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Auguste Joachim CHEVALIER (1833-1887)

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    M. CHEVALIER

     

    M« Le plus ancien de nos missionnaires, nous écrivait Mgr Dubail, M. Chevalier vient de nous être enlevé après quelques jours de maladie. Le coup m’a été d’autant plus sensible qu’il était tout-à-fait imprévu ; que la très sainte volonté du bon Dieu soit faite ! Je comp­tais sur mon regretté confrère pour réaliser le vœu de M. Delaborde, et construire une chapelle en l’honneur.de Notre-Dame de Lourdes à Siao-hei-chan. La sainte Vierge s’est contentée de sa bonne volonté ; Elle nous l’a pris au moment où il terminait les fondements de son sanctuaire. On peut dire de lui qu’il a trouvé la mort en travaillant pour Marie Immaculée ; et s’il s’était un peu plus ménagé au service de cette bonne Mère, nul doute que le typhus ne l’eût épargné. C’est ce qui me fait espérer qu’il a déjà reçu au Ciel la récompense de son zèle et de son dévouement. »

    M. Chevalier, dit M. Hinard, était tout à la fois un homme d’action et d’oraison ; il ne perdait pas de vue la présence du bon Dieu, et, au milieu de ses occupations, il savait tenir son cœur uni à son divin Maître. D’une régularité admirable pour ses exercices de piété, il n’en négligeait aucun, et son exactitude à les faire au temps voulu a pu quelquefois paraître un peu trop rigoureuse, même à ses confrères. M. Chevalier avait son franc parler avec tout le monde. Sévère pour lui-même, il l’était aussi envers les mauvais chrétiens qui n’observaient pas les commandements de l’Église ; sous ce rap­port, il mettait en pratique la parole de nos saints livres : Quos amo..., castigo. Au fond, c’était un saint missionnaire dont la haute vertu était reconnue de tous, et faisait oublier le côté original de son caractère. Il est mort après trente ans de mission, sa couronne doit être belle dans le Ciel.

    « Né le 9 décembre 1833 à Londinières, au diocèse de Rouen, M. Joachim-Auguste Chevalier partit en 1857 pour la Mandchourie, et passa quelque temps auprès de Mgr Verrolles, à Notre-Dame des Neiges. Dès lors, il fit paraître sa prédilection et ses aptitudes extra­ordinaires pour les travaux manuels. Son Vicaire apostolique crut même bon de lui rappeler qu’il ne devait consacrer à ce genre d’oc­cupation que ses moments libres. Mais, l’étude du chinois n’avait pour le nouveau missionnaire aucun attrait, et il dut se faire violence pendant deux ans pour apprendre une langue, qu’il parla depuis avec beaucoup de facilité. A cette époque, Mgr Verrolles voulait bâtir un oratoire à Iang-mou-lin-tse. M. Chevalier était l’homme qu’il fallait pour mener à bonne fin cette construction. Il se mit donc à l’œuvre, et le succès du jeune architecte fut complet. Quand les missionnaires se rendent de Saint-Hubert à Notre-Dame des Neiges, ils sont heu­reux de rencontrer sur leur chemin ce petit oratoire, avec sa flèche en bois et ses vitraux de toutes couleurs.

    « De Iang-mou-lin-tse, M. Chevalier fut envoyé aux Pins, où il exerça le saint ministère avec zèle, pendant plusieurs années. Il partit de là pour le Nord et fixa sa résidence à Ouang-hou-tse. Les mission­naires étaient alors peu nombreux, si bien que M. Chevalier dut administrer chaque année, tous les postes qui forment aujourd’hui les florissantes chrétientés du Hei-loung-kiang. Notre cher confrère a toujours été un homme de règle ; pour lui, non seulement ses exercices de piété, mais chaque chose avait son heure déterminée à l’avance. Quand le temps d’agir était venu, rien ne l’arrêtait, ni l’in­disposition du corps, ni le mauvais état des routes, ni le froid, ni le chaud, ni aucune considération personnelle. C’est ainsi que la visite annuelle des chrétiens commençait à jour fixe ; le départ de sa rési­dence, l’arrivée dans ses diverses chrétientés, la durée de la visite, tout était réglé comme papier de musique, et l’on ne se souvient nulle part que M. Chevalier se soit jamais fait attendre, même par les chrétiens les plus éloignés de Ouang-hou-tse.

    « Rappelé au Sud pour construire l’église de Moukden, il se mit au travail immédiatement, et tout le monde peut admirer aujourd’hui le bon goût et l’élégance de l’édifice catholique, qui domine de sa hau­teur les portes et les pagodes de la capitale. Chose surprenante ! pas une pierre ni une brique de l’église n’a été posée, sans que M. Che­valier ne fût présent. Lui-même dirigeait tout, veillait à tout, car il voulait faire une œuvre durable et digne de Dieu. On le voyait, ceint d’un tablier, la truelle à la main, travailler du matin au soir, aussi bien à la cime des tours qu’à la hauteur des fenêtres et dans les creux des fondations. Les païens riaient souvent de lui, mais il s’inquiétait fort peu de leurs appréciations, et ne se laissait pas même distraire par leurs quolibets. Il profitait du moment où les maçons se reposaient, pour réciter son bréviaire et faire ses exercices de piété. Toute autre préoccupation avait cessé pour lui, et on l’a vu congédier poliment des mandarins qui demandaient une entrevue, plutôt que de quitter la besogne et de laisser les ouvriers livrés à eux-mêmes. Voilà ce qui explique comment, avec des ressources fort peu considérables, il a pu construire à Moukden, une église qui ne ferait pas mauvaise figure, en France, dans un chef-lieu de canton.

    « Presque aussitôt après la bénédiction de la nouvelle église, M. Chevalier fut appelé à la Montagne-Noire, pour y élever un sanc­tuaire à Notre-Dame de Lourdes, avec le produit des aumônes recueillies à cet effet par M. Delaborde. Malgré sa répugnance (car il désirait le repos et se croyait appelé désormais à la vie intérieure), il obéit et se mit résolument à l’ouvrage, payant de sa personne, encore plus qu’à Moukden. On ne saurait dire toutes les industries auxquelles il eut recours, pour que la future chapelle ne se ressentit pas de la faiblesse des ressources dont il disposait.

    « Un four à briques fut construit, pour avoir les matériaux à meil­leur marché ; lui-même, jour et nuit chauffait ce four et surveillait la cuisson des briques et des tuiles. Détail tout à fait intéressant : il employait aux terrassements les petites filles du la Sainte-Enfance, et quand ces pauvres enfants se trouvaient fatiguées, à force de porter la terre dans des paniers, il les encourageait en leur disant : « Vous voulez que je vous bâtisse une grande et belle église, je le « veux bien, mais il faut absolument que vous m’aidiez ; autrement l’argent ne suffira pas... « L’Évêque est pauvre, il m’a donné tout ce qu’il pouvait donner. » Et tout ce petit monde se remettait au tra­vail avec un admirable entrain. C’est au milieu de ces préparatifs de construction que la fièvre typhoïde a frappé notre confrère, et en douze jours l’a conduit au tombeau. »

    M. Monnier donne sur les cinq années que M. Chevalier passa à Siao-hei-chan et sur ses derniers moments les édifiants détails qui suivent : « Il aimait à prêcher les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il exhortait les chrétiens à se préparer chaque jour à la mort, et,. ce qu’il enseignait aux autres, il le pratiquait lui-même fidèlement : Cœpit facere et docere.— « J’achève dans mon corps ce qui manque à la passion de mon Dieu », disait saint Paul ; on dirait que telle était la devise de M. Chevalier. Malgré les fatigues du minis­tère, malgré les soucis et les occupations multiples, sa vie a été celle d’un anachorète. Il a pratiqué des mortifications telles, que ses supé­rieurs auraient dû interposer leur autorité, et lui commander des ménagements, s’ils avaient été mis au courant de son genre de vie. A chaque repas, en effet, deux petits pains chinois et des légumes cuits à l’eau lui suffisaient : c’était son ordinaire. Jamais il ne mangeait de viande ; il jeûnait fréquemment. « En hiver, disent les « chrétiens, c’était toujours la cheminée du Père qui commençait à fumer la dernière, le matin, « et cessait la première, le soir. » Pauvre dans ses habits, pauvre en tout ce qui le regardait, il trouvait le secret, avec ses faibles ressources, d’être bon envers les pauvres. Chrétiens et païens ont trouvé en lui une seconde Providence dans ces années de disette ; pour les premiers, Dieu seul connaît ce qu’il faisait, car sa charité pouvait prendre à leur égard une forme plus discrète ; quant aux païens, on les a vus venir, pendant deux ans, prendre chez le Père le repas qu’il leur préparait chaque jour. C’est ainsi que le bon et fidèle serviteur s’amassait des trésors pour le Ciel.

    « Il faisait passer le devoir avant tout ; vous savez, Monseigneur, avec quelle prudence il agissait avant d’entreprendre quelque chose, et avec quelle persévérance il luttait contre les obstacles et les diffi­cultés. En ces derniers temps, il consacra le talent si remarquable que le bon Dieu lui avait donné, à accomplir le vœu de M. Dela­borde, en élevant un sanctuaire à Notre-Darne de Lourdes. Il le voulait digne de la foi de son prédécesseur, et surtout digne de Marie-Immaculée. Sans doute, il ne lui a pas été permis d’achever cette œuvre qu’il avait prise à cœur, mais le bon Dieu a dû lui tenir compte de ses veilles, de ses fatigues, de ses travaux du jour et de la nuit.

    « Le secret de toute cette vie si bien remplie était une piété plus qu’ordinaire. M. Chevalier se dépensait beaucoup, il est vrai, pour les œuvres extérieures, mais il n’oublia jamais que le plus nécessaire était l’union avec Jésus. Les chrétiens, qui l’ont approché de plus près, rendent de lui ce témoignage qu’il était toujours absorbé en Dieu. Pour moi, j’avoue que le peu qu’il m’a été donné de con­naître de sa vie intime, et des industries qu’il employait pour conserver et accroître en lui-même le recueillement intérieur, m’a singulière­ment édifié. J’ai pu voir son bréviaire et ses autres livres de piété, remplis d’aspirations et d’actes d’offrande ou d’amour, écrits de sa propre main. On m’a montré sa croix de missionnaire, suspendue à l’entrée de sa chambre, en me faisant remarquer qu’elle était bien usée ; chaque fois que M. Chevalier entrait ou sortait, il baisait res­pectueusement l’image du divin Maître crucifié. Il conservait tou­jours son cœur uni à Jésus ; aussi, plus on le voit tel qu’il était, plus on se dit à soi-même : « Comme il aimait le bon Dieu ! »

    « Notre regretté défunt était mûr pour le Ciel, Dieu nous l’a pris. Dès les premiers symptômes de la maladie, il ne se fit aucune illu­sion : « C’est la fin », disait-il. Comme on lui objectait que cela ne paraissait pas si sérieux : « Non, non, disait-il, je ne dois pas perdre de temps pour me préparer. » Les six premiers jours, il refusa de se mettre au lit ; vers le soir du sixième jour, se voyant à bout de forces, il ordonna qu’on allât chercher le Père Pierre, prêtre indi­gène, son vicaire et son plus proche voisin : « Que l’on ne perde pas une minute.., que le Père vienne tout de suite pour m’administrer l’Extrême-Onction », dit le malade.

    « Le lendemain soir, à l’arrivée du prêtre chinois, il se confessa et se disposa à recevoir le saint viatique. Par respect pour Notre-Sei­gneur, il ne voulut, à aucun prix, permettre qu’on lui apportât le Saint-Sacrement dans sa chambre ; il attendit au lendemain matin. Alors, rassemblant tout ce qui lui restait d’énergie, il se rendit à la chapelle, appuyé sur un bâton, et il fit la sainte communion. Quel­ques minutes après, le mourant se traîna jusqu’à son lit pour faire son action de grâces : il ne devait plus se relever. C’était la veille de la Pentecôte ; comme le Père Pierre se disposait à partir, appelé ail­leurs pour un malade, M. Chevalier demanda la grâce de l’absolution in articulo mortis ; le Père ne trouvant par tout d’abord, dans le rituel, l’endroit voulu, notre confrère lui prit le livre des mains, et le lui rendit en indiquant la page.

    « C’est à partir de ce moment, disent les chrétiens, que sa figure prit une expression de calme et de joie, qui augmenta de plus en plus jusqu’à son dernier soupir. Le moribond ne cessa pas d’édifier par ses paroles et ses exemples tous ceux qui l’approchaient. Le jour de la Pentecôte, les chrétiens étaient nombreux autour de son lit ; à la vue de ces âmes que le divin Maître lui avait confiées, sa charité se tra­duisit par les accents les plus touchants : « Jusqu’ici, « je n’ai cessé de vous dire qu’il faut vous préparer à la mort ; il ne me reste plus que quelques « instants à passer sur la terre, eh bien ! ce que je vous ai dit si souvent, je vous le redis « encore : soyez prêts, toujours prêts, c’est mon dernier mot, ne l’oubliez jamais. »

    « C’est surtout vis-à-vis des retardataires, que ses recommandations étaient plus pressantes et plus vives. L’un d’eux avait semé un champ d’opium, malgré la défense de M. Chevalier, et la récolte s’annonçait bonne, excellente même ; il vint comme les autres voir le mission­naire mourant, et s’approchant du lit : « Le Père spirituel souffre beaucoup » ? dit-il ; M. Chevalier le reconnut et lui répondit : « Li-sing, Li-sing, tu sais ce qui me fait souffrir plus que la « maladie ; je vais mourir, me laisseras-tu partir avec ce poids sur le cœur ? » Touché jusqu’au fond de l’âme, le chrétien tombe à genoux, demande pardon d’une voix entrecoupée par les  sanglots, et promet d’arracher l’opium immédiatement. Ainsi s’oubliant lui-même, ce bon pasteur savait profiter de ses souffrances pour sauver une âme qu’il voulait ramener à Dieu.

    « Cependant, le mal faisait des progrès ; dès le mardi, l’inflamma­tion se porta à la gorge et le malade ne put plus rien avaler, ni arti­culer un seul mot, mais il garda sa connaissance jusqu’au bout. Ceux qui le veillaient lui suggéraient tour à tour des invocations ou de courtes prières ; lui, toujours calme et résigné, les remerciait par un regard ou un autre signe d’assentiment. Le mercredi, vers midi, il entra en agonie, et à 2 h. ¼ , l’âme de notre confrère paraissait devant Dieu. La Mandchourie perdait en lui un saint et zélé mission­naire ; elle avait au ciel un protecteur de plus.

    « A la première nouvelle de la maladie de M. Chevalier, malgré la crainte que le typhus inspire en Mandchourie, où chaque année il enlève un missionnaire, j’espérais que notre cher confrère nous serait conservé : il était si nécessaire à la mission, et puis, il travaillait pour     N.-D. de Lourdes... « La sainte Vierge le sauvera, » me disais-je. C’est avec cette confiance que j’approchais de la Montagne-Noire, après trois jours d’un pénible voyage. J’avais encore trois heures de route à faire, quand un courrier arrive à ma rencontre, me salue et me dit : « Le « Père spirituel est mort, cet après-midi, à deux heures et quart. » Mieux que personne, Monseigneur, vous pouvez com­prendre le coup que me donna cette nouvelle. M. Chevalier était mort, il y avait quelques heures à peine, et cette triste nouvelle m’arrivait là, comme la foudre, au milieu de la route, à une faible distance du lieu, où j’aurais été si heureux de le revoir et de l’assister à ses derniers moments !

    « Arrivé à la résidence, je trouvai tous les chrétiens réunis auprès de leur Père ; ils étaient accourus pour considérer une dernière fois les traits de celui qui, pendant cinq ans, n’avait cessé de les exhorter à travailler pour le Ciel. Je m’agenouillai à côté d’eux, mêlant mes prières et mes larmes aux leurs. Je ne saurais dire ce que la vue de notre vénéré défunt excita en moi de vénération et de respect. Il y avait, en effet, dans les traits de M. Chevalier une telle expression de beauté et de bonheur, que maintenant encore, après deux mois, je ne l’ai pas oubliée, et il me semble que rien ne l’effacera de mon esprit. Le bon Dieu nous demandait un grand sacrifice, et pour en adoucir l’amertume, sa divine Bonté nous donnait comme une preuve palpable de cette parole de nos saints Livres : Pretiosa in conspectu Domini mors Sanctorum ejus.

    « Païens et chrétiens, qui ont vu notre confrère après sa mort, n’avaient tous qu’une voix pour admirer et dire cette joie extraordi­naire qui éclatait sur sa figure. « C’est la crainte et « l’horreur, qu’inspire ordinairement la mort, disait un païen ; pour le grand homme « d’Occident, c’est le contraire : plus on le voit, plus on aime à le voir. « — Qu’en penses-tu ? « disait un chrétien à un autre païen, le Père a-t-il fait une bonne mort ? — Qui en douterait, « repartit ce dernier ; où a-t-on jamais vu un mort si beau à voir ? » Les chrétiens étaient grandement consolés par ces bonnes paroles, et les marques de véné­ration des païens envers le missionnaire. Notre cher défunt était là, les traits un peu amaigris par la maladie, mais comme rayonnant de joie ; c’était un ensemble de paix et de bonheur difficile à exprimer ; les yeux surtout saisissaient par leur expression. On eût dit qu’il voyait Marie qui venait chercher son fidèle serviteur ; instinctivement on suivait ce regard pour trouver la sainte Vierge au bout.

    « Enfin, Monseigneur, je ne puis comparer les sentiments que j’é­prouvais, devant cette dépouille mortelle, qu’à ceux que j’éprouvai, quand j’eus le bonheur de visiter le tombeau de saint François Régis. Aussi, lorsque deux jours plus tard, j’ai mis dans le cercueil le corps de M. Chevalier, ce fut avec un grand serrement de cœur, à la pensée que ne reverrais plus ce regard et ces traits qui parlaient si bien du Ciel. Il me semble que le bon Dieu a voulu exalter l’humilité de notre confrère, qui fut toujours ennemi du bruit et de l’éclat. Ce que j’ ai appris de son dévouement ,de sa piété et de toutes ses vertus m’a inspiré la plus grande vénération pour sa mémoire, et me restera toujours comme un souvenir précieux et un encouragement. »

     

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    • Numéro : 710
    • Pays : Chine Mandchourie
    • Année : None