Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

René CHINEAU (1925-2002)

Add this

    Un surdoué, bien vite diminué par une mauvaise santé et des maux de tête qui vont en s’accentuant – un musicien, dont le père était organiste, capable de former une bonne chorale, qui cherche à avoir les appareils les plus récents  et les plus fidèles, et qui, bientôt, ne peut plus supporter le moindre bruit – un perfectionniste, qui doit reconnaître ses limites et accepter de ne pas pouvoir faire aussi bien qu’il le désire – un linguiste, maîtrisant l’anglais et, qui plus est, le dialecte hakka –« il est celui qui le parle le mieux » disait le vicaire général de Singapour – bien en contact avec ses gens et qui, après quelques années, reste enfermé dans sa chambre – un prêtre dans le droit fil de la tradition, bien organisé dans sa paroisse et que la créativité de Vatican II laisse mal à l’aise – un catéchiste consciencieux, heureux de préparer des adultes au baptême, n’hésitant pas à devenir leur chauffeur les jours de pluie, les enseignant un à un et qui, heureusement, n’a pas eu à suivre le renouveau encouragé par Rome avec le Rite d’Initiation des Adultes – un individualiste, qui trace son sillon droit et profond, mais tout seul ; les réunions avec les autres prêtres, il les évite et, s’il ne le peut, combien de fois regarde-t-il sa montre, alors que les échanges – « une perte de temps ! » - vont leur train. Avec tout cela, il va au-delà de cinquante ans de sacerdoce, après avoir passé trente-six ans en mission.

    René Chineau est né le 28 septembre 1925 à Triel-sur-Seine, dans les Yvelines, diocèse de Versailles. Il est le deuxième de quatre enfants, sa sœur aînée devenant moniale à l’abbaye de Pradines. Son père, aveugle accidentellement depuis sa naissance, est organiste de paroisse et donne des leçons de violon et de piano. Sa mère est sténo-dactylo.

     

    « La situation de la famille est très modeste, sans avoir cependant jamais manqué de rien, grâce à la vie laborieuse de maman. La profession de papa était parfois difficile à vivre pour les enfants, qui devaient, selon leurs possibilités, l’accompagner dans ses différents déplacements pour les cérémonies religieuses qu’il assurait dans plusieurs paroisses de la région parisienne, parfois assez loin. Cependant, du fait de cette profession, la famille s’est trouvée très proche de l’Église, et on peut dire que la Liturgie en rythmait la vie, même si chacun l’appréciait différemment ».

     

    « Très tôt, René a désiré être enfant de chœur et, tout jeune, vers l’âge de 8 ans, il fait sa première Communion, ce qui, à l’époque, n’était pas encore très fréquent. C’est sans doute en 1936 ou 37, au moment de sa profession de foi, qu’il a manifesté son désir d’entrer au séminaire ». Il avait fréquenté l’école primaire de Triel jusqu’à son certificat d’études primaires. Élève sérieux et consciencieux..«Le milieu familial était assez clos : les moments de détente se prenaient entre frères et sœurs ; assez souvent, le dimanche, une promenade en famille, parfois une visite chez des oncles et tantes ».

     

    Lorsque René a parlé de petit séminaire, ses parents en ont éprouvé une réelle fierté, mais le principal obstacle était la question financière. Les autorités diocésaines se sont montrées très compréhensives. ; en octobre 1937 (ou 38 ?) il entre en 6° au petit séminaire de Versailles. Il continue au grand séminaire.

     

    « Les vacances de Noël et de Pâques le laissaient à la maison, pour la plus grande joie de maman. Elle s’appuyait beaucoup sur lui, le considérant comme l’élément stable et un peu « justicier » qui pouvait arbitrer les petits conflits familiaux. Pour les grandes vacances, après un mois de colonie, il pouvait, avant de penser à la rentrée, s’occuper à la maison de tout ce qu’il pouvait trouver à bricoler, sans oublier le piano. Devenu moniteur de colonie pour des garçons de Bourg-la-Reine, il organisait avec les autres moniteurs des séjours en France et à l’étranger, qui leur plaisaient beaucoup. René aimait le sport et la nature, et aller camper avec quelques camarades de promotion. Il pratiquait le vélo, la moto et surtout la natation. Il passa deux ans au grand séminaire de Versailles. Nous avions de plus en plus conscience, à la maison, du futur prêtre, ce dont maman était plus que fière ».

     

    « Et puis ce fut l’autre nouvelle : René voulait être missionnaire ! Ce fut alors, pour maman surtout, l’acceptation et le renoncement à finir ses jours dans un presbytère auprès de son fils ». Ne faisant pas de service militaire, il entre au séminaire des Missions Étrangères en septembre 1946. « Nous avons fait alors connaissance avec la rue du Bac ».

     

    Après trois ans vint le moment de l’ordination. « maman mettait son point d’honneur et d’affection à faire par elle-même le plus de choses possible. Elle a calligraphié, à l’écriture ronde, les images-souvenirs par centaines. Que de nuits a-t-elle dû y passer ! »

     

    Bien que cela lui coûte beaucoup de ne pas être ordonne&é avec sa promotion dans la chapelle des Missions Étrangères, il accepte, à la demande son curé, que la cérémonie ait lieu dans sa paroisse à Triel, « pour éveiller des vocations ». Mgr Audrain, évêque auxiliaire, lui impose les mains le 29 mai 1949. Pour que la cérémonie soit plus parlante, deux Franciscains sont ordonnés en même temps que lui, l’un diacre et l’autre sous-diacre. « Le lendemain, aux aurores, il part dire sa première messe à la rue du Bac ».

     

    Il reçoit sa destination pour la mission de Malacca à la fin juin et se prépare à partir en septembre-octobre. Mais un examen médical détecte une pleurésie ; il doit passer neuf mois au préventorium des Voirons.

     

    C’est finalement en octobre 1950 qu’il embarque sur la Marseillaise, en compagnie des pères G. Espie, M. Courrier et autres. Dès leur première rencontre, Mgr Olçomendy, évêque de Malacca – i.e. Singapour et toute la péninsule malaise jusqu’à la frontière de Thaïlande, plus de 1.000 km – lui dit qu’il ira à Ipoh, à quelque 400 km au Nord, pour améliorer son anglais et apprendre le dialecte chinois hakka..

    Les mouvements des débuts

    Après trois semaines à Singapour, le nouvel arrivant est accueilli à l’aéroport d’Ipoh par les PP. Laurent et Ciatti, car, à ce moment-là, les routes et les trains étaient facilement attaqués par les guérillas anti-coloniales et pro-communistes, l’avion est plus sûr. Sans attendre, le père Chineau s’organise : hakka le matin avec le directeur de l’École Catholique chinoise et anglais l’après-midi avec un frère des Écoles Chrétiennes irlandais. Et ce, pendant un an.

     

    Il s’équipe d’un vélomoteur ; il a besoin d’avoir à sa portée un moyen de locomotion. Après quelques mois, il se procure une moto Triumph de 500 cc. « Avec ça, je pouvais presque voler ». Il explore les environs, va assurer des messes dans les églises voisines. On lui recommande la prudence : les terroristes sont nombreux. De fait, il tombe sur un autobus en flammes sur le bord de la route. On avait fait sortir les passagers, tandis que le propriétaire  du véhicule recevait un avertissement pour ne pas avoir payé sa contribution mensuelle au parti communiste de Malaisie. Une autre fois, trois hommes armés, casquette à étoile rouge sur la tête, traversent à toutes jambes devant lui. Il accélère.

     

    Il commence à prêcher en anglais et en chinois, mais lorsque, après trois mois, l’évêque lui demande d’administrer la communauté chinoise de Taïping, il déclare qu’il ne peut pas prendre cette responsabilité et appelle à l’autorité que tout jeune missionnaire a trois ans pour apprendre les langues, alors qu’il n’en est qu’à son huitième mois.

     

    En août 1951, on lui demande de rejoindre la paroisse chinoise du Rosaire, à Kuala Lumpur. Il y trouve un curé . »bon et plein de zèle, mais qui préférait travailler seul ». De fait, le P. Moses Koh lui déclare : « Je n’ai pas demandé de vicaire ;j e peux me débrouiller tout seul. Je vais vous trouver un professeur de chinois et moi-même, ayant enseigné l’anglais, je vous aiderai dans cette langue ». « Je me suis vite rendu compte qu’il n’avait pas l’intention de m’initier au travail paroissial ! »

     

    Ici et là, des visites d’annexes paroissiales sont pour lui des intermèdes enrichissants, mais au bout de quelque temps il ne peut plus tenir. Sautant sur sa moto, il va rencontrer l’évêque à Singapore. Ce dernier l’assure qu’il trouvera une solution et René prend la route des écoliers pour renter à Kuala Lumpur. Chevaucher sa Triumph est une joie.

     

    Quelques jours après son retour, la lettre attendue arrive : « Je vous envoie dans une paroisse rurale de l’île de Penang, à Balik Pulau – ce qui veut dire en malais le dos de l’île . Vous trouverez là un prêtre chinois très doux et aimable de caractère. Je suis sûr qu’il n’y aura aucun conflit avec lui ».

     

    Balik Pulau, 1951-1957

    « Vous savez, c’est un endroit difficile », lui dit le père Laurent, ancien pasteur du cru – « les paroissiens vivent dans la montagne (plutôt des collines escarpées) ; il n’y a pas de route, il faut y monter à pied. Ce sont des gens à la tête dure, sans doute parce que leur vie est dure ».

     

    De fait, à part trois familles qui habitent le village, les quelque 2.000 paroissiens, tous Chinois de dialecte hakka, sont éparpillés sur les hauteurs, récoltant le caoutchouc, cultivant des arbres fruitiers ou même des girofliers – source importante de revenus, mais qui nécessite un énorme travail. Tout doit être transporté à la maison par gros paquets attachés aux extrémités d’une perche de bambou en équilibre sur le cou et les épaules.

     

    Cette paroisse, fondée en 1848, est bien équipée : école anglaise, école chinoise et orphelinat tenus par les Dames de Saint-Maur ; une école chinoise sous la responsabilité de la paroisse, une école anglaise pour garçons tenue par les Frères de Saint Jean-Baptiste de La Salle.

     

    « Une fois que vous aurez été curé de Balik Pulau, vous pourrez être envoyé n’importe où ailleurs : ce sera toujours plus facile ! » Et de fait, ces sept années sont le baptême du feu !

     

    Il y a, tout d’abord, la construction de l’école secondaire chinoise du Sacré-Cœur. Il n’y a dans le village que des écoles chinoises primaires et celle de la paroisse n’est plus qu’un bâtiment en bois vétuste et rongé par les termites. Pour le secondaire, les enfants doivent aller en ville à George Town, un déplacement de presque une heure matin et soir. Aussi le projet du père Chineau est accueilli avec enthousiasme par la population tant catholique que non catholique.

     

    Mais où trouver le terrain ? Il faudrait exhumer quelque deux cents tombes du vieux cimetière, ce qui n’est guère dans les traditions chinoises du respect pour les défunts. Avec patience et diplomatie, le père Chineau y arrive. Il réussit même à satisfaire l’administration tatillonne, qui lui demande des précisions de dates qu’il n’a pas.

     

    Et puis, il faut trouver les fonds. Philanthrope chinois, aide venue de Rome, donateur anonyme, oboles des plus pauvres, finalement tout est payé. Les Frères Maristes assurent la direction de ce qu’on appelle le « lycée du Sacré-Cœur ». Nous sommes en 1955-1956 et les paroissiens sont spécialement invités à rendre grâces au Sacré-Cœur.

     

    Il y a aussi des moments dramatiques. Lors du nouvel an chinois 1956, un jeune paroissien, qui servait de sacristain bénévole, tue et viole la jeune fille dont il était amoureux. Le curé est la dernière personne à l’avoir vue, car elle était passée au presbytère pour enregistrer des chants chinols ; ensuite elle était partie chez elle dans les collines. Ne la voyant pas revenir, ses parents avertissent la police. Des battues sont organisées ; ce n’est que le troisième jour qu’on la découvre pendue à un arbre. Consternation dans le village et surtout parmi la communauté catholique. Le P. Chineau, bouleversé, devra témoigner aux procès de Première instance puis en cour d’Appel. Il n’abandonne pas le meurtrier qu’il va visiter en prison et qui viendra le rencontrer à Taïping quinze ans après, sa peine purgée.

     

    Il doit compter aussi avec les terroristes – une cinquantaine – qui font des raids chez les paysans des collines, les forçant à leur fournir du riz, et aussi avec les brigades anti-terroristes sous le commandement d’officiers anglais. Il faut respecter le couvre-feu quotidien, de 21 h à 5 h. Or les Chrétiens malades, trop pauvres pour faire venir un médecin, appellent leur curé au milieu de la nuit pour leur donner une bénédiction ou l’Extrême-onction. À défaut de médicaments. Il faut jouer à cache-cache avec les guérillas et les forces de l’ordre. Situation plutôt tendue !

     

    Il se plait dans ce milieu, où le terrain à semer semble souvent ingrat et rocailleux. Il en est le curé, conscient de ses responsabilités et de son autorité et, comme il le souligne, « qui ne désire qu’être libre de faire ce qu’il pense bon de faire ! » Bien dans la ligne de l’individualiste qu’il est. Il parle plus couramment le chinois que l’anglais et, lorsqu’après six ans il est nommé curé de la cathédrale de l’Assomption à George Town, la ville principale de l’île, il est désemparé. Le P. Grandvuillemin, qui était son dévoué et docile vicaire, lui succède à Balik Pulau.

     

    Cathédrale de l’Assomption, un intérim, 1957-1958

    C’est en juillet 1957 qu’il va remplacer le P. Decroix parti en congé. Dans cette communauté faite surtout d’Eurasiens et d’Australiens – difficiles parfois à comprendre à cause de leur façon caractéristique de parler l’anglais  - il s’initie à l’apostolat des laïcs avec la Légion de Marie et la Société de St Vincent de Paul. C’est le train-train d’une paroisse bien huilée. Plus d’aventures ni de crapahutages dans les collines. Aussi, lors du retour du curé précédent, à l’évêque qui lui demande de choisir, il répond sans hésiter qu’il préfère être envoyé dans une paroisse chinoise.

     

    Et c’est Alor Star qui devient son fief, à 70 km au nord de Penang, couvrant les deux états de Kedah et Perlis. Il y a de l’espace. Il demande à l’évêque de bien préciser son statut : il n’est pas remplaçant du P. Mourgue, qui part en congé, mais bien curé en titre : « Je pouvais donc faire mon travail comme je l’entendais ».

     

    Alor Star, 1958-1963

    Ville de population surtout malaise, qu’on atteint après une heure de route au milieu des champs de riz, où l’église a juste été reconstruite, où l’on ramasse des fonds en vue d’ériger un Centre catholique, et dont l’action caritative est très appréciée des non-chrétiens.

     

    Il y a des écoles catholiques pour filles et garçons, avec une communauté de religieuses de Saint-Maur. Bien vite, le nouveau pasteur lance la Légion de Marie et une conférence de St Vincent de Paul. Secondé par son vicaire chinois, il est aussi en charge de cinq autres centres pour la catéchèse et l’Eucharistie. Il fait du Centre catholique, enfin construit, un endroit ouvert et accueillant pour les non-chrétiens : bibliothèque, badmington, ping-pong, salle de réceptions pour mariages. Les groupes de Légion de Marie, de St Vincent de Paul et des infirmières catholiques en sont les animateurs.

     

     

    C’est à Alor Star que René commence à répondre à ce qui deviendra le charisme majeur de sa vie : l’approche des non-chrétiens et leur préparation au baptême. Catéchiste par excellence, traditionnel certes, mais solide et combien dévoué. « Durant mes années là-bas, j’ai baptisé trente-cinq adultes que j’instruisais individuellement à raison de deux instructions par semaine pendant au moins six mois ».Il restera en contact avec beaucoup d’entre eux et jusqu’à Lauris il recevra lettres et coups de téléphone de « ses baptisés « .

     

    Mais au cours de ces mêmes années, les maux de tête, dont il souffrait depuis longtemps déjà, vont s’aggravant. Les médecins, qu’il consulte durant son congé en France en 1961, lui font prendre des médicaments qui, dit-il, lui abîment les nerfs. À son retour, il reprend son poste, mais sa santé l’oblige bientôt à être, pour un temps, prêtre en résidence à Saint Michel d’Ipoh. Ces mois « au vert » l’aident à se remettre, en 1963, il est nommé curé de la paroisse chinoise de Taiping, où il passera l es plus heureuses années de sa vie missionnaire.

     

    Taiping, Notre-Dame du Sacré-Coeur, 1963-1970

    Des deux paroisses de Taiping – la ville de la « grande paix » - Notre- Dame du Sacré-Cœur est la plus ancienne, avec une communauté chinoise de dialecte hakka d’environ 1.500 paroissiens, si on y ajoute les cinq dessertes administrées par la paroisse.

     

    L’autre Saint-Louis, est l’église des Tamouls, avec 3 à 4.000 Chrétiens. Le P. P. Gauthier y est alors le pasteur, assisté du P. Vetter. Mais si Taiping veut dire « paix », il y a toujours du tirage entre les deux communautés, d’autant que, pendant un nombre d’années, on en avait fait qu’une seule paroisse. Il n’est pas rare que, par la force des choses, les curés soutiennent les tensions de leurs gens. Le P. Chineau, pour le bien de son troupeau et de sa culture, mais aussi pour son besoin d’être son maître, montera plus d’une fois au créneau, tout en acceptant de partager la table de son collège « indien » une fois par semaine pour un repas minuté – il n’y a pas de temps,à perdre ! – et l’on plaisante sur « Taiping-les-deux-églises ».

     

    Mais pour lui, c’est un temps où, malgré des maux de tête très douloureux et des médications nombreuses et diverses, il peut se donner à plein à la préparation d’adultes chinois au baptême, et plus spécialement de jeunes adultes. Leurs années d’étude dans les écoles catholiques avaient souvent préparé le terrain. C’est pour lui ce qu’il appellera « la belle époque ».

     

    Répondant aux initiatives liturgiques qui suivent le Concile, il met ses dons de musicien au service du renouveau et compose hymnes et messes en anglais. Cela lui demande beaucoup de temps car il ne se contente pas d’un à peu près, mais il sait grouper les bonnes volontés et fera des enregistrements qui seront utilisé dans d’autres paroisses.

     

    Et que dire de ses démêlés avec les cambrioleurs ? Cinq fois il en a été la victime. Mais qu’à cela ne tienne : le fin bricoleur qu’il est met en place un système d’alarme de son invention qui fait l’admiration de la police. Il obtient même la permission de posséder un fusil de chasse et 200 cartouches. Il sera enfin tranquille pour un temps, car les voleurs continueront de le tracasser dans la paroisse où il ira ensuite.

     

    Il s’occupe activement des groupes de chrétiens épars. « Il a bâti une jolie chapelle dans le village de pêcheurs de Port Weld » où l’on ne parle que le dialecte teochew, à quelque 20 km de Taiping. De là, il traverse des zones de mangrove pour atteindre Kuala Sanggar, village côtier isolé où maisons et lieu de culte sont bâtis sur pilotis. C’est un repaire de pirates et de contrebandiers. La police, qui se laisse acheter, n’y met jamais les pieds et il faut la permission du chef de bande pour y accéder. Après une nuit passée là-bas, il refuse de continuer à « nourrir les moustiques » et désormais fait l’aller et retour dans la journée. « pour séjourner, il faut y être né ! »

     

    Après des années de bon travail, il part en congé début 1970, pas mal chagriné par le désir de l’évêque de fusionner les deux paroisses de Taiping. Il conclut : « Le projet est prématuré ; chaque curé doit être son propre maître ».

     

    Kuala Kangsar, 1970-1983

    De retour en octobre, il est nommé responsable de la petite paroisse Saint-Patrick – l’église a été construite par des soldats irlandais – dans la ville « royale » de Kuala Kangsar. C’est la résidence officielle du sultan de Perak. Ipoh, un peu plus au sud, au milieu des mines d’étain, est la capitale commerciale et administrative.

     

    Kuala Kangsar est une petite ville sur la rivière Perak, à la population surtout malaise et musulmane. Les catholiques, une soixantaine de familles appartiennent pour beaucoup à la classe moyenne des fonctionnaires résidant là pour un temps, sans intention de s’y enraciner. D’où la difficulté de bâtir une communauté et de trouver les fonds nécessaires pour réparer de vieux bâtiments en bois – église et presbytère – dévorés par les termites. L’enclos paroissial de deux hectares est fort bien situé, mais la municipalité n’entend pas donner les permissions nécessaires pour de nouveaux bâtiments, l’église catholique doit rester discrète dans cette bourgade bien typée.

     

    Mais on n’arrête pas si facilement le P. Chineau, d’autant que le jardin d’enfants est très apprécié, et même fréquenté pendant plusieurs années par les petits-enfants du sultan. Comptant avec raison sur la sympathie des autorités qui ferment les yeux, il rebâtit tout sans faire de nouveaux bâtiments – les planches sont remplacées par des briques et le sol craquelé par une dalle de béton.

     

    Le jardin d’enfants, qui comptera 200 bambins – les Catholiques n’y sont qu’une quinzaine – est agrandi et modernisé. N’est-il pas un moyen privilégié --pour approcher et servir cette population malaise et préparer les voies du Seigneur ? De plus, pour cette petite paroisse, c’est pratiquement la seule source de revenus.

     

    Les conversions ne sont pas nombreuses : six adultes baptisés en treize ans. Mais le curé sème sans compter, laissant la croissance au Seigneur. Il continue à composer et enregistrer des chants liturgiques. Il produit des cassettes dont il se sert, depuis l’autel, quand la chorale est absente – pour mariages et enterrements. Toujours minutieux, il précise : « Il me fallait sept à huit heures de travail avec la chorale avant de pouvoir faire un enregistrement décent ! »

     

    Tout cela avec une santé qui se dégrade vite et sérieusement. « Le P. Chineau, musicien, merveilleux bricoleur, bon connaisseur de la langue chinoise, est depuis trente ans un malade qui ne trouve nulle part de répit. Des maux de tête intolérables, causés par des vertèbres bloquées, sont ses compagnons, de jour comme de nuit. Médicaments de toute origine, chirurgie, massages, bains de vapeur, acupuncture, rien n’empêche le mal d’empirer. L’Église souffrante trouve en lui un membre à part entière » écrivait le P. Gauthier.

     

    Il fait face de son mieux, mais tend à s’isoler car le bruit, la lumière et les visites le fatiguent vite. Même pour le Supérieur général en visite à Kuala Kangsar, le temps est minuté ; pas question de prendre un repas ensemble.

     

    Au bout de treize ans, il n’en peut plus. Une opération, tentée en France pour débloquer les vertèbres, est un échec. Finalement, avec l’accord de l’évêque, il accepte l’offre de son vieil ami, le P. Ciatti, qui lui aménage chambre et bureau dans sa paroisse de Batu Gajah, à vingt kilomètres au sud d’Ipoh.

     

    Batu Gajah, 1983-1986

    Il y est dans le silence et l’obscurité, la lumière rendant ses mauxs de tête plus douloureux. Enregistrer de la musique l’occupe un peu ; il célèbre de temps en temps une messe en chinois. « Mais – écrit-il – une demi-heure de travail me fatigue plus qu’une journée entière pour une personne en bonne santé. Je me sentais seul. Pendant trente-trois ans, j’avais été seul presque tout le temps sans jamais ressentir la solitude, car j’étais occupé. À Batu Gajah, je me sentais solitaire, inactif, déprimé. Ce sentiment de dépression était au-delà de tout contrôle. Je sentais que j’étais un fardeau. Je n’ai jamais aimé la perspective d’un retour en France, mais, peu à peu, j’ai senti qu’il n’y avait pas d’autre solution.  Le Supérieur régional me l’avait suggéré plusieurs fois. Finalement, je quitte la Malaisie le 23 décembre 1988 et vais vivre ma retraite dans notre maison de Lauris ».

     

    Lauris, 1986-2002

    Il va y passer douze ans et y célébrer ses cinquante ans de sacerdoce. « J’aide dans la maison par différents bricolages et, à l’occasion, en allant  célébrer l’Eucharistie dans les paroisses ».

     

    De fait, sa vie se partage entre son atelier, installé dans un local spécial bien à lui, et son studio de musique qu’est devenu sa chambre, avec des appareils de haute qualité. Il a reconstruit son monde à lui et y trouve un dérivatif à ses souffrances physiques qui minent aussi son moral.  Il célèbre l’Eucharistie au milieu de la nuit, vers deux heures du matin, car c’est le moment où ses névralgies sont moins sévères.

     

    Il vit par lui-même et supérieurs et confrères montrent une grande compréhension. « Régulièrement, je vais voir le médecin pour éviter que ce qui me reste de bonne santé ne se détériore davantage ». De fait, il visite bon nombre de généralistes et spécialistes, à la recherche de remèdes qui, pour un temps au moins, pourraient le soulager. Certains réussissent, puis les douleurs se manifestent d’une autre manière. C’est décourageant. Une radio des sinus lui apporte une surprise et, peut-être, une explication : « Savez-vous que vous avez deux gros grains de plomb dans la tête ? – lui dit le radiologue – sur toutes les radios on voit deux objets métalliques parfaitement ronds. Vous rappelez-vous avoir eu un accident de chasse ? » De sa vie, il n’est jamais allé à la chasse ! Pas question d’éliminer ces deux intrus qui depuis longtemps ont fait leur nid. « Il faut vivre et mourir avec ! » Aggravent-ils les maux de tête ? On le suppose, mais on ne peut pas en dire davantage.

     

    Son temps reste toujours minuté. Des verres noirs le protègent de la lumière trop vive. En 1997, il me reçoit un quart d’heure, dans la pénombre de sa chambre, au milieu de magnétophones bichonnés avec amour. Et j’ai le privilège d’entrer dans son atelier qui  ferait l’envie de beaucoup. Selon un dicton populaire,n il serait capable de refaire des yeux à un chat.  Après son décès, on mettra des mois à identifier tous ses trésors.

     

    Mais, petit à petit, ses forces déclinent. Il arrive à 77 ans ; ses jambes ne le portent plus. On le voit s’affaiblir. Il part vers le Seigneur, dans le silence de sa chambre, le 18 mars 2002. Sa vie, selon ses propres mots, a été « un coup de faucille dans la moisson du Seigneur ». Il a moissonné pendant trente-six ans en Malaisie, le pays qui lui avait été donné.

     

    René Chineau, le soliste

    Il n’était pas fait pour être membre d’un orchestre. Chef d’orchestre serait déjà mieux, mais avant tout, le soliste – de talent certes et sans compromis – non seulement comme musicien, mais aussi dans la manière dont il mène sa vie personnelle et son ministère de prêtre.

     

    Il se donne à plein. Il a besoin d’avoir les coudées franches. Il décide et organise. Consulter ? Quelquefois, mais il reste le responsable. Il est capable, certes. Il sait s’entourer de gens compétents et dévoués, qui acceptent d’être des exécutants. Et l’on va de l’avant ! Ce qu’il connaît et veut respecter, c’est la tradition – et la culture chinoise : là, il accepte de changer et de s’adapter. Les catéchumènes et les nouveaux baptisés sont ceux qu’il écoute, ses « favoris », car il voit en eux les choisis du Seigneur.

     

    Ce qui revient comme un leitmotiv dans ses souvenirs, c’est « être son maître », « être responsable en titre et en fait », « être vraiment le curé ». Il a besoin de cette sécurité.

     

    Son indépendance se traduit dans la manière dont i !l veut avoir une moto ou une auto de qualité et en excellent état de marche. Quelques mois avant son décès à Lauris, il acquiert un véhicule neuf. Bien sûr, il faut un garage, si possible fermé à clef, avec un grand signe d’interdiction de stationner sur la porte. Il lui faut pouvoir sortir quand l’envie lui en prend. S’il décide de poster une lettre le dimanche, il pestera contre les paroissiens qui encombrent les alentours de l’église. En même temps, il n’hésite pas à ramener les catéchumènes chez eux les jours de pluie, surtout à Taiping, l’endroit le plus arrosé de Malaisie.

     

    Après ses années à Balik Pulau et de Penang, les non-Chrétiens sont sa priorité, même si l’on ne peut espérer de baptêmes, comme c’est le cas avec l’aide aux pauvres et le jardin d’enfants. Il sème. « Je me souviens de ces veillées pascales où nous avions un groupe de douze à quinze jeunes baptisés pendant la célébration. Ces nuits-là, j’étais mort de fatigue, mais heureux ! Ici, à Lauris, je reçois des lettres de ceux que j’ai préparés au baptême. Ils me confient leurs problèmes et leurs difficultés, et dans ma réponse j’essaie de les maintenir dans leur ferveur initiale ». Il est bien dans la ligne des grands catéchistes MEP que nous avons connus en Malaisie : Dupoirieux, Abrial, Giraud, etc.. qui passent des heures à partager la bonne nouvelle. C’est du solide, du cousu-main.

     

    Chineau le soliste est dans le droit fil de la tradition ; il faut connaître son catéchisme, observer au plus près les rubriques de la Liturgie, respecter le Droit Canon qui affirme la responsabilité et l’autorité du curé, et être chrétien pratiquant dans la paroisse à laquelle on appartient. L’après-Concile lui apparaîtra par trop fantaisiste et dispersé. Ce qui se passe dans l’Église de France lui semble entièrement négatif ; il est bouleversé par ce qu’i !l voit et entend durant ses congés.

     

    La maladie, enfin, sera sa marque et contribuera à transformer le soliste en solitaire. Il doit se ménager. Ne trouvant pas de remèdes qui le soulagent vraiment, il est tenté de tout essayer. . D’aucuns le trouveront extravagant. Mais quand on souffre et que ça dure, on ne peut que respecter celui qui est patient dans tous les sens du mot.

     

    René Chineau – le semeur qui s’en remet au Seigneur – le moissonneur qui se réjouit et rend grâces pour les gerbes récoltées, même si elles sont petites – le soliste qui donne tout ce qu’il a, quoi qu’il en coûte – le malade qui s’offre pour que la mission continue – termine ses souvenirs en écrivant : « Quand le Seigneur m’appellera-t-il ? La seule réponse est celle-ci : être toujours prêt ».

     

     

     

    Michel Arro

    Singapore,  mars 2003.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3869
    • Pays : Malaisie
    • Année : None