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Félix Marie CHOULET (1854-1923)

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    Mgr CHOULET (Marie-Félix), né à Grésy-sur-Ain (Chambéry, Savoie), le 4 décembre 1854. Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères le 8 septembre 1877. Prêtre le 4 juillet 1880. Parti pour la Mandchourie, le 1er septembre 1880. Mort à Newchwang, le 31 juillet 1923.

     

    Marie-FéIix Choulet naquit à Grésy-sur-Ain, diocèse de Chambéry, d’une famille qui a donné plusieurs de ses enfants à Dieu. Un de ses ­aînés était Frère de la Doctrine Chrétienne, et remplit longtemps à Marseille les fonctions de procureur de sa congrégation ; un autre, plus jeune, d’abord membre de la Société de Marie, est maintenant professeur à l’Ecole Ozanam à Lyon.

     

    Après d’excellentes études au collège de Pont-de-Beauvoisin et au grand séminaire de Chambéry, il entra tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 8 septembre 1877. Ses condisciples de la rue du Bac rappellent qu’il y fut un brillant élève. Ordonné prêtre le 4 juillet 1880, il quitta le Séminaire de Paris pour la Mission de Mandchourie le 1er septembre suivant, et le 6, il s’embarquait à Marseille sur le « Yang Tse ». Le 15 octobre il était à Changhai, et le 5 novembre il débarquait enfin à notre procure d’Ingtse ou Newchwang.

     

    Il passa d’abord quelques mois à Yangkoan où se trouvaient encore les latinistes qui n’avaient pu trouver place dans le nouveau  séminaire de Chaling. En 1881, les locaux étant devenus suffisants, il y conduisit les élèves et fut attaché au séminaire comme professeur adjoint du supérieur qui était alors M. Hinard.

     

    Tout en apprenant la langue, il aida le Supérieur en donnant quelques cours de théologie et surtout en s’arrogeant ta surveillance qui, sous la paternelle direction de M. Hinard, laissait quelque peu à désirer. Bien de petites libertés furent supprimées, mais si l’ordre y gagna, la popularité du nouveau missionnaire en souffrit parmi les élèves. Aussi, lorsqu’au printemps 1882 ces derniers apprirent que l’un des deux Pères allait quitter le séminaire, une députation fut immédiatement dépêchée chez le bon Supérieur pour demander qu’à tout prix ce fût le terrible P. Choulet (Chou ka tse). M. Choulet, dissimulé dans un coin de la Chambre, assistait à l’entrevue, mais il comprenait trop bien les sentiments des élèves pour leur en vouloir. Du reste, il préparait déjà ses malles pour gagner le poste de Kaochantouen.

     

    Il y resta trois ans. Kaochantouen, dont l’oratoire venait d’être construit l’année précédente, dépendait encore du missionnaire d’Ansintai, M. Venault. Mais les soixante-seize ans et les infirmités de ce vénérable doyen ne lui permettaient plus de longues randonnées, et M. Choulet dut assurer seul l’administration d’un district qui s’étendait de Moukden jusqu’à la province de Kirin, et des frontières de Corée jusqu’à celles de Mongolie. Il aimait à raconter plus tard ses interminables voyages à la recherche des chrétiens dispersés, passant chaque année, selon son expression, « plus de six mois sur le dos de sa mule. »

     

    En 1885, la santé de M. Hinard ne lui permettait plus de pourvoir à la direction du séminaire ; il fut nommé curé de Chaling, et M. Choulet le remplaça dans sa charge de Supérieur. Il était à la fois supérieur et professeur unique du Petit et du Grand Séminaire, économe, surveillant, et il sut encore ajouter à ces fonctions qui auraient suffi à absorber l’activité de plusieurs hommes, la direction d’importants travaux de réparation et de construction. Il serait exagéré de dire qu’il suffit largement à tout. Toutefois, ceux de nos prêtres indigènes qui furent alors ses élèves, s’accordent à louer la clarté de son enseignement et l’ordre qu’il fit régner dans la communauté par une sévérité doublée d’une perspicacité et d’un esprit de justice qu’on ne prit jamais en défaut.

     

    Lorsque M. Chevalier mourut à Siaoheichan, le 2 juin 1887, laissant une église à peine commencée, M. Choulet, qui avait attiré l’attention de ses Supérieurs par ses dons de constructeur et d’organisateur, fut chargé de continuer son œuvre. Le plus difficile n’était pas de comprendre le plan de l’édifice, mais il fallait trouver les fonds nécessaires à l’exécution. Trois années durant, M. Choulet s’appliqua à réaliser ce tour de force, de construire une jolie et vaste église avec une somme dérisoire. En 1890, Mgr Guillon pouvait en annoncer l’achèvement : « Sur une colline qui domine une vaste plaine, s’élève gracieusement un sanctuaire dédié à Notre-Dame de Lourdes. Pour mener à bien cette entreprise, il a fallu que le missionnaire se prodiguât et qu’il se fît à la fois architecte, maçon et charpentier. L’édifice est achevé ; l’ouvrier est parti exercer ailleurs son zèle, sans même se réserver la joie de l’inaugurer. »

     

    En effet, par lettre du 13 juin 1890, Mgr Guillon nommait M. Choulet, curé de la paroisse de Newchwang, procureur de la Mission et provicaire. Sur ce champ d’action plus vaste, il sut donner plus large la mesure de son activité et de son savoir-faire. Comme provicaire, il fut le conseiller toujours écouté et des missionnaires et de son évêque. Comme procureur, il eut à faire face à des problèmes difficiles : La caisse était vide. Et pourtant, il fallait, d’une part, pourvoir aux demandes d’argent d’un évêque jeune et actif qui ne rêvait qu’œuvres nouvelles et prospères ; d’autre part, constituer une petite réserve qui permît de faire face à des besoins inopinés. Je n’oserais affirmer que l’évêque obtint tout ce qu’il demanda ; toutefois les œuvres prospérèrent, et le procureur se trouva toujours en état de répondre aux demandes les plus urgentes.

     

    Il sut gagner l’estime et la confiance de la colonie européenne de Newchwang, et il en reçut des preuves touchantes lorsque le typhus le mit à deux doigts de la mort, au printemps 1893. Tous, à quelque religion ou nationalité qu’ils appartinssent, se firent un devoir de le visiter, de le consoler et de lui envoyer ces mille petites douceurs dont le missionnaire a perdu jusqu’au souvenir, mais qui sont si précieuses pour favoriser la convalescence après une grave maladie.

     

    En arrivant à Newchwang, M. Choulet reçut mission de reconstruire l’église paroissiale élevée par M. Simon en 1874, mais devenue tout à fait insuffisante, et dont la solidité surtout n’inspirait plus confiance. Après neuf ans d’efforts, il se crut enfin en possession du capital nécessaire et la nouvelle église fut livrée au culte le jour de la Pentecôte 1900.

     

    Son habileté en affaires lui permit de liquider l’ancienne procure de façon assez heureuse pour reconstruire la nouvelle sur un emplacement beaucoup plus vaste, d’après un plan et dans des proportions qui convenaient mieux à sa fin. Il était encore en pleins travaux de constructions, lorsque éclata, terrible, la persécution des Boxeurs, en 1900.

     

    Le 2 juillet, c’était à Moukden le massacre de Mgr Guillon, de M. Emonet, du P. Jean Ly, des Sœurs Sainte-Croix et Albertine, religieuses de la Providence de Portieux, et de centaines de chrétiens. Puis ce fut la destruction totale des Etablissements de la Mission. Cette nouvelle foudroyante parvint à M. Choulet dès le lendemain de l’événement. De par son titre de Provicaire, il devenait, à la mort de Mgr Guillon, le Supérieur de la Mission. Pareille charge, en des circonstances aussi dramatiques, était une épreuve terrible : il fallait, au milieu de profondes angoisses, pourvoir au salut des survivants, assurer la sécurité de ceux qui pouvaient fuir et, ailleurs, organiser la résistance.

     

    Le 5 juillet, il embarquait les Sœurs de la Providence présentes à Newchwang sur un vapeur qui les transporterait au Japon. Le 6, il vit arriver MM. Letort, Conraux, Beaulieu et Ettelin, avec deux. Religieuses de Chaling qui, sans même prendre le temps de passer par leur maison de Newchwang, montaient immédiatement sur un bateau en partance. Mais écoutons un témoin oculaire, M. Letort : « MM. Corbel et Alfred Caubrière ont été avisés du départ de leurs voisins, MM. Conraux et Beaulieu, et invités à les suivre. Ils ne sont pas arrivés. Que sont-ils devenus ? Combien nous sommes inquiets ! Et nous ne pouvons demeurer tous ensemble, car à la procure nous sommes forts à l’étroit, et puis il faut réserver l’avenir de la Mission, ne pas compromettre inutilement tant d’existences. Alors il est décidé que le lendemain on s’embarquera pour Changhai. Comme Supérieur de la Mission, le P. Choulet veut rester à son poste, mais il ne peut demeurer seul, et je m’offre pour lui tenir compagnie.

     

    Le 7 juillet, vers le soir, les PP. Conraux, Beaulieu et Etellin par­tirent... Voilà donc trois confrères hors de danger. Et les autres ?

     

    A l’extrême sud, les PP. Joseph Caubrières et Chometon, sur l’ordre du P. Choulet, ont pu se réfugier à Port-Arthur. Dans les régions de l’Est, ils sont quatre, plus ou moins éloignés de la Corée où ils devront chercher leur salut. Nous voudrions pouvoir leur envoyer des instructions dans ce sens, mais où trouver un courrier ? Tous les fidèles sont dispersés. Enfin, un chrétien de Tchakeou consent à prendre notre lettre.

     

    A l’intérieur, la situation doit être extrêmement grave pour nos missionnaires, si nous en jugeons par ce qui se passe à Newchwang. Chaque soir on doit venir brûler notre église et toutes les maisons des Européens... En plein jour, les voleurs sont venus enfoncer les portes de l’établissement des Sœurs et l’ont dévalisé...

     

    Nous apprenons avec angoisse que les filles des orphelinats sont partout poursuivies et enlevées. Dans les familles chrétiennes, filles et jeunes femmes sont menacées du même sort... Cependant un chrétien s’offre pour porter des lettres à Siaoheichan, où doivent se trouver les PP. Viaud, Agnius et Bayart, dont le sort nous inquiète virement. Si nous pouvions les sauver en leur faisant savoir que Newchwang offre toujours  un refuge sûr !!

     

    A l’ouest, les PP. Bourgeois et Le Guével habitent non loin de la mer et auront, nous l’espérons, le temps de s’embarquer. De Santaitse où doivent se trouver les PP. Corbel et A. Caubrière, pas de nouvelles. Au nord de Moukden, dans un rayon de vingt-cinq lieues, sont les PP. Vuillemot, Hérin, Lamasse, Perreau et quelques prêtres chinois. A l’Extrême Nord, le P. Lecouflet devra partager le sort des missionnaires de la Mandchourie Septentrionale dont il est le voisin. Le P. Lamasse a dans son poste deux Sœurs de la Providence. Sur tout ce monde, aucun renseignement…

     

    Le 18 juillet surtout fut pour nous une journée de deuil, un de ces jours qu’on voudrait n’avoir jamais vécu. Des courriers, aussi nombreux et aussi désolants que ceux de Job, nous apportèrent presque en même­ temps la certitude de la mort des PP. Viaud, Agnius et Bayart, massacrés le 11 juillet au sud de Siaoheichan, des PP. Bourgeois et Le Guével tués le 15 à Lienchan. Les PP. Vuillemot et Lamasse avec les Sœurs Gérardine et Praxède avaient pu prendre la route du Nord, en compagnie d’une centaine de cosaques ; mais ils étaient attendus et poursuivis tout le long de la route par de véritables armées chinoises.

     

    Une tristesse immense nous envahit, et sur nos lèvres, blêmes de terreur, monta cette brève prière : Jésus, Marie, Joseph, protégez et sauvez tous ces fugitifs ! Malgré nous les larmes coulaient de nos yeux. C’est que nous avions déjà bien des morts, et nous craignions que la liste n’en fût pas close encore...

     

    Durant un mois, M. Choulet vécut ainsi dans des anxiétés mortelles, pleurant ses morts et sa Mission détruite, torturé à la pensée du danger que couraient encore plusieurs ouvriers apostoliques et les chrétiens et contraint de veiller à sa propre sécurité par une garde de nuit et de jour dans cette ville de Newchwang qui fut pourtant la plus tranquille de toute la province. Qui comprendra jamais les tortures de ce chef de Mission qui reçoit inopinément le lourd fardeau de l’administration lorsque l’œuvre matérielle est entièrement détruite et l’édifice spirituel si gravement compromis : l’évêque, six missionnaires, trois prêtres indigènes, deux religieuses françaises, des milliers de chrétiens massacrés ; le séminaire dispersé ; les orphelines et quantité de jeunes femmes chrétiennes enlevées ; les chrétientés démembrées ; la foule de nos fidèles sans foyer où passer le terrible hiver qui approche et, ce qui est plus triste encore, quantité de néophytes et de catéchumènes démoralisés et même apostats

     

    Le 4 août enfin, après une dernière et violente attaque des soldats et Boxeurs contre le quartier Européen de Newchwang, une vigoureuse offensive des soldats russes, appuyée par le feu des canonnières ancrées dans le port, ramène le calme en faisant disparaître tous les combattants chinois.

     

    Entre temps, M. Choulet apprend que MM. Vuillemot, Lamasse et Lecouflet, avec les Sœurs Gérardine et Praxède, avaient réussi à atteindre Vladivostok et faisaient route vers le Japon. MM. Hérin, Perreau et Laurent Sia, réfugiés sur les montagnes de Tchakeou, au sur de Kaochantouen, peuvent faire parvenir un courrier à Newchwang au début du mois d’août : Ils vivent comme des ermites, cachés dans les bois et couchant à la belle étoile et dans une sécurité relative.

     

    Bientôt on apprend que le siège de Santaitse a été levé le 15 août. L’héroïsme des missionnaires et des chrétiens les aura sauvés d’une mort affreuse, de la dispersion des familles, de l’enlèvement des femmes et de tant d’apostasies qui ailleurs désolèrent les chrétientés anéanties. Enfin, les Russes se sont rendus maîtres de Moukden. La Province est virtuellement pacifiée ; les missionnaires exilés vont pouvoir rentrer et chercher à grouper ce qui reste de leurs belles chrétientés.

     

    Mais, à part les établissements de Newchwang, il n’y a plus dans toute la Mission ni église, ni résidence, ni école et la plupart des chrétiens ont leur maison brûlée ou démolie. M. Choulet peut donc, au lendemain de l’orage écrire ces lamentables paroles : « Au point de vue matérie1, on peut dire que notre Mission est anéantie. Nos travaux de soixante années ont été sapés, détruits en quelques jours. Nos chrétiens n’ont pas été plus heureux que nous. Leurs maisons ont été pillées, brûlées, leurs terres confisquées. Voilà notre situation actuelle, et que penser de l’avenir ? »

     

    Cet avenir, c’est lui qui, appuyé sur la grâce de Dieu, devra y pourvoir. En attendant, il jette au monde catholique ce cri de détresse qui témoigne encore du courage invaincu des apôtres et de l’espoir en la renaissance de leur œuvre :  « Aux prières du Séminaire, à celles des amis de notre Société, à celles de tous les catholiques, je recommande cette Mission, il y a quelques mois encore si prospère, si remplie d’espérance et maintenant broyée, anéantie ; je recommande nos chrétiens dispersés ; je recommande les missionnaires survivants qui, malgré les peines et les privations de cette année, demeurent disposés à reprendre le travail dès que le bon Dieu le permettra. »

     

    Le travail fut bientôt possible. Durant l’hiver 1900, plusieurs voyages d’exploration furent entrepris vers le nord pour reconnaître les ruines, et déjà quelques missionnaires restent sur place dans des maisons d’emprunt.

     

    Nommé Evêque de Zéla et Vicaire Apostolique de Mandchourie Méridionale, le 21 février 1901, Mgr Choulet se dévouera avec plus de cœur encore à cette tâche ingrate du relèvement des ruines. « Quelques confrères se sont mis à l’œuvre, écrit-il en 1901, et ont réussi à se construire une maison qui les protège contre l’intempérie des saisons. Nous possédons déjà une dizaine de ces pauvres bicoques, et nous en sommes tout fiers. Que voulez-vous ? L’homme est ainsi fait : nous n’avions plus rien, et nous commençons à avoir quelque chose. C’est déjà un progrès relatif. Nous avons donc un pied à terre dans une dizaine de nos stations. Il nous restait au port de Newchwang deux églises et un oratoire : voilà toute notre fortune. Partout ailleurs, nous sommes établis dans le domaine d’autrui. Le Séminaire occupe une maison louée ; c’est dans des maisons appartenant à des païens que sont installés nos orphelinats... »

     

    A l’automne 1901, Mgr Choulet prit la route de Pékin pour négocier l’indemnité qu’avec l’appui du gouvernement français et des alliés, il devait obtenir du gouvernement chinois. Il y resta plus d’un an et sa patience fut plus d’une fois mise à l’épreuve. Entre temps, il fut sacré dans la cathédrale du Pétang par Mgr Favier, en la fête des Bienheureux Martyrs de notre Société, le 24 novembre 1901. Finalement, il rentra en Manchourie le 31 décembre 1902, muni du nécessaire pour indemniser les chrétiens et restaurer les œuvres générales de la Mission.

     

    Peu à peu les chrétiens purent se grouper à nouveau autour de nos oratoires improvisés ; les apostats revinrent à la Religion qu’ils avaient abandonnée des lèvres seulement par crainte des souffrances et de la mort. Les églises, écoles, résidences sortirent des ruines, plus belles et plus nombreuses que jadis. Moins d’un an avant sa mort, le 3 septembre 1922, Mgr Choulet se réjouissait d’apprendre que son successeur bénissait la dernière église qui restait à relever : celle d’Ansintai, qui venait d’être reconstruite par M. Roger.

     

    Le compte rendu de 1903 laisse percer la satisfaction du bon travailleur qui voit poindre enfin l’espoir des moissons abondantes : « Lignum habet spem ; si prœcisum fuerit, rursus virescit et rami ejus pullulant » (Job., XIV, 7). Les anciens chrétiens qui ont échappé à la mort semblent être devenus meilleurs ; les catéchumènes étudient la doctrine avec ardeur, 710 d’entre eux sont devenus enfants de Dieu et de l’Eglise au cours du dernier exercice ; le clergé indigène a déjà réparé ses pertes ; trois diacres ont été ordonnés prêtres le Samedi Saint, ils remplacent nos trois martyrs. » Et enfin ce cri de triomphe : « Voilà donc tous les centres chrétiens reconquis ! »

     

    D’année en année, Mgr Choulet voit sa Mission se relever et fleurir d’abondantes fleurs de conversions. Mais chaque pas en avant est marqué de quelque épreuve nouvelle. Au lendemain de la tourmente des Boxeurs, il avait pris comme devise de son blason : « In cruce salus. » Sa vie sera toujours crucifiée par quelque côté, mais n’est-ce pas ce qui nous a valu la prospérité et le salut ?

     

    Les ruines se relèvent à peine que la guerre russo-japonaise vient apporter le trouble dans les esprits et des craintes légitimes au cœur des missionnaires. Après l’entrée des armées japonaises en Mandchourie, beaucoup de confrères se trouvèrent isolés de chaque côté des lignes, et ceux qui étaient loin du champ de bataille virent leur région envahie par une véritable armée de brigands. Tous vécurent de nouveau des heures bien tragiques. Cependant, Mgr Choulet, jugeant de haut la situation, découvre sans peine, au milieu de ces calamités passagères, une nouvelle attention de la Providence sur sa Mission : « La guerre, que nous avions vu éclater avec tant d’appréhensions et qui a duré près­ de vingt mois, nous a apporté le salut. Il n’y a pas à se le dissimuler, en effet, si la Russie était devenue maîtresse absolue de la Mandchourie, les Missionnaires catholiques auraient eu sans doute de la peine à s’y maintenir. »

     

    L’Œuvre de la formation du Clergé indigène fut toujours au premier rang de ses soucis. Dès l’automne 1900, M. Beaulieu groupait les débris épars de son Séminaire dans une masure avoisinant la procure de Newchwang et reprenait ses cours, sans souci des troubles de l’intérieur. Dès que ce fut possible, la petite communauté regagna Chaling, mais l’installation y fut des plus sommaires. En 1905, Mgr Choulet pouvait écrire : « Nos séminaristes pourront quitter bientôt la maison qui leur servait d’abri à Chaling. En effet, j’ai consacré mes loisirs forcés (la guerre russo-japonaise rendait tout voyage impossible) à sur­veiller la construction, à Moukden, d’une bâtisse qui tiendra lieu de grand et de petit séminaire, en attendant que les circonstances nous permettent de faire mieux. Une quarantaine d’élèves seront au large dans le nouvel établissement... Il se trouve à une faible distance de la résidence du Vicaire apostolique, qui pourra ainsi surveiller la formation de ses lévites. » Il eut la joie d’ordonner 17 prêtres indigènes.

     

    Les Vierges chinoises qui nous rendent de si précieux services ne recevaient qu’une formation rudimentaire : beaucoup n’en eurent jamais d’autre que celle de la famille et de l’école de prières du village. En 1913, Mgr Choulet ouvre à Moukden un noviciat confié à la direction des Sœurs de la Providence, et en 1915, il établit la Congrégation indigène du Saint-Cœur de Marie, où nos dévouées auxiliaires trouvent à la fois une formation intellectuelle et morale en rapport avec leur vocation, une direction et une assistance qui ne leur feront plus défaut jusqu’à leur dernier jour.

     

    Il n’est guère de stations ou groupes de chrétiens, si retirés soient-ils, qui n’aient reçu la visite de leur évêque. Très dur à lui-même, ennemi de tout faste, d’une simplicité de manières qu’on s’accordait à trouver quelque peu exagérée, il voyageait dans des conditions aussi économiques que possible et toujours très fatigantes. Parvenu à destination, il manifestait pour toute exigence, en cas d’oubli, le besoin de boire la tasse de thé traditionnelle. Il tint à passer partout, examinant, catéchisant, prêchant et confessant comme le dernier de ses missionnaires, et toujours content de ce qu’on lui offrait.

     

    Energique et tenace jusqu’à la limite de l’excès, il inspirait chez lui une crainte révérentielle que beaucoup de confrères ne parvinrent pas à dominer. Mais en tournée pastorale, débarrassé momentanément des soucis de l’administration générale, il était tout à son hôte et aux chrétiens, gai, expansif, causeur intarissable. Ses récits trompaient les longues heures des veillées d’hiver dans les pauvres maisons chinoises.

     

    Il suivait avec une attention toujours intéressée les conversations de nos paysans sur les fatigues, les soucis et les produits de leurs travaux. Il jugeait d’un coup d’œil les défauts et les avantages d’une construction et donnait au missionnaire les conseils les plus pratiques pour son entretien ou sa conservation. C’est que, même au milieu des plus grandes difficultés, il ne perd jamais de vue le côté matériel de son œuvre qui, s’il n’est pas le premier de ses soucis, mérite cependant l’attention d’un administrateur. Ce restaurateur si zélé et si surnaturel, que Dieu avait préposé au relèvement de l’édifice spirituel de la Mandchourie Méridionale, resta toujours l’homme qui sait le prix du pain quotidien dont le corps ne peut se passer. Chacun de ses comptes rendus ou communiqués fera mention de la prospérité matérielle du pays, de la valeur des récoltes, de prix des denrées et matières premières… preuve qu’il vit vraiment avec son peuple et partage ses soucis.

     

    Au point de vue sacerdotal, il fut toujours et il restera pour ses missionnaires un modèle accompli. Les rigueurs de l’hiver ne l’empêchaient pas de faire chaque matin sa méditation au pied du Saint-Sacrement. Comme il ne gardait pas la Sainte Réserve dans sa chapelle, il allait encore faire son action de grâces à la cathédrale. Les exercices de piété du séminariste furent ceux de l’évêque, comme ils l’avaient été du missionnaire. Il regarda comme l’un des plus importants devoirs de sa charge, de procurer chaque année à ses missionnaires et prêtres indigènes les avantages de la retraite commune : une timidité exagérée, qu’il ne réussit jamais à vaincre ne lui permit pas de faire à ses missionnaires les conférences spirituelles qu’ils auraient certainement goûtées, mais quatre fois il réussit à nous procurer un prédicateur étranger, et ce fut pour lui un avantage dont il aimait à se féliciter.

     

    En 1912, ses forces étaient tellement affaiblies par une dysenterie chronique, qu’il dut reprendre le chemin de la France : c’était la première fois depuis trente-deux ans de mission. Aussitôt guéri, grâce à l’intervention d’un docteur de Lausanne, il prit juste le temps d’une visite ad limina, et moins d’un an après son départ, il était de retour à Moukden, le 31 mai 1913, pour présider notre clôture de la retraite.

     

    Le 25 juillet 1914, une grande joie lui était donnée : un télégramme de Paris lui annonçait qu’un coadjuteur lui était donné en la personne de Mgr Sage. C’était l’élu de son cœur ; c’était l’avenir de la Mission assuré suivant ses vues personnelles ; c’était pour lui la faculté de se donner au ministère paroissial, en laissant à son coadjuteur le soin des affaires générales et des tournées pastorales. Mais presque en même temps arrivaient les télégrammes annonçant la guerre : c’était la mobilisation et le départ des missionnaires les plus valides et des vides impossibles à combler dans les rangs des ouvriers apostoliques. Mgr Choulet s’installa curé de la paroisse de Moukden.

     

    Le 7 mars 1915, il eut la joie de sacrer son coadjuteur, et le 20 septembre suivant il pleurait sa mort, survenue inopinément après quelques jours de maladie.

     

    Mgr Choulet avait été désigné comme délégué du groupe de Mandchourie et de Corée à la conférence qui devait étudier à Rome l’adaptation de notre Règlement aux besoins nouveaux et aux prescriptions du Codex. En janvier 1919, il se vit enlever son nouveau provicaire, M. Blois, rappelé comme directeur au Séminaire de Paris, alors que les mobilisés n’étaient pas encore rentrés ; quelques semaines après, la maladie conduisait un autre missionnaire, M. Roger, à deux doigts de la mort : Mgr Choulet dut renoncer à un voyage qui lui souriait cependant beaucoup ; il donna sa démission de délégué.

     

    Mais une autre démission le préoccupait davantage : La crainte de la responsabilité le tourmentait de plus en plus et il n’aspirait qu’au jour où il lui serait donné de se livrer au ministère paroissial, autant que son âge et ses forces le lui permettraient. Lors du passage de Mgr Guébriant, Visiteur Apostolique, à Moukden, en octobre 1919,il plaida éloquemment sa cause et crut, cette fois, avoir convaincu de la justesse de ses raisons quelqu’un qui pourrait les appuyer en haut lieu. Dès le début de 1920, il adressa à nouveau sa démission à Rome. Une lettre de la Sacrée Congrégation de la Propagande, datée du 1er juillet 1920, vint enfin lui annoncer que sa demande était agréée : Il devait cependant continuer à gouverner la Mission en qualité d’Administrateur apostolique, jusqu’à la prise de possession de son successeur.

     

    Durant l’automne et l’hiver 1920 il tint à visiter encore plusieurs districts où il était attendu depuis longtemps ; puis il partit pour Hongkong assister à la réunion des Supérieurs de la Société.

     

    Il éprouvait déjà des symptômes de maladie qui l’inquiétaient : La jambe gauche lui semblait parfois insensible et ne le soutenait plus ; dans les jardins de Nazareth et Béthanie, il fit plusieurs chutes en marchant sur terrain incliné. En avril 1921, il prit le chemin de Séoul pour assister au sacre de Mgr Devred ; là encore il fit plusieurs chutes, heureusement sans gravité. Il rentrait ensuite en Mandchourie et se dirigeait vers Changchun où il devait, le 29 mai, donner la consécration épiscopale à Mgr Gaspais ; en passant à Antung, station frontière de notre Mission sur le Yalou, il s’arrêta pour administrer les sacrements aux chrétiens. Le soir du 7 mai, en sortant de sa chambre, il heurta si malencontreusement le seuil de la porte, qu’il tomba à la renverse et perdit connaissance. C’était le commencement d’un long martyre qui ne devait prendre fin que le 31 juillet 1923 ; le col du fémur était brisé, et le cœur, depuis longtemps malade, subit un contre-coup dont il ne se remit pas. Revenu à lui au bout de quelque temps, il eut l’énergie de se traîner seul jusqu à son lit et y monta sans qu’il ait jamais pu s’expliquer comment.

     

    Transporté, à l’hôpital japonais d’Antung, il endura pendant plusieurs semaines des souffrances atroces, qui l’empêchèrent de prendre le moindre repos. Le 30 mai, nous obtenions de le transférer à l’hôpital de la Croix-Rouge à Moukden. Les mois de juin et juillet se passèrent dans un état de dépression physique et intellectuelle qui nous fit croire, à plusieurs reprises, que sa dernière heure était arrivée. Il ne garda aucun souvenir de ce qui se passa près de lui pendant ces deux mois, bien qu’à plusieurs reprises il eût semblé suivre les conversations et les événements avec une certaine lucidité.

     

    Le 5 juin il recevait l’Extrême-Onction et le 20, il était transporté à l’évêché. Les médecins jugeaient alors son état désespéré et à plusieurs reprises ils déclarèrent la mort imminente.

     

    Vers la fin de juillet, il sembla peu à peu revenir à la vie, mais au prix de quelques souffrances ! Toutes les deux heures, deux hommes devaient le porter de son lit sur une chaise longue, puis de la chaise longue sur un fauteuil, et du fauteuil sur le lit. Il en fut ainsi jusqu’à Pâques 1922. Chaque jour, la messe était dite dans sa chambre. Le jour de Pâques, il voulut ménager une surprise à tout le monde : En cachette des confrères, il fit préparer ce qui lui était nécessaire pour la messe et le matin de la fête, remerciant son aumônier et appuyé sur ses béquilles, il célébra lui-même la messe de la Résurrection, la première depuis le 7 mai 1921. Il put continuer d’offrir le Saint-Sacrifice jusqu’à l’avant veille de sa mort.

     

    Le printemps et l’été 1922 lui rendirent quelque vigueur. Il eut la consolation d’assister au sacre de Mgr Blois, son successeur. Durant la longue cérémonie du matin comme au Salut du Saint-Sacrement, il ne ressentit pas trop de fatigue ; la présence de son vénérable ami, Mgr Mutel, et la joie ambiante à pareil jour semblaient lui faire oublier toutes ses souffrances.

     

    Le 23 juin, il se retira à notre ancienne procure de Newchwang, où il avait tant travaillé durant dix ans et dont il avait lui-même aménagé les constructions. Il put, jusqu’à la fin d’octobre, se rendre tous les jours à l’église, toujours appuyé sur ses béquilles, pour faire sa visite au Saint-Sacrement. Depuis novembre, les forces déclinèrent visiblement ; les sorties au jardin ou à l’église devinrent très rares. A partir de février 1923, il lui fut impossible de prendre son repos au lit et il passait ses jours et ses nuits sur une chaise longue ou sur un fauteuil. Son énergie et son esprit de foi brillèrent alors d’un éclat plus vif ; la souffrance le purifiait de plus en plus, et le sentiment de sa fin toujours imminente le maintenait dans un recueillement qui demeurera pour tous ses missionnaires une leçon inoubliable.

     

    En apprenant la mort de son vieil ami, Mgr Lalouyer, le 17 février 1923, il écrivait : « Mon tour ne saurait tarder beaucoup. Jadis, lorsque le P. Lalouyer recevait son changement, j’avais le mien peu de temps après. Je crois que je ne tarderai pas à le suivre une fois de plus, et à recevoir une dernière destination. » Au début de l’été 1923, il devint visible que la mort ne tarderait pas à accomplir son œuvre : La semaine du 22 au 29 juillet fut très mauvaise ; l’oppression devenait chaque jour plus pénible et le moindre effort lui congestionnait la face au point de la rendre violacée.

     

    Le dimanche 29, il avait dit sa dernière messe et il aurait pu la célébrer encore le lundi 30, s’il n’avait pris par mégarde un peu de liquide après minuit. A six heures du soir de ce même jour, il dut pour la première fois demander l’aide d’un confrère pour se relever. Il voulut alors commencer la récitation des Matines, debout, appuyé sur ses béquilles. C’étaient les matines de la fête de saint Ignace, les matines de son dernier jour ; il devait les achever au ciel.

     

    Les confrères présents achevaient à peine leur repas du soir, lorsqu’on vint les chercher en hâte : une crise violente d’étouffement venait de se déclarer. M. Daval proposa à l’auguste malade de recevoir les derniers sacrements, ce qu’il accepta de grand cœur. Malgré la suffocation qui lui rendait la respiration excessivement pénible, il s’efforça de répondre aux prières liturgiques. Après la cérémonie, il bénit les missionnaires présents et toute la Mission, mais on dut soutenir son bras défaillant, pendant qu’il traçait le signe de la Croix. Il suivit très attentivement les prières des agonisants. Mais déjà, s’il comprend ce qui se passe autour de lui et ce qu’on lui dit, il ne peut répondre que par des signes ou des soupirs.

     

    La position un peu renversée au fauteuil lui devient insupportable, et c’est sur une chaise, les mains appuyées sur son bureau, la tête légèrement inclinée sur sa poitrine haletante, qu’il achève son sacrifice. Jusqu’à minuit, il s’unit visiblement aux pieuses exhortations que M. Villeneuve lui suggère avec un dévouement tout filial et tout apostolique. A partir de minuit, le pouls faiblit, l’enflure gagne, la respiration devient plus douce : il semble moins souffrir. A une heure du matin, le pouls est presque imperceptible ; il semble ne plus rien entendre. Les confrères prévenus viennent l’assister dans la lutte suprême. A 2 h. 30, notre vénéré malade pousse subitement trois légers soupirs et sa tête s’incline tout à fait. Son âme est retournée à son Créateur.

     

    Immédiatement plusieurs messes sont célébrées pour lui. Mgr Blois qui, prévenu par télégramme, n’avait pu arriver qu’après la mort, chante une messe solennelle de requiem prœsente corpore, dans l’église de Newchwang, et le jeudi de grand matin, les chrétiens transportent le cercueil en grande pompe à la gare du chemin de fer pour arriver à la résidence de Moukden, à trois heures de l’après-midi. Déjà les missionnaires sont arrivés nombreux ; aussitôt après la levée du corps, ils chantent les vêpres des morts et Mgr Blois donne l’absoute. Le cercueil est placé au fond de la cathédrale, dans une chambre ardente autour de laquelle les chrétiens se pressent sans discontinuer pour prier. Les missionnaires psalmodient ou chantent l’office des morts jusqu’au vendredi soir.

     

    Le samedi 4 août, S. G. Mgr Mutel, Vicaire Apostolique de Séoul, présida les funérailles. Etaient présents, outre Mgr Blois et 26 prêtres du Vicariat ; NN. SS. Dernange et Gaspais, les PP. Poisnel, provicaire et Graber, procureur, de la Mission de Kirin, une foule compacte de chrétiens et de nombreux représentants de la colonie européenne de la ville, ayant à leur tête M. le Consul d’Angleterre et M. le Vice-Consul du Japon.

     

    Monseigneur Choulet repose dans son ancienne, pro-cathédrale, auprès de son Coadjuteur, Mgr Sage qui, sacré par lui dans cette même église, l’avait précédé de six ans dans la tombe.

     

    Nous passerons souvent près des restes de nos Pères vénérés. Dans cette cathédrale Mgr Guillon avait reçu l’onction des Pontifes et consommé son sacrifice en versant son sang le 2 juillet 1900. Que le souvenir de leurs exemples nous rappelle nos devoirs, et que leurs mérites nous obtiennent d’y être, comme eux, fidèles jusqu’à la mort. « Mementote operum patrum. »

     

     

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    • Numéro : 1466
    • Pays : Chine Mandchourie
    • Année : None