Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Pierre [Godefroy] CHICARD (1834-1887)

Add this
    • Né le  27 décembre 1833.
    • Parti le 29 août      1858.
    • Mort le 17 juillet     1887.

     

    « Il y a trente ans, dix-huit jeunes missionnaires s’arrêtaient avec le train à Poitiers, et un père, une mère avec leurs quatre enfants venaient dire adieu à l’aîné qu’ils n’avaient point vu depuis deux ans et qui, après quinze minutes d’arrêt, allait partir pour la Chine d’où il ne devait pas revenir.

    « Le partant, jeune missionnaire, au physique agréable, à l’esprit charmant, était une de ces natures enthousiastes qui excitent une vive sympathie ; il était adoré des siens et de ses condisciples, accourus ayec sa famille pour lui dire adieu.

    « Écolier, il se faisait l’avocat et le défenseur des faibles ; les his­toires de la vieille Chevalerie excitaient sa jeune imagination ; il voulut s’appeler Godefroy, car batailler pour Dieu c’était son ambi­tion.

    « Ses conquêtes étaient d’un ordre à part.

    « Souvent, il ramenait au foyer paternel quelque pauvre, quelque vagabond trouvé sur le chemin, et demandait pour lui asile et vêtement.

    « Sa mère ne savait pas lui refuser, et le pauvre, jeune ou vieux, était admis ce soir-là avec les enfants.

    « Godefroy, le petit chevalier, revenait de ses expéditions de vacances, les poches vides, et parfois ayant donné ses habits ; il don­nait tout, et un jour, il résolut de se donner lui-même : je serai mis­sionnaire.

    « Les parents étaient émus à cette résolution ; mais comme le fils bien-aimé cherchait à consoler son père, celui-ci, une âme antique, lui répond : « Oh ! je te donne volontiers, et je « voudrais avoir dix fils comme toi, pour les donner encore. » (La Croix ).

    Pierre-Célestin (Godefroy) Chicard, né le 27 décembre 1833, à Paizay-le-Sec (Vienne), était sous-diacre quand il entra au séminaire des Missions-Étrangères au commencement de 1857. Deux mois après, son frère s’engageait à son tour dans la sainte milice du Christ. Voici la lettre toute chevaleresque où, avec le vieux français qu’il avait adopté et la fraîcheur de sa jeunesse, il le félicitait de se donner à Dieu :

     

    « Missions-Étrangères, 2 mars 1857.

    « Cher petit frère,

    « De fait, petit frère, nous ne sommes déjà plus à la chère époque de notre jeunesse, et ne te semble-t-il pas que le temps fuit et s’en­vole comme l’ombre. Ils sont déjà loin de nous, ces jours où nous partagions la même couche et dormions ensemble dans la grande herbe de la prairie ; plus le soleil, plus la liberté de nos campagnes, plus nos bois, plus nos juments rustiques, plus nos courses com­munes, plus de lances, plus de fusils, plus de chasses, plus de pêches, plus l’air parfumé de nos plaines, plus le sifflement des vents dans nos grands arbres, à brief dire, plus le sein de notre mère et la table de notre père, plus ensemble...

    « Mais qu’est-ce tout cela ? Vive Dieu ! pour l’amour du Seigneur Jésus, penses-tu qu’il soit en peine de nous rendre avec largesse pour tous ces plaisirs de notre enfance, pour tous ces jeux que nous aimions tant dans notre simplesse... Va, petit frère, le Seigneur Jésus dont nous sommes les escuyers, nous aura merci des plus petits sacrifices. Il nous donnera donc dès là pour notre pôvre campagne, toute l’étendue du désert ; pour nos prairies, de vastes savanes ; pour nos collines, de hautes montagnes ; pour les petits oiseaux de nos bosquets, des aigles au vol superbe ; pour nos juments pacifiques, un cheval fier et sauvage ; pour la poussière de nos champs, une arène glorieuse, et la poudre de la lice et des missions ; pour nos taillis, des forêts immenses ; pour le fusil de notre père, l’arc et le carquois des Indiens et des Thibétains ; pour nos promenades, le Seigneur nous prépare des courses lointaines, des excursions péril­leuses sur les mers, dans les déserts et les montagnes. Et s’il plaît à Notre-Dame de bénir nos labeurs, nous ne paraîtrons point sur les rives du Paradis, sans entraîner avec nous quelques âmes ravies aux filets du diable.

    « Est-ce rien tout cela ? Et par après, être enrôlés dans les armées du Seigneur à guerroyer là-haut en compagnie de saint Michel qui porte la bannière dans les batailles et les combats de notre grand Dieu, marcher dans les rangs de cette milice éternelle avec saint George, patron des chevaliers, saint Maurice et maints autres de la plus fière lignée. Eh bien, Vive Dieu ! penses-tu que tout cela soit peu prisable ? Non ! non ! petit frère, et tout au contraire si désirable, qu’il n’est ni flots ni tempêtes en la mer, abymes en la terre, dents de lions dans les forêts, menace et glaive de rois sur les trônes, furie et framée des diables dans tous les enfers qui puissent me faire cligner de l’oeil ou pencher seulement à droite ou à gauche !... Nullement... Nullement.

    « Bref, petit frère, tu vas prendre la soutane, noble vêture, vraie lance du Seigneur, bouclier impénétrable, armure digne des anges, escu de Notre-Dame ! en un mot, tu es invincible et mieux en garde qu’avec la cuirasse de Godefroy, le casque de saint Loys et l’espée fourbie d’acier de Richard, et sûrement en la pieuse soutane mieux arçonné qu’es estriers du bon Renaud.

    « Sus, sus, petit frère. Nous ferons merveille. Gloire donc à Nostre Dieu et à Nostre    Dame ! Combattons les combats du Seigneur, je te le répète, souviens-toi que noblesse oblige, sois vaillant comme les poussins des aigles et ne cligne pas de l’œil à l’encontre de nulle vaillantise, prud’hommie, générosité, simplesse, piété... En avant, laisse rugir le diable, rire les hommes, pleurer les femmes. Dieu le veut, Dieu Li Volt..., du coeur.

    « Adieu, je t’embrasse fort tendrement. Ton frère... Mes amitiés à François.

    Signé : C. CHICARD. »

     

    Le preux chevalier eut bientôt occasion de montrer sa bravoure. Il arriva au Yun-nan dans les premiers jours de 1860. Le changement qui s’opérait alors dans les rapports entre la Chine et les mission­naires n’étant pas encore complet, le P. Chicard dut arriver in­cognito, et subir une petite persécution qui le chassa de son premier district. Après cette tourmente, le bon Dieu qui donnait aux missionnaires la paix avec les mandarins, permit qu’ils fussent assaillis par des troubles qui durèrent jusqu’en 1874. Une peuplade très nombreuse, habitant des montagnes inaccessibles, faisait chaque année une ou deux irruptions dans les districts du bas Yun-nan, y promenant le pillage et l’incendie et emmenant de nombreux captifs.

    Il fallut songer à se défendre contre les attaques de ces sauvages. De riches païens commencèrent à  élever des forteresses où, au pre­mier bruit de l’invasion, les populations se retiraient avec tout leur avoir. Les missionnaires suivirent cet exemple, et on entoura de murs la résidence du Vicaire apostolique et le collège de la mission. Le P. Chicard se trouva donc dans son élément ; il devint l’âme de la défense et opéra des prodiges de vaillance pour repousser les sau­vages.

    « Les barbares, écrit le P. Bourgeois, provicaire, durent alors compter avec nous, et finalement, voyant qu’ils avaient plus à perdre qu’à gagner, ils restèrent dans leurs montagnes. Pendant ces douze années de trouble, le P. Chicard sauva une foule de chrétiens et de païens. Plusieurs fois il fut même chargé de négocier avec les bar­bares pour racheter les captifs, personne autre n’osant se rapprocher de ces terribles brigands, et surtout parlementer avec eux.

    « Vers 1874, le P. Chicard quitta le bas Yun-nan pour se rendre dans son nouveau poste de Ko-kouy et de Tchao-tong, et c’est dans cette dernière ville qu’il termina sa sainte vie, le 17 juillet de cette année.

    « Dans ces treize ans de travaux apostoliques on peut dire que notre vénéré missionnaire conquit en tout le premier rang. Le zèle du salut des âmes était chez lui si ardent, que nous avons tous remarqué qu’en ses nombreux voyages il n’y eut pas une seule halte où il ne prêchât le nom trois fois saint de Dieu. Aux grands comme aux petits, en tout temps comme en tout lieu, il faisait entendre la parole de vie. C’est sans doute pour le récompenser de ce zèle vrai­ment apostolique que le bon Dieu bénit si bien ses études sur la langue chinoise, qu’il dépassait tous ses confrères dans la science si difficile de cette langue. Il parlait le chinois comme sa langue mater­nelle, et émerveillait les lettrés par un style relevé qu’il employait sans difficulté lorsqu’il se trouvait en contact avec eux.

    « Quant à  sa mortification, elle était proverbiale. Ses pauvres habits, sa nourriture grossière et ses travaux continuels auraient surpris un trappiste. Le P. Édouard Maire, son plus proche voisin du côté de la capitale, bien qu’à cinq jours de marche de Tchao-­tong, m’écrivait ces jours-ci : « Le bon P. Chicard, dans sa dernière lettre me dit que, malgré ses promesses « réitérées, il n’a pu depuis quatre mois avoir sa poule au pot, le pauvre saint homme ! » Il épargnait sur tout ce qui le concernait personnellement, pour pouvoir mener à bonne fin ses nombreuses entreprises. Mais par contre il était plus que prodigue, lorsqu’il s’agissait de convertir les païens ou de soulager ses chrétiens.

    « Ayant entrepris de convertir quelques peuplades indigènes, rebelles jusqu’ici à la grâce de Dieu, il fut d’une libéralité surpre­nante pour attirer ces pauvres gens au giron de l’église. Dans le principe, ces sauvages se détournaient de lui quand ils le rencon­traient sur la route. En 1878, je fus témoin du bien que peut faire un missionnaire ne respirant que la gloire de Dieu. A mon passage à Ko-kouy, la cour de sa résidence était littéralement pleine de ces indigènes, qui ne juraient plus que par le nom de M. Chicard qu’ils appelaient leur « grand-père. » Il avait tellement gagné leur confiance que toutes leurs affaires temporelles, grandes ou petites, étaient remises à son jugement. Aussi fit-il parmi eux de nombreuses con­versions.

    « Il y a deux ans, en 1885, le P. Chicard vint à la capitale pour voir Monseigneur et lui rendre compte de ce qu’il avait fait dans son vaste district. Tout le monde fut frappé de son air de sainteté. Sa conversation ne roulait plus que sur Dieu, et les conseils qu’il nous donnait indiquaient bien le grand degré de perfection où il était parvenu.

    « Quatre jours avant la maladie qui l’emporta, il écrivait ces quelques lignes à un confrère qui changeait de district : « Une chose merveilleuse, sans doute une conséquence de la « vocation, c’est que les missionnaires s’habituent partout. On est content dans les brumes de « Long-ky et de Tchen-fong-chan ; joyeux dans les neiges de Tchen-hiong, et au milieu du « vent de la capitale ou à Tong­-tchouan ; heureux sous le soleil de Ta-ly. S’il y a, comme on « prétend des concessions de territoire pour le commerce entre le Tonkin et le Yun-nan, un « missionnaire à Mong-tsy trouvera des païens à convertir et des Européens à sauver. Bref, le « bon Dieu sera là comme partout, et là comme ailleurs le missionnaire sera satisfait de son « poste. »

    « La mort ne l’a pas surpris, car il était toujours prêt à rendre compte au bon Père de famille, comme il disait, mais ses confrères, qui lui étaient on ne peut plus attachés et dévoués, furent dans la consternation en apprenant sa mort prématurée. Le P. Chicard avait une excellente santé, et malgré ses cinquante-quatre ans, il paraissait encore jeune, et surtout fort éloigné du jour où le divin Maître récompense ses fidèles serviteurs. A un kilomètre de sa résidence, il possédait des maisons à moitié ruinées, placées dans un très vaste enclos, appelé Ly-tsy-yuen (jardin des poiriers). Il avait renversé toutes ces vieilles bicoques pour bâtir plusieurs maisons spacieuses, et dignes du but qu’il leur destinait. Il était sur le point de terminer les travaux, comme l’indique cette lettre écrite le 4 juillet dernier, deux jours avant sa maladie. « Vous avez vu mon ly-tsy-yuen pendant le chaos, mais vous ne l’ayez pas vu depuis « la création. L’har­monie et la simplicité de cette construction la rendent presque « remarquable. On pourrait loger là un petit village chrétien : un hôpital de vieillards y serait « admirablement placé. » — Puis faisant allusion aux difficultés qu’il avait éprouvées et surmontées pour cette bâtisse, il ajoutait : « Il en coûte terriblement aux pécheurs pour faire « des chan-kong (bonnes œuvres), mais il dut aussi en coûter aux saints. »

    « Le P. Trovel récemment arrivé de France et placé comme vicaire à Ko-kouy, était venu à Tchao-tong pour changer d’air et se remettre d’une indisposition. C’était le bon Dieu qui l’envoyait pour administrer notre vénéré confrère. Le 6 juillet, tous les deux étaient allés voir les travaux du ly-tsy-yuen. Au retour, le P. Chicard tout en sueur quitta son habit de dessus pour chercher un peu de soulage­ment à cette grande chaleur du mois de juillet. Quelques instants après on l’invite à visiter un malade en ville. Le Père, sans reprendre son habit, va administrer son malade, puis revient en se plaignant du froid. Il se met au lit, pensant que ce ne serait qu’une indisposition légère. Le lendemain et le surlendemain, il put encore dire la sainte messe. Mais le samedi il lui fut impossible de se lever, il avait la fièvre typhoïde. « Huit « jours après, écrit M. Trovel, c’est-à-dire le dimanche 17 juillet à une heure et demie de « l’après-midi, le bon Père allait au ciel recevoir la récompense de 27 ans d’apostolat au Yun­- « nan. Dieu seul connaît tout ce que le cher Père a souffert pendant sa maladie. Son corps était « un vrai foyer de chaleur. Mais si ses souffrances ont été grandes, sa patience a été plus « grande encore. Il m’a bien édifié pendant les quelques jours que j’ai eu le bonheur de passer « auprès de lui. Le vendredi 15, je lui donnai tous les sacrements. A partir de ce moment, il a « eu très peu d’instants lucides. Il ne revenait à lui que quand je lui parlais de Dieu et de ses « saints. »

    « Le Yun-nan a fait en M. Chicard une très grande perte, car il était une des colonnes de la mission, par son dévouement sans bornes à ses intérêts, par sa science rare de la langue chinoise, et par une longue expérience des voies de Dieu qui le rendait apte à toucher et convertir le cœur endurci des pauvres païens. Sit memoria illius in benedictione... et , nomen ejus permaneat in œternum !... »

     

     

     

    ~~~~~~~~

     

    • Numéro : 721
    • Pays : Chine
    • Année : None