il revint à Tchongking ainsi que le voyageur, les forces épuisées, gagne, le soir, un asile et attend la nuit. Il tint bon cependant jusqu’au commencement de cette année 1924. Au mois de février il tombait en langueur. Il fallut alors le forcer  recourir au médecin. Malheureusement c’était trop tard ; le Docteur ne put que calmer les douleurs qu’il supportait sans se plaindre, et prolonger sa vie de quelques jours.

    Dans la matinée du 29 avril, Monseigneur voulut recevoir les derniers Sacrements. « A l’issue de la cérémonie, à laquelle assistaient tous les confrères de la ville et une trentaine de prêtres indigènes arrivés pour la retraite, écrit La Vérité, Monseigneur, après nous avoir adressé quelques paroles d’adieu très touchantes et exhortés à continuer à travailler de tout notre cœur, a donné sa bénédiction à tous, présents et absents, à toute la Mission, à toutes ses œuvres, particulièrement ses séminaires et les œuvres scolaires. Moment très impressionnant qui n’a pas été sans nous faire verser des larmes. »

    Le lendemain eut lieu une cérémonie d’un tout autre caractère et que nous voulons rapporter ici, d’après le même journal La Vérité, parce qu’elle est toute à la louange du vénéré Prélat et qu’elle exalte en nous un sentiment bien légitime et dont nous sommes fiers : c’est que, en se donnant tout entier à Dieu et à son Eglise, le missionnaire est encore très utile à son pays.

    « M. Robbe, Capitaine de Frégate, Inspecteur du Haut-Yangtse, qui avait été prié par Sa Grandeur de lui conférer la Croix de la Légion d’honneur et en avait reçu délégation du Chancelier de l’Ordre, a bien voulu venir à l’évêché procéder à cette cérémonie.

    « Vu l’état du cher malade, … tout s’est passé dans la plus stricte intimité. Etaient présents les confrères de la ville et les prêtres indigènes. Avant d’attacher la Croix sur la poitrine du Vénéré vieillard, M. Robbe, avec un accent qui trahissait une émotion difficilement contenue, a prononcé ces très sympathiques paroles qui sont allées au cœur de Sa Grandeur et de tous les assistants :

    Monseigneur.

    « C’est sans doute par une inspiration de cette modestie qui est un des beaux traits de votre caractère, que vous n’avez pas désiré recevoir de mains plus dignes que les miennes, la distinction que le Gouvernement de la République vous confère aujourd’hui. En sauvegardant ainsi votre modestie, vous avez mis la mienne, Monseigneur, à une rude épreuve, car, au grand honneur que vous m’avez fait – le plus grand que j’aie eu de ma carrière, – je ne me reconnais d’autre titre que celui-ci qui m’est, Dieu merci, commun avec tous ceux qui connaissent la Mission de Tchongking : une profonde et respectueuse sympathie depuis longtemps ressentie pour votre personne et pour la Mission que vous dirigez.

    « En disant « depuis longtemps » je ferai sans doute sourire les missionnaires qui nous entourent, dont les états de service en Chine, si on les additionnait, se compteraient par siècles, et vous-même, Monseigneur, puisque c’est plus de cinquante ans d’apostolat en Chine que le gouvernement de la République a voulu, en votre personne, honorer d’une de ses plus hautes distinctions.

    « Laissez-moi former un vœu pour ce pays auquel s’est vouée toute votre existence, et sur les destinées duquel, au soir de votre carrière, votre sollicitude s’interroge sans doute : qu’à l’heure où tant de Chinois se tournent vers l’étranger pour lui demander des directions morales ou matérielles, quelques-uns portent leurs regards plus près d’eux, tout près d’eux, vers des existences comme la vôtre, tout entière consacrées à la foi et au bien, vers cette Mission que vous avez faite si florissante, et qu’ils reconnaissent que les forces matérielles et intellectuelles ne sont rien si elles ne sont mises au service d’un idéal élevé et désintéressé.

    « Laissez-moi aussi me rappeler que, sur le décret qui vous confère l’Ordre de la Légion d’Honneur, le grand Français qui dirige actuellement le gouvernement de  notre pays, M. Poincaré, a tenu à écrire, de sa propre main, qu’il était heureux de vous faire connaître la décision prise par le Président de la République. J’imagine qu’écartant pour une minute sa pensée des responsabilités écrasantes de sa charge, M. Poincaré l’a reportée avec confiance et gratitude vers ces Français d’au-delà des mers, qui sont allés porter au loin le meilleur de la France, et qu’il a voulu signifier, par un acte public, à ceux qui seraient tentés d’en douter : ceux-là qui manifestent là-bas les meilleures vertus françaises, le dévouement, le désintéres-sement, la persévérance, la simplicité, ceux-là sont bien des nôtres : nous  les honorons, nous les aimons, et, s’il le faut, nous les défendrons. Ils sont bien des nôtres, et ils ont droit au respect et à la reconnaissance de tous les Français. »

     

    Mgr Chouvellon vécut encore jusqu’au 11 mai. « Ce jour-là il clôtura par sa pieuse mort la dernière retraite qu’il venait de prêcher si éloquemment, par l’exemple de sa résignation et de sa patience, aux nombreux prêtres chinois presque tous élevés par  lui au Sacerdoce.

    « A l’heure où, chaque année, il revêtait les ornements sacerdotaux pour célébrer la fête du Patronage de Saint-Joseph, il revêtait une dernière fois ces mêmes ornements, mais pour aller célébrer au ciel la fête de celui qu’il avait choisi pour son patron, il y a trente-trois ans, quand Sa Sainteté Léon XIII le nomma évêque de Dansara et Vicaire Apostolique de la Mission du Sutchuen Oriental.

     

    « Le mercredi 14 mai, à huit heures trente, M. Claval récitait les prières de la levée du corps et le long cortège funèbre se rendait à la cathédrale.

    « Les missionnaires de la ville et des environs, une cinquantaine de prêtres indigènes et tous les élèves du Grand Séminaire étaient présents en habit de chœur ; ils prirent place au sanctuaire. Aux premiers rangs de la nef, le Consul de la France,  le Commandant du Balny, les Officiers de la marine française précédaient les Consuls des autres nations et les autorités chinoises. Venaient ensuite les membres de la colonie française et des colonies étrangères, les Petits Frères de Marie et les élèves du Collège Saint-Paul, les Sœurs Franciscaines, les Religieuses indigènes du Sacré-Cœur, les membres de l’Union catholique, les délégations des Ecoles catholiques de Tchongking et de Kiangpee et toute la chrétienté de la ville. L’église revêtue de ses parements de deuil ne suffisait pas à contenir la nombreuse assistance.

    « Le P. Claval, provicaire, chanta la messe ; le P. J.-B. Tchang fit une juste éloge de celui que nous pleurons et les absoutes furent données par les PP. Gourdon, Silv. Houang, Joseph Ouan et le Père Provicaire. Ensuite, pendant que les cloches saluaient une dernière fois celui-là même qui les avait consacrées, le cortège présidé par le P. Casimir Cacauld se mettait en route pour le cimetière de la Mission à Tsenkiagai.

    « Des marins en armes faisaient au cercueil une escorte d’honneur. Ce fut un long défilé à travers les rues, entre les rangs d’une foule pressée et curieuse, qui après avoir lu les titres du défunt portés en tête du cortège à la mode chinoise, témoignait son admiration par une tenue respectueuse et s’étonnait du grand nombre de croix et de couronnes offertes par les amis ; la grande croix de fleurs, avec sa dédicace élogieuse très apparente, offerte par le général Yuentsoumin, fut très remarquée.

    « Et l’esprit établissait naturellement une comparaison entre l’arrivée à Tchongking , il y a cinquante ans, du jeune Félix Chouvellon, traversant clandestinement les rues, dans une chaise fermée, et sa sortie – j’allais dire triomphale – aujourd’hui. »

     

     

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    • Numéro : 1180
    • Pays : Chine
    • Année : None