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Joseph Jean CHAUVEL (1869-1896)

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    « Au mois de janvier de l’année 1894, écrit Mgr Guichard, cinq missionnaires du Kouy-tcheou, les élèves de nos deux séminaires et quelques chrétiens des environs, se trouvaient réunis, la joie au cœur, dans le petit village de Siao-kouan, à dix lys de Kouy-yang-fou, pour souhaiter la bienvenue au nouveau confrère que la Providence nous envoyait. Après une grande heure d’attente sous un hangar d’auberge, ils virent enfin déboucher à l’endroit où la grande route sort des gorges de Takouan, un palanquin bleu, autour duquel papillonnaient gaîment les petits enfants de nos écoles. Encore quelques minutes, et nous embrassions notre bien-aimé M. Chauvel, un brave enfant de la catholique Bretagne, plein de santé et nullement fatigué de son heureux voyage.

    « Cette année-ci, hélas ! le 21 avril 1896, à trois heures et demie du matin, dans la petite ville de Tchen-lin, ce missionnaire que nous avions tant fêté, il y a deux ans, s’endormait tout doucement dans le baiser du Seigneur, entre les bras de son compatriote et ami, M. Roux. Deux jours plus tard, comme un bon ouvrier qui de bonne heure a fini sa tâche, il s’en allait au champ du repos, conduit par son confrère éploré, deux prêtres indigènes et une longue procession de chrétiens accourus de divers côtés à la nouvelle de ses funérailles. C’était quel­ques jours seulement avant notre réunion pour les exercices de la retraite annuelle. Tous nous trouvions que notre cher Joseph tardait longtemps à venir, car notre petite famille apostolique, pour se sentir franchement heureuse, a besoin de se voir rassemblée au complet. Et voilà que tout à coup, au lieu de notre ami Chauvel si impatiemment attendu, nous arrive la triste nouvelle de sa mort à laquelle personne n’avait songé ! Ce deuil imprévu, ajouté aux deuils cruels des années précédentes, a fait couler bien des larmes et ne mérite que trop d’être pleuré. A voir la manière vigoureuse dont le pieux défunt avait tracé son premier sillon, je me plaisais à lui souhaiter une longue suite de moissons abondantes. Cette belle floraison de zèle et de douceur qui s’épanouissait jusque sur les traits de son visage, nous apparaissait à tous comme un heureux gage des fruits de salut et de bénédiction que Notre-Seigneur réservait à son ministère apostolique. Mais après avoir fait ce riche cadeau à sa pauvre église de Kouy-yang, Dieu est venu soudain le reprendre. Que son saint Nom soit quand même béni, dirons-nous avec le patriarche de l’Idumée ! Daigne pourtant le Souverain Maître ne pas appesantir plus longtemps son bras terrible sur cette terre du Kouy-tcheou qui depuis cinq ans dévore ses missionnaires !

    L’entrain que notre regretté confrère apporta, dès son arrivée, à l’étude de la langue — cette pierre de touche infaillible des caractères résolus, — nous prédisait d’avance que, sous l’extérieur timide de ce jeune Breton, se cachait une belle âme vigoureusement trempée. Installé à la cure du Pé-tang, dans une chambrette contiguë aux écoles de la paroisse, l’apprenti sinologue ne donnait congé à ses livres ou à son professeur, qu’aux heures fixées pour les repas, la récréation et la visite à l’Hôte divin du Tabernacle. Au coup de la cloche, il se levait souriant et s’en allait là où l’appelait son règlement. Sans doute, la migraine, des maux de têtes trop fréquents, certains dégoûts indéfinissables de la nourriture, ce long cortège enfin de petites infirmités qui guettent tout nouveau venu en pays neuf, essayèrent parfois de lui barrer la route. Ce fut toujours en vain, Joseph Chauvel savait à fond la manœuvre qui consiste à passer outre, et ne s’inquiétait pas autrement des inutiles récriminations de la pauvre nature. C’était l’homme du devoir.

    « Cette application énergique et soutenue fut couronnée d’un prompt succès. Après quelques mois d’étude, l’écolier assidu était déjà en mesure de faire le catéchisme à ses petits voisins. Il va sans dire qu’il fut bien vite renseigné par les malins sourires de son espiègle auditoire, sur ce qu’il avait de nécessairement défectueux et de bretonnant dans son répertoire de langue orientale. Au lieu de se décourager, — ce qui n’aurait remédié à rien, — l’aimable catéchiste fit de nouveaux efforts, et le 29 juin de la même année, prêcha sans broncher son premier sermon, dans l’oratoire de Long-ly-hien.

    « Au mois de décembre, l’oiseau sentit que ses ailes avaient sensiblement poussé et s’envola gaîment vers les montagnes de Ta-chan et de Houang-tsao-pa. C’était le district que la Providence lui avait départi. Mais dix jours de marche, le long d’une route fort escarpée, devaient être une rude besogne pour les jambes de ce débutant, sorti du régiment, paraît-il, avec la note de mauvais marcheur inscrite sur son livret. Il est vrai qu’ici au Kouy-tcheou les montures ne sont pas rares, et que pour une douzaine de taëls il est facile de se procurer un bon cheval. Malheureusement, une fois en selle, l’ancien fantassin ne se révéla jamais solide cavalier. Le voyage par conséquent, avec ses chutes inévitables, dut lui causer un surcroît de fatigue. Il en vint à bout cependant sans avoir éprouvé de sérieux accident. A peine reposé, il se mit, de tout son brave cœur de prêtre, à l’œuvre du bon Dieu. Sans perdre de temps, il entreprit de suite la visite de ses chrétiens, les catéchisa assidûment, meubla sa mémoire de quelques bons et solides sermons qu’il allait répétant de station en station. En même temps il réparait à Ta-chan la maison d’école, en installait une toute neuve à Houang-tsao-pa, et enfin, comme s’il eût voulu, dès le commencement, se tresser des plus belles fleurs une couronne apostolique, il cueillait de sa propre main, à Sin-tchen, tout un bouquet de tribulations mandarinales.

    « Un zèle si franc lui concilia tout d’abord l’affection de ses chrétiens. D’ailleurs, — qu’on veuille bien me permettre un petit retour sur le passé, — M. Chauvel semblait avoir reçu le don de se faire aimer de tous ceux qu’il avait occasion d’approcher. Il y a en France, dans une garnison de l’Ouest, un brave capitaine d’infanterie qui ne me démentira certainement pas. Ordonné prêtre et destiné à cette mission du Kouy-tcheou, le jeune Partant était allé revoir sa chère Bretagne et faire ses derniers adieux à sa famille. Le train qui le ramena ensuite au séminaire de la rue du Bac, dut, selon que le portait l’itinéraire, s’arrêter à la gare de X. .., c’est-à-dire à quelques pas de la caserne où, séminariste-soldat, le conscrit Chauvel avait dû s’exercer au métier des armes. Instruit, je ne sais comment, du passage de son ancien fusilier, le capitaine vint de sa personne à sa rencontre et voulut avoir avec lui une amicale entrevue. Et de fait, ils purent échanger à la hâte, dans le salon d’attente, quelques souhaits affectueux, entremêlés de cordiales poignées de main. Puis, tout en causant, l’excellent officier remit au soldat devenu missionnaire, une petite boîte soigneusement enveloppée, avec la consigne obligatoire de ne l’ouvrir qu’une fois monté dans le wagon. Bientôt retentit un coup de sifflet et l’on se sépare les meilleurs amis du monde. Installé dans son compartiment, Joseph Chauvel s’empresse d’ouvrir la boîte mystérieuse, et en tire, tout ému, une charmante statuette de son saint Patron. Ce gage affectueux, nous le gardons pieusement au Kouy-tcheou, en souvenir du pieux donateur et du cher défunt.

    « Mais c’est surtout ici, en Chine, qu’il nous a été donné de constater les trésors de sincère affection que sut conquérir notre bien-aimé confrère. Meilleurs juges qu’on ne le croit généralement, ses chrétiens ont su discerner ce que Dieu avait mis de zèle et de douceur dans cette belle âme. Ils sont unanimes à proclamer le dévoûment sans calcul, l’humilité sans feinte de ce bon prêtte qui s’était consacré tout entier et avec une sainte joie, à la grande affaire de leur salut éternel. Je connais ici tel de ses paroissiens, un enfant de quinze ans, qui, à la nouvelle de cette mort que nous pleurons, se prit lui-même, et sur-le-champ, à verser des larmes, comme s’il eût appris le décès de son propre père. On peut donc, et en toute vérité, appliquer à ce fervent missionnaire, ces paroles de nos livres saints : « Il était chéri de Dieu et des hommes, et sa mémoire est en béné­diction. »

    « Pour la consolation et l’édification des amis de M. Chauvel, ajoute Mgr Guichard, je joins à cette courte biographie une copie de la lettre où M. Vincent Roux nous raconte, en termes émus, la maladie, l’agonie et la sainte mort de son pieux compatriote.

    « M. Chauvel a probablement contracté sa maladie en donnant les soins du saint ministère « à plusieurs de ses chrétiens, atteints de la fièvre pernicieuse des pays chauds. Saisi lui-même « aux premiers jours du carême, il commençait à se rétablir, lorsqu’il fit une rechute, le « vendredi-saint. Toutefois, à cause de son apparence assez bénigne, il considéra cette fièvre « comme une fièvre ordinaire. Aussi, le lundi de Pâques, il se mit en route pour venir à la « capitale. Le désir d’assister à la réunion des confrères et celui de faire sa retraite annuelle, « lui faisaient oublier son mal et les soins qu’il réclamait. Il eut encore l’imprudence de « s’habiller très légèrement pour éviter les ennuis des premières chaleurs, et prit ainsi un « refroidissement qui aggrava son état.

    « Cependant M. Chauvel continuait son pénible voyage, avançant entre deux accès de « fièvre, ne mangeant presque rien, ajoutant l’épuisement de la fatigue à celui de la maladie. « Ce fut le samedi seulement, après cinq jours de marche, que, se voyant à bout de forces, il se « décida à quitter sa monture, pour se faire porter en chaise. Ce même jour, il parvint jusque « chez moi, où il était attendu joyeux et bien portant, et où il arrivait avec une fièvre très forte, « compliquée d’une toux fréquente et de maux de tête intolérables. Après deux ou trois jours « de traitement, les remèdes chinois avaient obtenu le bon résultat de débarrasser le cher « malade de la toux et de ses inconvénients douloureux. C’est alors qu’il fit en pleine « connaissance, entre deux accès, une confession générale et reçut avec piété et foi le saint « viatique et l’extrême-onction. Cependant la fièvre suivait son cours, offrant tour à tour des « alternatives de mieux et de moins bien. Quant au malade, il souffrait de moins en moins, ou « plutôt il n’avait plus le sentiment de ses douleurs. Il était patient et bien résigné ; il parlait « peu, car les efforts qu’il était obligé de faire pour soutenir son attention, le fatiguaient « beaucoup. Pourtant, malgré son état habituel de somnolence et de délire, il répondait très « lucidement aux questions ou fréquentes exhortations que je lui faisais. Le lundi, 20 avril, au « soir, le délire le quitta. Je lui exprimai alors mon espérance de le voir enfin guéri, il me « répondit : « Mon Père, je ne souffre plus, mais comme je suis faible ! » Puis il ajouta : « Moi, je suis faible, et vous, vous êtes brisé de fatigue pour moi. Merci ! »

    « Le même soir, vers les dix heures, voyant persister la sueur abondante qui l’épuisait « depuis plus de vingt-quatre heures déjà, je lui dis : « Mon Père, votre faiblesse augmente. » « — « A la volonté de Dieu », fit-il. — A minuit je lui parlai encore une dernière fois de la « gravité de sa maladie. « A la sainte volonté de Dieu, répéta-t-il, je suis prêt à  partir. » — « Pour vous, mourir ainsi préparé, c’est bien. Mais pour vos chrétiens, ce serait un grand « malheur.... Si nous étions dans notre bon pays de Bretagne, il conviendrait de faire un vœu à « sainte Anne pour implorer votre guérison. Mais puisque nous sommes ici, je vous propose « de promettre avec moi, d’aller célébrer, à N.-D. de Liesse (1), une messe d’actions de « grâces, si cette bonne Mère vous guérit. — Oui », soupira-t-il. — Et ce oui fut la dernière « parole de mon regretté confrère. Vers 2 h. ¾ , comme la faiblesse augmentait, je fis venir « mon vicaire et les gens de ma maison, pour réciter les prières des agonisants. Le cher « mourant avait encore sa connaissance, et ses yeux ne quittaient presque pas le crucifix. — « Cinq minutes environ avant sa précieuse mort, il jeta sur moi un dernier regard que je « n’oublierai jamais ; c’était le regard des adieux. Le 21 avril, à 3 h. ½ du matin, la vie le « quitta tout doucement, sans effort, sans agonie.

     

    (1)   N.-D. de Liesse, lieu de pèlerinage au Kouy-tcheou.

    « Pendant deux jours, les chrétiens de la ville de Tchen-lin, au nombre de 300, se sont « empressés pour rendre au Père défunt de longues et fréquentes visites, pendant lesquelles ils « chantaient les prières des morts. Le jeudi, 23 avril, ces mêmes chrétiens, deux prêtres « chinois et moi, nous l’avons conduit à sa dernière demeure.

    « J’ai dit que notre cher défunt avait eu, pendant sa maladie, un délire presque continuel. « Son esprit alors ne s’occupait guère d’autre chose que de l’amour de Dieu et du prochain. Il « parlait surtout à ses chrétiens qu’il se figurait voir, et leur faisait des exhortations et des « catéchismes. Chaque matin, se croyant au saint autel, il balbutiait les prières du divin « sacrifice. Jamais je ne lui ai entendu prononcer une parole blessant la charité. C’est bien là « un signe manifeste que son esprit et son cœur appartenaient tout à fait au bon Dieu et aux « bonnes œuvres. »

     

     

     

     

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    • Numéro : 2066
    • Pays : Chine
    • Année : None