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Augustin CHAUSSE (1838-1900)

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    • Né                le 19 février 1838
    • Parti              le 18 août 1862
    • Mort              le 12 octobre 1900

     

    Auguste Chausse naquit, le 19 février 1838, à Saint-Didier-la-Séauve, gros bourg du département de la Haute-Loire. Ses parents profondément religieux reçurent de Dieu la faveur insigne de voir leurs deux fils appelés au sacerdoce. L’aîné est mort, il y a quelques années, chanoine de la primatiale de Lyon. Le second était celui qui vient de mourir préfet apostolique de Kouang-tong.

    Auguste Chausse, après avoir achevé son éducation primaire chez les Frères de la doctrine chrétienne, entra au petit séminaire de Monistrol. Il tint constamment le premier rang dans ses classes ; en même temps, il se conciliait l’estime des maîtres et des élèves qui, la dernière année de son séjour en cette maison, l’élurent préfet de la Congrégation de la Sainte Vierge. Aspirant au séminaire des Missions Etrangères et plus tard missionnaire en Chine, il restera toujours en relation avec plusieurs de ses condisciples, spécialement avec le chanoine Besson qui lui enverra pour la cathédrale de Canton un bel autel en marbre blanc avec statue de Notre-Dame de France.

     

    Sa philosophie terminée, en septembre 1859, Auguste Chausse quitta sa famille pour entrer au séminaire de la rue du Bac. Les adieux furent très pénibles à ses parents. Sa vénérable mère qui a vécu jusqu’à ces dernières années, voulut toujours, dit-on, que la chambre de son cher fils restât inoccupée : elle en avait fait comme un sanctuaire.

     

    Tel les confrères de Canton ont connu Mgr Chausse durant les longues années de son apostolat, tel était dès cette époque l’aspirant-missionnaire : intelligent, d’humeur toujours égale, charitable, mais aimant parfois à plaisanter ceux qu’il rencontre, sans y mettre d’ailleurs la moindre méchanceté.

     

    C’est le 18 août 1862 qu’il dit adieu au séminaire pour venir à Canton. Comme le canal de Suez qui devait être inauguré quelques mois après, n’était pas encore ouvert à la navigation  le P .Chausse et ses huit compagnons de voyage durent contourner l’Afrique et employer environ quatre mois à un trajet qui ne demande aujourd’hui que quatre semaines.Monseigneur aimait à raconter les incidents de ce long voyage : comment, par exemple, s’étant un jour égaré aux environs de Saint-Paul de Loanda, il se fit comprendre d’un indigène en parlant auvergnat ; d’où il n’était pas loin de conclure que le patois de Saint-Didier était contemporain de celui des peuplades de l’Afrisue et que tous les deux remontaient à la plus haute antiquité.

     

     

    Dès son arrivée à Canton en novembre 1862, le P.Chausse eut le don de plaire à Mgr Guillemin, qui le nomma presque aussitôt directeur de l’orphelinat. Sa Grandeur qui avait commencé les travaux de la cathédrale et se demandait où elle pourrait trouver assez de ressources pour l’achever, mettait alors à contribution toutes les bonnes volontés. Les missionnaires eux-mêmes devenaient, au besoin, surveillants des travaux ou encore simples manœuvres. Dans cette gigantesque entreprise, les orphelins ne pouvaient manquer d’avoir leur part de labeur.

    Tous les matins on les voyait partir du centre de la ville où était alors l’orphelinat, sous la conduite de leur jeune directeur. Ils allaient deux à deux, chaque couple ayant son petit panier, recueillir sur les chemins des montagnes voisines de légers cailloux qui, mêlés au sable et à la chaux, devaient donner à l’église ses solides assisses. O les longues et belles promenades ! Trente ans après, l’évêque s’en souviendra et, « laudator temporis acti », donnera aux nouveaux venus ses antiques prouesses comme preuve éclatante de la supériorité des vieux sur les jeunes.

     

    A cette époque, les Cantonnais récemment délivrés de l’occupation anglo-française, commençaient à retrouver leur habituelle insolence. De loin en loin, au défilé de ces petits bonshommes , ils ne pouvaient toujours se contenir et laissaient parfois échapper, à l’adresse du directeur, la traditionnelle in jure « diable d’étranger ». Mal leur en prenait, et plus d’une fois les petites pierres n’arrivèrent pas toutes jusqu’à la cathédrale . Un jour entre autres, le P.Chausse dut arracher des mains de son petit monde un de ces insulteurs qui s’en alla passablement endommagé, sinon corrigé.

     

    Le jeune missionnaire aimait à parler avec ses élèves ; souvent aussi il écoutait les conversations, notait en passant toute expression nouvelle et, le soir, avec son léger bagage de la journée ajouté à celui des journées précédentes, il se mettait à faire le catéchisme ou à prêcher. De cette manière il eut bientôt acquis une connaissance suffisante du dialecte qui se parle à Canton.

     

    Vers la fin de 1864, Mgr Guillemin l’envoya avec son compagnon de voyage, le P.Mouroux, administrer le district de Lui-chan, au-dessus de l’île Haïnan, un des plus importants et incontestablement le plus difficile de la Mission. Au P.Mouroux échut la préfecture avec la partie sud, au P.Chausse, le nord ainsi que le district voisin de Shik-sheng. Quelques détails préliminaires feront voit à quel genre de population le futur évêque allait avoir à faire et quel rude apprentissage il était appelé à faire de la vie apostolique.

     

    En 1862, le district de Lui-chan était confié à un des plus saints et des plus vaillants missionnaires qu’ait jamais connus la mission de Canton. D’une santé robuste qui lui permettait de faire à pied et sans la moindre fatigue les plus longues courses, le P.Amat, pour gagner la confiance des Chinois, avait suivi les conseils de l’apôtre : il s’était fait presque Chinois lui-même . Parlant admirablement leur langue, il avait pris, avec les vêtements, toutes les manières des gens de la classe moyenne. Suivi d’un catéchiste, il parcourait en tout sens son immense district, entrait dans les villages, et aux gens qui, le prenant pour l’un des leurs, lui demandaient selon l’usage, quelle était sa profession : « I-ling, Je guéris l’âme », répondait-il ; et il partait de là pour expliquer ce que c’est que l’âme, la vie éternelle, Dieu, la religion chrétienne. Pas une région qu’il n’ait ainsi visitée et où il ne comptât des chrétiens ou des catéchumènes.

     

    Vers la fin de l’année 1862, lorsque le traité de Tien-tsin, qui donnait aux missionnaires le droit d’acheter ou de bâtir des chapelles fur connu, le P.Amat acheta dans l’intérieur de la ville de Lui-Chan, près de la porte du nord, une maison dont il de proposait de faire une chapelle. Mais à peine avait-il commencé les travaux d’appropriation, que la populace excitée par les notables se jeta sur la chapelle et la détruisit. Le mandarin qu’il alla trouver, le pressa vivement de renoncer à bâtir dans l’intérieur de la ville, qu’il consentit à aller s’établir, en dehors, près de la porte du sud. Là, autres histoires. Les païens prétendant que la chapelle serait trop près d’une de leurs pagodes, le P.Amat, sur leur demande, recula à deux reprises et de dix pieds chaque fois l’emplacement des constructions qu’il avait projetées. Comme il refusait de céder à une troisième instance, la foule se précipite sur les matériaux qu’elle enlève ; puis elle disperse les ouvriers et de là se porte sur un village chrétien du voisinage. Après y avoir tout pillé, elle s’empare d’une dizaine de chrétiens qu’elle conduit au mandarin, demandant qu’ils soient emprisonnés. Chose incroyable ! le mandarin acquiesce à cette injonction, et ce n’est pas sans peine que le P.Amat obtient la délivrance des captifs. Parmi ces chrétiens, plusieurs qui avaient été dépouillés de leurs biens, ne les avaient pas encore recouvrés en 1865. « Le chrétien que j’ai conduit chez vous l’année dernière, écrit à cette époque Mgr Guillemin au consul de France, n’a pas encore pu cultiver ses champs, et voilà trois ans que dure cet état de choses. » Après avoir lutté pendant plus d’un an sans obtenir justice le P.Amat mourut le 16 septembre 1863.

     

    C’est sa succession que les PP. Chausse et Mouroux vinrent recueillir en 1864. On se figure aisément quel accueil les païens orgueilleux et fiers de l’impunité firent aux deux nouveaux venus. A peine étaient-ils installés, à peine avaient-ils formulé une première réclamation, que les murs des villes, marchés et villages se couvrirent de placards où les chrétiens étaient signalés comme des hommes pervers, qui arrachaient les yeux et le cœur des petits enfants, veillaient au chevet des moribonds pour leur enlever l’os frontal et faire du tout des médicaments. Les mandarins semblaient pactiser avec la populace, le P.Mouroux partit en mai 1865 et se rendit à Canton, afin d’y réclamer l’appui du consul de France.

     

    Il était trop tard, et bientôt l’orage éclatait. « Le P.Mouroux, écrit le P.Chausse, était à peine parti, que les païens de la ville de Tung-ming affichèrent un édit interdisant aux chrétiens l’accès des marchés, défendant au peuple d’avoir aucun commerce avec eux, de leur vendre quoi que ce soit, de leur permettre même d’aller puiser de l’eau aux fontaines. Nos chrétiens sont en quelque sorte exclus de la société des hommes. La nuit seulement ils se hasardent à sortir pour aller chercher des aliments. J’en ai vu plusieurs qui ont été battus au moment où ils rentraient apportant un peu de riz et de légumes. »

     

    Le mandarin de Tung-ming qui aurait dû mettre un terme à de tels excès, les encourage : « Aussi, continue le P.Chausse, les païens dont l’audace ne connaît plus de bornes, viennent de se porter aux dernières violences. Ayant saisi le plus honorable des chrétiens de la ville, ils lui ont barbouillé le visage et l’ont promené durant plusieurs heures au son du tam-tam à travers les rues, en criant : « Voulez-vous voir la religion chrétienne ? Accourez, venez voir, la voilà ! » Le lendemain ils brûlent un peu la robe d’une de leurs idoles et imputent le fait à un chrétien su lequel ils se jettent et qu’ils assomment à moitié . Ensuite se portant sur les maisons des catholiques, ils les pillent et détruisent en partie. Pour mettre le comble à ces horreurs, deux ou trois cents forcenés se dirigent vers la ville de Lui-chan, distante de trois lieues, portant leur idole et le chrétien à demi mort, pieds et poings liés. « Mort aux chrétiens ! hurlent-ils, ce sont les  ennemis de nos dieux. » Arrivés à la ville, ils parcourent les rues avec les mêmes clameurs et se rendent au prétoire du préfet qui les reçoit avec bienveillance et publie un édit permettant aux païens de sévir eux-mêmes, s’il y a lieu, contre les chrétiens. Si effroyables qu’ils fussent, ces excès n’étaient pourtant qu’un prélude, et le P.Chausse devait assister à des scènes plus épouvantables.

     

    Mais auparavant et comme compensation anticipée, Dieu lui préparait une consolation qu’aucun autre missionnaire de Canton n’avait encore connue. Parmi les différentes races qui habitent la province, il en est deux dont les mœurs et la langue diffèrent sensiblement : la race indigène ou « Poun –ti », la race étrangère ou « Hak-ka ». Celle-ci venait de l’est et s’était établie aux environs de Canton et dans la préfecture voisine ; elle vivait au milieu des indigènes, sans se mêler à eux. Dans les dernières années de l’empereur To-Kuong il s’éleva entre les deux races, d’ailleurs peu symphatiques l’une et l’autre, une querelle qui pris bientôt d’énormes proportions. On faisait trêve quelquefois, mais les hostilités ne tardaient pas à recommencer avec plus d’acharnement.

     

    Cet état de lutte durait depuis 20 ans, sous les yeux des autorités chinoises impuissantes à l’arrêter, avec des alternatives de succès et de revers pour chacun des deux partis, quand, en 1864, les Hak-ka furent définitivement écrasés. C’est alors qu’un groupe appartenant à cette race et qui s’était réfugié aux environs de Yan-ping, déclara vouloir embrasser la religion catholique. Sans tarder, le P.Jolly, pro-préfet de la Mission, va s’établir au milieu de ces nouveaux catéchumènes dont le nombre s’élève à près de deux mille. Cependant, les mandarins chinois qui voulaient à tout prix éloigner les Hak-ka, obligèrent ceux d’entre eux qui étaient chrétiens, à se diriger vers Lui-chan ; on leur concédait une région montagneuse abandonnée depuis assez longtemps à cause de son insalubrité, et située près de la vile de Sui-koi. Cela  se passait vers la fin de 1866.

     

    Pour aller de Yan-ping aux montagnes de Sam-tsing-ha, leur nouvelle  patrie, ces Hak-ka devaient traverser le territoire et la ville de Shik-sheng. C’était, raconte un témoin oculaire, un spectacle lamentable que celui de ces milliers d’hommes réduits à la dernière misère et traînant après eux femmes et enfants. Le P.Chausse qui se trouvait alors à Shan-ou, ne les a pas plus tôt aperçus, qu’il est saisi d’un immense sentiment de pitié. Il les aborde, va s’établir au milieu d’eux, les aide dans leurs démarches près des mandarins et ne laisse à personne autre le soin de les installer à Sam-tsing-ha. Tant qu’ils demeureront dans ces montagnes désolées, le P.Chausse restera au milieu d’eux sans s’occuper de l’atmosphère empoisonnée qu’il respire. Il ne leur dérobera que le temps nécessaire pour administrer les autres chrétientés. O les heureux jours que ceux passés au milieu de ces 1.500 catéchumènes ! Tout le reste de sa vie, Monseigneur n’en parlera jamais sans attendrissement.Chaque jour, il y avait un certain nombre d’heures consacrées à l’étude de la religion ; mais cela ne suffisait pas à ces fervents catéchumènes, et le soir c’étaient entre eux ou avec le missionnaire des discussions longues et passionnées sur des question de théologie. Au commencement et à la fin de la journée, ces mille voix récitaient les prières, se confondant et ne formant plus qu’une seule voix, que se renvoyaient l’un à l’autre les échos des montagnes, concert admirable qui ravissait les anges et faisait verser au missionnaire des larmes bien douces. Puis aux jours de grande fête, l’administration des baptêmes commençait dès le matin pour ne se terminer que fort avant dans l’après-midi. A l’une des principales solennités de l’année 1867, l’Assomption sans doute, il y en eut quatre cents. Tous ces chrétiens qu’il avait baptisés étaient devenus pour le P .Chausse comme une famille. Aussi, quand vers la fin de 1867, il les voit, pour échapper à la fièvre qui les décimait, se diriger vers le golfe du Tonkin et aller prendre possession d’une île abandonnée, l’île de Wai-chau où ils sont encore, il lui semble qu’il perd la moitié de son âme. Une des premières années de son épiscopat , Monseigneur se rendit à Wai-chau pour y administrer le sacrement de confirmation. Il fut, de la part de ses anciens néophytes, l’objet d’ovations spontanées et inénarrables, dont le récit tout pâle qu’il soit ne peut se lire aujourd’hui sans émotion. Presque à la même époque, comme si tant de bonheur ne suffisait pas, Dieu accoeda encore à son missionnaire la grâce d’amener à la foi une partie du village de Oui-po.

     

    Les travaux de cette année 1867, l’insalubrité des montagnes, et les préoccupations avaient miné la robuste santé du P.Chausse. A peine les chrétiens de Has-ka étaient-ils partis, qu’il tomba malade. Le P.Jolly l’ayant appris, se mit aussitôt en route pour l’assister. « Un jour, écrira plus tard Monseigneur lui-même, le P.Jolly frappe à ma porte. Ma première parole en l’apercevant fut celle-ci : «  Père Jolly , le bon Dieu vous envoie bien à propos, car je vais mourir ; » Quatre jours après, vers minuit, comme les chrétiens qui me voyaient couvert d’une sueur froide étaient allés le prévenir, le pauvre Père se leva. Mais la pensée qu’il allait ma voir expirer l’avait bouleversé : il ne pouvait plus marcher. Il finit pourtant, en s’appuyant le long des murs, par arriver jusqu’à moi et ne se sentant pas la force de me donner l’extrême-onction, je l’entendis me dire d’une voix éteinte : « Père Chausse, ne pourriez-vous attendre encore une petite demi-heure ? »

    Il attendit, grâce à Dieu, de longues années encore.

     

    Pendant que le P .Chausse se donnait tout entier à l’évangélisation des Hak-ka, son confrère, le P.Mouroux, n’était pas resté inactif. Revenu à Canton, trois fois en deux ans, pour réclamer l’appui du consul de France, trois fois il était retourné au Lui-çhan, porteur d’une lettre donnant au préfet l’ordre formel de traiter les affaires des chrétiens. En dépit de toutes ces lettres, il avait vu sa chapelle construite « in angustia temporum » envahie par la populace, le jour même de l’ inauguration, puis incendiée et détruite de fond en comble. Mgr Guillemin qui avait voulu reprendre et traiter lui-même toutes ces affaires, étant allé au Lui-chan avec lz P.Delavay, successeur du P.Mouroux, avait obtenu des mandarins mille belles promesses et engagements écrits. Mais il n’était pas encore de retour à Canton, et déjà les notables avaient décidé que la future chapelle aussitôt rebâtie serait détruite. Ainsi il fut fait. Quelques jours après son inauguration, le 24 décembre 1868, alors que deux cents chrétiens s’y trouvaient réunis, la populace se jeta sur la chapelle et la résidence qui de nouveau disparurent dans la tourmente. Jamais pareille chose ne s’était encore vue dans la mission de Canton. Le siège avait duré toute la nuit ; les chrétiens à qui les mandarins refusaient de venir en aide furent obligés de sortir par un étroit passage et se virent aussitôt dépouillés de leurs habits. Le P.Delavay qui avait reçu à la tête trois blessures réputées mortelles n’échappa  à la mort que par miracle. « Deux cents chrétiens, écrit le P.Chausse, dépouillés de leurs vêtements et criblés de coups par la populace , furent contraints, en plein jour, de traîner à travers les rues de la ville, au milieu des huées et des pierres, le peu de vie qu’on leur avait laissé. »

     

    De la ville, le torrent dévastateur s’étend à la banlieue et bientôt à toute la préfecture. Les familles chrétiennes isolées au milieu des villages païens sont les premières frappées. Vient ensuite le tour des villages chrétiens. Hâ-kom,Oui-po, Kon-tso et d’autres disparaissent avec leurs chapelles. En quelques jours, 144 familles pillées et affreusement maltraitées voient leurs maisons rasées au niveau du sol et sont obligées de s’enfuir sans savoir où elles trouveront asile ; elles sont poursuivies jusque sur les chemins par des bandes lancées après elles. L’imagination recule à la pensée des violences et de toutes les horreurs commises durant ces jours néfastes. Plus odieux encore que la populace, les mandarins, pour incriminer le P.Delavay et donner à de tels excès un semblant de raison, imaginent la fable d’un enfant enfermé dans la chapelle et , disent quelques-uns, massacré. Le vice-roi, de son côté, en dépit des instances su consul ne donne pas un ordre pour arrêter de telles horreurs .Accueillant au contraire avec empressement les  racontars odieux et idiots de ses mandarins, il ose faire demander que le P.Delavay soit changé, ce que l’évêque ne croit pas pouvoir refuser, de peur d’aggraver encore au aussi épouvantable désastre.

     

    A qui va revenir maintenant la tâche de se placer entre les bourreaux et les victimes, de recueillir les familles fugitives, de les consoler, de les aider, si c’est chose possible, à retourner s’établir sur l’emplacement où s’élevaient jadis leurs demeures. Mgr Guillemin qui n’ose confier tout entier un tel fardeau au P.Chausse, choisit un excellent missionnaire pour le partager avec lui. Mais par le fait des circonstances, ce missionnaire ne prendra jamais possession de son district, et la charge écrasante de toutes les chrétientés isolées du Lui-chan reviendra au futur préfet apostolique de Canton, avec le district de Shik-sheng en plus durant trois ans, de 1869 à 1872 ; et de 1872 à 1876, sans ce district confié à un autre confrère. Faisant allusion à ce qu’il a souffert durant ces sept longues années, Monseigneur écrit dans une de ses lettres : « J’ai usé ma patience pour ne pas succomber. »

     

    Lé récit de toutes ces luttes remplirait un volume. En février 1870, quatorze mois après le pillage, les choses commencent à aller un peu mieux.D’indemnité il ne saurait encore être question. Cependant les chrétiens retournent peu à peu dans leurs villages. Sur 144 familles, 80 environ sont rentrées, et on espère, grâce à de nouvelles démarches, en faire rentrer une vingtaine d’autres. Les notables étaient occupés à reconstruire la chapelle de la ville. On pensait que la persécution était terminée et qu’après d’aussi épouvantables épreuves les chrétiens allaient enfin retrouver la paix, quand dans le courant du mois d’août la nouvelle des massacres de Tien-tsin vint renouveler, en l’aggravant encore, le désastre de 1868.

     

    « Un nouveau malheur, écrit le P.Jolly, un épouvantable malheur a frappé la chrétienté de Lui-chan. Nous avions sans doute quelques raisons de craindre que les mauvaises nouvelles de Tien-tsin ne vinssent augmenter l’effervescence populaire. Toutefois nous ne pouvions supposer une solution aussi prompte et aussi douloureuse pour nous. La chapelle reconstruite, menacée d’une démolition complète, a été conservée pour servir de pagode. Mais ce qui est incomparablement plus désolant, c’est la triste position des chrétiens. Ceux qui avaient pu rester chez leurs parents païens ou revenir à leurs anciennes maisons, ont été de nouveau chassés avec défense de rester ou de revenir dans le pays, sous peine de mort pour eux et de confiscation des biens pour tout parent, même païen, qui leur donnerait asile. On parle de plusieurs morts ou blessés grièvement ; on ne connaît pourtant d’une manière certaine que le meurtre d’un jeune homme… Qu’on se figure, après cela, l’état d’âme du pauvre missionnaire perdant en quelques jours ce qu’il avait obtenu au prix de dix-huit mois de patience et de labeur, et ayant à reprendre dans des conditions difficiles une tâche qui lui a déjà coûté tant d’angoisses. » Mgr Chausse avait, je me figure, la vision de ce passé, lorsqu’il a écrit plus tard :

    « Certes rien n’est plus accablant pour l’apôtre que de sentir son troupeau continuellement menacé. Rien de plus écoeurant que d’être sans cesse assiégé par ces pauvres chrétiens dépouillés qui ne savent pas toujours s’élever à la hauteur de la situation. Il faut avoir connu ces épreuves pour en comprendre toute l’amertume. S’il n’était pas soutenu par la pensée du ciel et la grâce de Dieu, bien souvent le découragement envahirait l’âme du missionnaire, obligé dans sa solitude de porter tout seul son immense fardeau. »

     

    Un motif de consolation au milieu de tant d’angoisses, ce fut, comme en 1868, la conservation de la chrétienté et de la chapelle du village de Puk-kak. C’était à Puk-kak que le P.Chausse avait sa principale résidence, là qu’il demeurait le plus longtemps, lorsqu’il venait de Lui-chan. Or sa simplicité, son abord facile, l’habitude qu’il avait de parler volontiers avec ceux qu’il rencontrait, lui avaient concilié à Puk-kak les sympathies de tous, païens et chrétiens. En 1868 les pillards avaient trouvé en avant de la chapelle et disposés à la défendre les chrétiens et les païens réunis. Ils n’avaient même pas eu la pensée de revenir en 1870.

     

     

    A Shik-sheng aussi le P.Chausse faisait merveille. Etabli au milieu de ces vieux chrétiens longtemps abandonnés et, à cause de leurs fréquentes alliances avec les païens, devenus presque païens eux-mêmes, il avait fifi, grâce à son sang-froid et à ses ménagements, par se concilier même les plus endurcis. En moins de deux ans, il avait construit trois chapelles, dont une, celle de Chan-lin près de la ville, est dans son genre un petit chef-d’œuvre, vrai modèle de chapelle avec résidence en pays de mission.

     

    En 1869, alors que la persécution sévissait avec le plus de fureur au Lui-chan, Dieu faisait de plus au P.Chausse la grâce d’ouvrir toute une contrée à la prédication de l’Evangile. Un diseur de bonne aventure, originaire des environs du marché de Po-hü à l’extrémité nord de la préfecture de Ko-chan, avait rencontré des chrétiens et s’était fait baptiser à Lui-chan. De retour dans sa famille, il avait par ses prédications soulevé toute la région. Sans les événements de Tien-tsin il y aurait eu, dès cette époque, dans un rayon de quelques lieues, des milliers de catholiques. De tant de catéchumènes cinquante seulement persévèrent et reçurent le baptême. Mais ces chrétiens instruits par le P.Chausse étaient d’une foi à l’épreuve du fer et du feu ; ils son devenus le point de départ et le centre de chrétientés qui comptent aujourd’hui plus de 1500 fidèles.

     

     

    A la fin de 1872, lorsqu’il semblait près de recueillir ce qu’il y avait semé par ses prédications et ses exemples, le P.Chausse reçut l’ordre de quitter Shik-sheng pour s’occuper exclusivement de Lui-chan. C’est un soir, dans les premiers jours de décembre, qu’il fit son entrée dans la ville de Lui-chan et prit possession de cette chapelle où le missionnaire n’était pas encore entré depuis 1870 . Pour s’épargner des visites et éviter les manifestations il avait voulu, du moins le premier jour, n’être pas remarqué et avait si bien réussi qu’il s’était installé et avait passé la nuit, sans que le païen commis à la garde de la chapelle s’en aperçut. Il ne l’apprit que pqr le préfet, qui ayant reçu la carte de visite du Père, se présenta le lendemain pour le saluer.

     

    La visite du mandarin, ses paroles aimables, les avances qu’il avait semblé faire, encouragèrent et réconfortèrent le P.Chausse. Il se prit à espérer qu’il conduirait à bien les difficiles négociations dont on l’avait chargé. Son illusion fut de courte durée . A peine a-t-il parlé d’une indemnité pour les désastres subis par les missionnaires, que le préfet lui oppose une fin de non-recevoir. C’est une chose qu’il ne lui est pas permis d’aborder, le vice-roi se l’étant réservée, et quoi que fasse le missionnaire , il ne s’en départira pas. Pour le pillage des chrétiens, le jour où le P.Chausse en parle, il entend dire au même magistrat qu’il s’étonne que de pareilles choses aient eu lieu au Lui-chan ; que les archives n’en font pas mention. Le Père ayant envoyé les chrétiens au prétoire, sans les interroger sur le fond même de la question, on s’attache à les mettre en contradiction avec eux-mêmes sur des points de détail, pour affirmer ensuite que toutes les accusations sont mensongères. Enfin, pour mettre le Père dans l’impossibilité de pousser les affaires, les mandarins emploient une ruse dont ils sont coutumiers. Ils accusent le catéchiste d’être l’auteur de tout le mal et demandent qu’il soit renvoyé. Parfois, en entendant affirmer de telles énormités avec une pareille impudence, le P.Chausse était tenté de se demander s’il n’était pas l’objet de quelque hallucination et si les choses n’étaient pas en réalité comme le disaient les mandarins. Mais aussitôt il voyait passer devant ses yeux l’orphelinat de la ville dont il pouvait de sa chapelle apercevoir l’emplacement dénudé, les villages qu’il avait visités jadis et qui aujourd’hui avaient à peu près disparu. Le plus maltraité de tous était certainement celui de Kon-tso. Les gens de Maï-pan, gros bourg voisin, l’avaient complètement renversé, et après cinq ans, ils veillaient encore avec un soin jaloux à écarter tous ceux des anciens habitants qui auraient été tenté de revenir. Le P.Chausse touché de compassion pour ces malheureux, s’occupait justement alors de leur bâtir le village de la Sainte-Trinité. La Mission lui avait donné 600 piastres. Avec cette somme et ce qu’il avait pu y ajouter lui-même, il avait acheté déjà l’meplacement de la bourgade et des champs qu’il voulait donner à cultiver.

     

    Des faits navrants de violence, de pillage, il en entendait raconter tous les jours. Dans une lettre datée de ce temps-là il en rapporte plusieurs, un surtout qui est lamentable : « Une famille chrétienne de Shui-mun, écrit-il, s’était réfugiée au village de Tui-tong où elle avait vécu jusqu’à la dernière lune de l’année passée. A cette époque les gens de Tui-tong la contraignirent à partir. La femme exaspérée d’être sans asile, prend son courage à deux mains et revient dans son ancienne demeure. Quelques parents la reçurent ; mais à la première lune, les mauvais sujets de l’endroit la saisirent et après l’avoir tournée en ridicule, la maltraitèrent cruellement. Elle ne quitta pourtant pas le village. Où pouvait-elle aller ? A la quatrième lune, son mari se hasarde à venir la voir. Elle allait mieux. Etant resté quelques jours sans être maltraité, il alla trouver les notables, les pria de s’intéresser à son sort et de lui faire rendre quelques-unes des terres qu’on lui avait volées en 1869. Pour toute réponse, les notables le firent garrotter, rouer de coups et le chassèrent à nouveau. »

     

    Cependant, en dépit de leur impudence, les mandarins et les notables n’étaient pas tranquilles : le P. Chausse ne pouvait-il pas écrire à Canton et dévoiler leur mauvaise foi ? Pour l’empêcher de poursuivre les anciennes affaires, ils résolurent de lui en créer une nouvelle. Toutes ces manœuvres en Chine se ressemblent. On était alors au mois de septembre ; les gens de Mo-kuk qu’on avait chargés de chercher querelle au village chrétien de Ha-kom, pratiquèrent des ouvertures dans les petites digues et firent ainsi écouler l’eau des rizières. . Les rizières à sec, c’était le riz séchant sur pied et la famine en perspective. Les gens de Ha-kom ne pouvaient se dispenser d’aller fermer les ouvertures. Aussitôt ceux de Mo-kuk se jettent sur eux, les poursuivent jusque dans leur village et se retirent non sans en avoir blessé grièvement deux ou trois. Les gens de Ha-kom vont se plaindre au P.Chausse et le P.Chausse au mandarin. Dans l’intervalle les gens de Mo-kuk s’étaient procuré un cadavre, celui d’un homme de 60 ans malade depuis de longs mois, qui s’était suicidé ou laissé tuer, ce qui n’est pas chose inouïe en Chine. Bien vite ils courent accuser les chrétiens du meurtre. L’accusation était absurde : cet homme étant gravement malade n’avait pu venir au village de Ha-Kom, et les gens de Ha-kom n’étant pas allés au village de Mo-kuk ne pouvaient l’y avoir assassiné. Mais qu’importait aux mandarins ; ils avaient leur affaire.

    Depuis 1870, plus de dix chrétiens avaient été tués ou étaient morts de leurs blessures, ils ne s’en étaient pas inquiétés. Quelques jours plus tard , au même village de Ha-kom, une femme sera éventrée sans que personne ne s’en émeuve. Mais qu’un chrétien ait porté la main sur un païen, c’est chose intolérable : avant tout jugement, les notables demandaient que les chrétiens fussent crucifiés. Le soir venu, les pierres commencèrent à tomber sur le toit de la chapelle et dans les cours. Le P.Chausse s’étant plaint, le lendemain on en jeta davantage et de plus grosses. On avait déjà fixé le jour où la chapelle serait détruite, quand pour épargner au Lui-chan de nouveaux désastres, le P.Chausse jugea qu’il valait mieux s’éloigner, du moins pour un temps.

     

    Je pourrais raconter en détail la suite de ce procès ; mais à quoi bon ? Qu’il suffise de dire que le vice-roi fit amener à Canton les chrétiens accusés. Il promettait de ne pas les juger avant 45 jours, afin de permettre au missionnaire de faire venir ses témoins, et le trentième jour, quand les témoins allaient arriver, le même vice-roi faisait, contre sa parole donnée et en grand secret, repartir pour Lui-chan les prétendus meurtriers qui furent jugés à huis clos et condamnés à l’exil. Le P.Jolly, dans une lettre adressée au consul, dit qu’il ne s’explique pas la manière d’agir du vice-roi. Si le P.Jolly ne se l’expliquait pas, les notables de Lui-chan le comprenaient très bien, car quelques semaines après, ils offraient au préfet 4.000 piastres à partager avec le vice-roi et une tablette avec cette inscription : « La religion a été domptée, et nos dieux sont respectés. »

     

    En 1875, quand cette affaire fut terminée, le P.Chausse qui s’apprêtait à retourner à Lui-chan, demandait que le chiffre des indemnités à accorder aux missionnaires et aux chrétiens fût préalablement fixé entre le consul et le vice-roi. Sur le refus du consul, il était parti, parce qu’après tout, disait-il, il n’était pas venu en Chine pour y trouver ses aises. Il était bien persuadé d’ailleurs qu’il allait à un échec plus grave encore que celui de 1873. Les choses se passèrent en effet comme il l’avait prévu. Les mandarins niaient avec audace qu’il y avait eu pillage. A les entendre, la chapelle de Lui-chan avait été frappée de la foudre, le 24 décembre 1868, et comme le P.Chausse protestait et maintenait ses dires, ils allèrent jusqu’à s’adresser par l’intermédiaire du vice-roi au consul de France, le priant de recommander au Père de ne plus dire des choses mensongères. Les boxeurs, populace ou mandarins, ne datent pas d’hier. Quelques semaines après son arrivée, le P.Chausse envoyait à Mgr Guillemin un rapport où il était dit que, le jour même de son arrivée à la ville de Lui-chan, deux païens se disputaient devant le mandarin à propos de champs volés jadis à un chrétien, et que le mandarin, pour trancher le procès, avait adjugé ces champs, vingt et quelques arpents, à une pagode voisine. Administrer les chrétiens, impossible d’y penser ; la présence du missionnaire au milieu d’eux susciterait aussitôt la persécution : on les laisse en repos, parce qu’on croit la religion morte à jamais. «  partout, ajoute-t-il en finissant, ruine et désolation… et voilà sept ans que nous demandons justice… »

     

    Un an après, en décembre 1876, pendant que le P.Chagot allait s’établir à la chapelle de Lui-chan, le P.Chausse recevait de Mgr Guillemin l’ordre de se rendre à Chiou-chan. Autant sa vie avait été agitée au Lui-chan, autant le futur préfet apostolique devait trouver le calme au milieu des vieux chrétiens de l’est. On l’y voit d’ailleurs toujours semblable à lui-même, catéchiste infatigable, suivant à la lettre les recommandations qu’il fera plus tard aux jeunes missionnaires, interrogeant, ou faisant interroger par son catéchiste, en sa présence, pour s’assurer que chaque point de la doctrine est bien compris. Encore aujourd’hui, les chrétiens de Chiou-chan reconnaissent n’avoir  eu une vraie intelligence de la doctrine catholique que depuis que le P.Chausse la leur a expliquée.

     

     

    Cependant Mgr Guillemin, épuisé par les labeurs et les soucis d’une longue et difficile administration, était retourné en France. Revenu à Canton dans le cours de l’année 1875, il en était reparti après y avoir séjourné trois ans à peine. Sa Grandeur comprit qu’il lui fallait un coadjuteur et fit en conséquence à Rome des démarches qui furent aussitôt agrées. L’année suivante, les missionnaires furent appelés à élire celui sui devait immédiatement et, selon toute apparence, définitivement prendre en main l’administration de la préfecture apostolique. Le P.Chausse était à bien des titres désigné aux suffrages de ses confrères. Il connaissait les trois dialectes de la province, était initié à toutes les ruses de la procédure chinoise, et avait été supérieur de la Mission dans l’intervalle sui s’écoula entre le départ du P.Jolly pour la France et le retour du P.Guillemin en 1875. Il fut élu et, en1880, nommé par le Souverain Pontife évêque titulaire de Capse et coadjuteur du préfet apostolique de Canton. Le 25 juillet 1881, il recevait la consécration épiscopale des mains de Mgr Foucard, préfet apostolique du Kouang-si et, durant de longues années, son confrère au Kouang-tong.

    Ce jour-là, missionnaires et chrétiens étaient heureux, et le nouvel évêque ne fut certainement pas sans  éprouver une vive satisfaction, en voyant l’accueil qui lui était fait.

    Nous savons que la carrière de Mgr Chausse, comme simple missionnaire, avait été traversée par beaucoup de difficultés. Nous allons voir que son épiscopat ne le fut pas moins.

     

     

     

    La situation indécise de la France au Tonkin,les agissements de la Chine qui, au vu et au su de tous,se préparait à soutenir les Annamites, avaient rendu, spécialement dans la province de Canton, les populations très hostiles à la France et par conséquent aux missionnaires. A cette époque, deux d’entre eux, l’un à l’extrémité nord de la province, l’autre aux environs de Canton, furent assaillis et faillirent être massacrés. Grâce à l’appui du consul de France, dont il avait toutes les sympathies, Monseigneur réussit à arranger ces deux affaires au mieux des intérêts de la Mission. Cependant l’orage approchait. La nomination de Cheung-chi-tung, l’homme de toute la Chine le plus hostile aux missionnaires et aux chrétiens, au poste de vice-roi de Canton, inaugura une ère de malaise et de persécution qui devait bientôt aboutir à un affreux désastre. La destruction de la flotte chinoise à Puk-chau en fut le signal .

    Le haineux vice-roi qui voulait reprendre le Tonkin aux Français, profita des évènements pour publier un édit infâme où il mettait à prix la tête de nos soldats et de nos officiers. C’était plus qu’il ne fallait pour soulever les lettrés et la province toute entière. En quelques semaines, les chrétientés furent saccagées et les missionnaires, à part quelques-uns, obligés de chercher refuge à Hong-Kong. L’évêque les y avait précédés. Un des premiers jours qui suivirent la publication de l’édit, la populace avait envahi la propriété de la Mission. Les mandarins, arrivés presque aussitôt pour empêcher les violences et le pillage, se déclarèrent impuissants à la repousser. D’un autre côté, le consul l’Angleterre qui, dans ces circonstances, s’était fait contre la France l‘humble serviteur du misérable vice-roi, répétait qu’il était impossible aux missionnaires de rester plus longtemps sans compromettre la sécurité des autres Européens fixés à Canton. Il fallut partir à la hâte.

     

    O tristes temps que ceux-là ! Cette année 1884-1885 parut longue aux missionnaires réunis, entassés plutôt, dans une maison prise à loyer. Ils étaient désolés d’avoir été contraints d’abandonner leurs chrétiens et redoutaient des épreuves plus dures encore. Avec quelle anxiété, quelles angoisses ne suivaient-ils pas les phases de cette guerre où la France, avec quelques milliers d’hommes, luttait contre ces bandes de Chinois guidés en secret par l’Allemagne et qui se renouvelaient sans cesse ! Quelle affreuse journée que celle où l’on apprit qu’un officier  français, ne croyant pas pouvoir tenir devant les troupes chinoises, avait abandonné Lang-son.

     

    La Chine profitant de cette occasion, qui lui permettait d’obtenir des conditions plus favorables, s’empressa de demander la paix. Si peu glorieuse que fût cette paix, si triste que dût être le retour, à peine les portes de la Chine furent-elles ouvertes que les missionnaires s’empressèrent de regagner leurs districts. Ils s’attendaient à bien des vexations de la part des païens enorgueillis, à bien des ennuis de la part des chrétiens pillés auxquels ils ne pourraient faire rendre ce qu’ils avaient perdu. La mesure pourtant devait encore dépasser leur attente.

    Ainsi quand le calme, un calme relatif fur rétabli, qu’ils se furent réinstallés et fait accepter, l’évêque ne put résister au besoin de les féliciter. On ne saurait lire sans émotion ces paroles vraiment épiscopales : « Vous étiez, dit-il, pour la plupart, retournés dans vos districts, pleins d’inquiétude sur l’avenir, en proie à de justes alarmes. Appuyés sur le secours d’En-haut, au milieu des murmures de vos chrétiens, des menaces d’une population haineuse et de l’abandon de nos autorités provinciales, vous avez surmonté tous les obstacles, reconquis vos positions, recommencé les travaux. C’est une victoire de patience et d’amour que, pour ma part, je trouve supérieure aux plus brillants faits d’armes. »

    Cette victoire de patience et d’amour, on peut dire que l’évêque l’avait remportée lui-même le premier, à Hong-Kong, où pendant toute une année,il eut à pourvoir à l’entretien de ses missionnaires et de plusieurs milliers de chrétiens.

     

     

    Cependant si graves qu’eussent été ses ennuis à Hong-Kong, son retour à Canton, en le mettant aux prises avec des difficultés en apparence insurmontables, devait lui causer des tourments plus longs et tout aussi douloureux. A la place de l’évêché incendié et détruit, des monceaux de briques étaient entassés pêle-mêle ; toute la propriété avait été envahie par des plantes et des arbustes qui lui donnaient l’aspect d’un lieu sauvage ; les jardins et les cours étaient occupés par les locataires des maisons que Monseigneur avait précédemment fait construire sur le terrain de la Mission. L’orphelinat resté debout n’avait échappé à l’incendie aue par une sorte de miracle.

     

    A peine réinstallé, il dut commencer la lutte. La première difficulté vint des locataires qui, refusant de payer tout loyer, entendaient continuer néanmoins à occuper nos maisons. « Nous avons eu, écrira plus tard Monseigneur, à faire évacuer nos habitations par les intrus qui s’en étaient emparés. Ce qui peut paraître extraordinaire, c’est que des satellites nous avaient aidés dans cette besogne. Nous avions gagné à notre cause un employé du prétoire qui, au nom du mandarin, quoique à son insu, nous prêta main forte. » Bien en avait pris à l’évêque d’agir promptement, car à peine les expulsions étaient terminées que Cheung-Chi-Tung qui peut-être avait eu vent de exécutions sommaires, s’empressait de venir à la rescousse. Il avait la prétention de s’approprier ou tout au moins de faire détruire les maisons appartenant à la Mission. Il ne réussit, fort heureusement, qu’à provoquer de la part de la cour de Pékin, un ordre à son adresse, lequel disait de laisser les missionnaires en paix.

     

    Quelque temps après, une marchande païenne s’étant introduite in dimanche, à l’heure de la messe, dans la chapelle réservée aux femmes, un catéchiste la repoussa un peu vivement. En un clin d’œil, les abords de la Mission furent envahis par des centaines de tapageurs hurlant, menaçant de tout briser, si on ne leur livrait le coupable. Par peur d’un plus grand mal et après avoir obtenu la promesse qu’il serait renvoyé sans retard, on dût permettre au mandarin d’emmener le malheureux catéchiste. On s’attendait à le voir revenir dans la soirée, mais on avait compté sans le vice-roi. Cheung-Chi-Tung averti, non seulement s’opposa à sa mise en liberté, mais encore le fit juger et condamner à porter la cangue pendant trois mois. Un jour même, les satellites, peut-être, il est vrai, à l’insu de leur maître, se donnèrent le plaisir de narguer les missionnaires en promenant à l’intérieur et tout autour de la propriété de la Mission, leur prisonnier portant autour du cou le collier infamant.

     

    Vers cette époque, le vice-roi s’était crée à lui-même une désagréable affaire. A propos d’une correction insignifiante infligée à un de ses soldats pris en flagrant délit de vol au consulat, il avait demandé réparation solennelle, et ne l’ayant pas obtenue, avait cessé toute relation avec le consul de France, M. de Bezaure. Il se flattait peut-être d’obtenir la disgrâce ou tout au moins le déplacement de l’agent français. S’étant bientôt aperçu qu’il n’avait réussi qu’à se rendre ridicule, il s’empressa de s’adresser à l’évêque afin d’arriver par son intermédiaire à une  réconciliation.

     

    Ce ne fut d’ailleurs qu’un moment d’accalmie. A l’orphelinat des petites filles, on recevait, depuis de longues années, les enfants dont les parents ne voulaient plus, en moyenne trois ou quatre par jour. Beaucoup de ces enfants mouraient ; leurs cadavres étaient portés au cimetière en dehors de la ville. Comme le transport de tant de petits cercueils déplaisait aux maîtres des boutiques situées sur le trajet, il y avait de loin en loin, entre eux et les porteurs, échange de quelques mots désagréables. Cheung- Chi-Tung ayant eu connaissance d’une de ces petites querelles sans portée aucune, affecta de lui donner une importance extrême. Il écrivit au consul pour se plaindre de ces rapts d’enfants continuels ; puis prenant occasion de ce fait, il s’attaquait aux missionnaires qui, disait-il, violaient les lois de l’empire. Entre le consulat et  la vice-royauté , il y eut pendant quelque temps échange de dépêches. Finalement, comme l’évêque ne voulait pas céder, et que d’un autre côté la population paraissait s’en désintéresser absolument, l’affaire tomba d’elle-même.

     

    En dépit de ces tracasseries en elles-mêmes sans importance, mais qui pouvaient, au milieu d’une ville telle que Canton, avoir les plus graves conséquences, l’évêque ne reste pas inactif. Un an après son retour, il avait déjà reconstruit l’évêché, puis il inaugurait la cathédrale qu’il avait au préalable aménagée et dont il avait orné les immenses fenêtres ogivales de magnifiques vitraux. Comment Mgr Chausse put-il faire face à tant de dépenses ? Comment parvint-il bientôt à élever une chapelle et plusieurs maisons à Sha-ming ? Ce n’est certes pas avec les fonds trouvés à la Mission, puisqu’à son arrivée, on en avait à peine assez pour achever la cathédrale. Ce n’est pas non plus avec l’allocation de l’œuvre de la Propagation de la Foi qui est absorbée par le viatique à donner aux missionnaires et l’entretien des Œuvres. C’est sans doute avec les offrandes venues de France, mais plus encore grâce à des prodiges d’ordre, d’économie et de bonne administration. A cet égard, Sa Grandeur avait déjà fait ses preuves à Shik-sheng et au Lui-chan.

    Cependant Cheung-Chi-Tung avait quitté Cancon pour devenir vice-roi du Fou-pe et Fou-nan. Monseigneur, qui l’avait vu partir sans l’ombre de déplaisir, pensa aussitôt à faire de nouvelles d&marches à l’effet d’obtenir une indemnité pour toutes les pertes subies par les Chrétiens et la Mission en 1884. Aussi bien, à la même époque, plusieurs missions avaient entamé ou allaient entamer des négociations qui allaient réussir. « Canton, disait, sa Grandeur, ayant souffert davantage à cause du voisinage du Tonkin et de la méchanceté de Cheung-Chi-Tung, avait droit tout autant et peut-être plus encore à l’appui du gouvernement. »

     

    Sur ces entrefaites, à l’heure même où il s’apprêtait à rédiger une requête pour la légation de Pékin, Monseigneur reçut par l’intermédiaire du ministre de France, M. Gérard, une lettree de M.Hanotaux, lui demandant d’envoyer un ou plusieurs de ses missionnaires s’établir à Haïnan. L’occasion de présenter sa requête ne pouvait être plus favorable. Sa Grandeur répondit immédiatement qu’elle était aux ordres de M. le Ministre, mais que des missionnaires français n’avaient quelque chance d’être accueillis par les chrétiens de Haïnan qu’autant qu’ils se présenteraient avec une indemnité pour les pertes subies par eux en 1884, qu’en conséquence il priait Son Excellence de vouloir bien faire les démarches nécessaires à l’effet d’obtenir cette indemnité déjà réclamée par lui en 1885.

     

    M.Gérard ne pouvait se dispenser d’accepter une demande conçue en ces termes. « Je suis convaincu, écrivait-il, à M.Flayelle, du bien fondé des réclamations  de la mission de Canton. Je suis décidé à reprendre cette négociation sur les bases qui ont abouti pour le règlement des affaires su Kouang-si, du Kouy-tchéou et du Thibet. » Mais quelques mois après, M.Gérard ayant été rappelé, le ministre intérimaire refusa de reprendre les négociations comme son prédécesseur s’y était engagé.

     

     

    En 1895, au milieu de toutes ces difficultés, Monseigneur put enfin réaliser un de ses plus chers désirs, celui d’avoir son séminaire à Canton et de pouvoir ainsi veiller de plus près à la formation de son clergé indigène.

     

    Quoiqu’il se plût à reconnaître les services signalés que la Mission avait reçus dans le passé du collège de Pinang, à cause de la complète liberté dont nous jouissions depuis longtemps à Canton, il crut qu’il était préférable d’y conserver désormais ses jeunes élèves. Une offrande magnifique lui permit de faire face aux frais considérables que nécessite un établissement de ce genre. Pour assurer aux élèves, que cette vie d’étude fatigue vite, un air plus pur, il avait d’abord été question de bâtir le séminaire hors de la ville, en pleine campagne. Mais Monseigneur ne pouvait se faire à l’idée de n’avoir pas, près de lui , les jeunes gens dont la formation est pour toute mission une question de si grande importance. Dire l’intérêt qu’il leur portait, la place qu’ils occupaient dans sa pensée est chose superflue. Il suffisait, pour en avoir une idée, d’être témoin de l’accueil qu’il leur faisait, lorsqu’aux jours de grandes fêtes ou à certains anniversaires, ils allaient tous ensemble le saluer à l’évêché. Quoique dans les derniers temps, à cause de ses occupations, il ne fît plus au séminaire que de rares apparitions, il connaissait tous les élèves, il avait la prétention de les connaître aussi bien que qui que ce soit : un regard à la cathédrale, dans les cours et pendant les récréations, quelques renseignements recueillis comme par hasard lui suffisaient.

     

    Pendant que le séminaire sort de terre, l’âme si apostolique de Mgr Chausse éprouve une autre joie, celle de voir le nombre de conversions augmenter notablement. Bientôt on verra à Canton des missionnaires baptisant, en un an, chacun près de trois cents adultes et le chiffre total des baptêmes s’élevant à plus de trois mille. « Ecoutez ! écrit Monseigneur, ce n’est plus le cliquetis des armes, c’est le souffle de Dieu qui passe. Ce sont les pas d’un peuple qui se précipite vers nos chapelles pour y entendre la bonne nouvelle. Ce sont les fots des catéchumènes qui inondent nos résidences et demandent à se faire chrétiens. O jours mille fois bénis !... «

     

    D’année en année , la foi progresse et pénètre dans les contrées où elle était auparavant inconnue. Quand il venait jadis du Lui-chan ou duShik-sheng à Canton, le P.Chausse avait à traverser un pays d’une étendue de cent lieues qui ne comptait pas un seul chrétien. Nommé évêque, un de ses premiers actes avait été d’y faire prêcher l’Evangile. A force d’envoyer des catéchistes, il était parvenu à fonder une chrétienté, celle de Tin-pak qui se reliait à celles qu’il avait crées autrefois près du marché de Po-hü. Maintenant, grâce à sa tenacité, toute la région voisine de la côte s’ouvre . O^les anciens missionnaires ne faisaient que passer, il y a maintenant cinq missionnaires à demeure.

     

    A Canton même, les choses ont bien changé depuis dix ans. « Sans avoir, écrit Sa Grandeur, un crédit de premier ordre auprès des officiers civils et militaires, à force de persévérance, nous obtenons toujours un semblant de justice qui suffit à nous donner un certain prestige aux yeux du public. » Et ailleurs : «  A Canton, dans ce grand bazar cosmopolite, notre résidence est beaucoup plus fréquentée qu’autrefois . Nous recevons la visite de grands personnages qui nous manifestent quelques velléités de devenir chrétiens . Ces bons Chinois bien repus, tout éclatants de soieries, n’entreront peut-être pas dans le chemin du paradis. Mais par leurs relations bienveillantes ils aident à détruire les préjugés et établissent un courant favorable à notre sainte religion… Ce concours montre que nous ne sommes plus dédaignés et que la vérité prend l’ascendant même parmi les lettrés. «  Jamais la religion n’avait été plus florissante. Le vice-roi T’am , peu sympathique aux chrétiens, voulut arrêter le mouvement. Il commença par prendre vis-à-vis de la Mission une attitude hostile, et ne répondit que par des refus aux demandes les plus justes. Ensuite il dénonça l’évêque à Pékin, demandant qu’il fût éloigné, parce qu’il traitait , disait-il, trop d’affaires. La réponse était facile ; celle de Monseigneur ne se fit pas attendre. « Le vice-roi, dit-il, qui n’ose se plaindre que je prenne trop de monde sous ma houlette, m’accuse de traiter trop d’affaires et pour preuve dit qu’il y en a  en ce moment quantité de pendantes. A qui faut-il s’en prendre, si ce n’est à lui ? S’il avait arrangé chaque affaire à mesure qu’elle se produisait, il y en aurait aujourd’hui moins à examiner. » Le vice-roi garda le silence.

     

     

    Les plus heureux jours ont leur lendemain. Après le triomphe, ce fut une fois de plus encore l’épreuve, une des plus rudes épreuves, le massacre du P.Chanès, excellent confrère qui avait conquis l’estime et l’affection de tous et qu’on croyait appelé à rendre à la Mission les plus signalés services. Son zèle, son dévouement pour les chrétiens persécutés, la haine et l’acharnement des païens, la faiblesse du mandarin devaient presque infailliblement aboutir à un tel malheur. Le P.Chanès l’avait prévu et en avait pris son parti. Aussi  l’approche du péril ne l’a pas troublé. A l’heure même où il allait être frappé, il s’oubliait pour préparer au martyre les chrétiens et les catéchumènes qui l’entouraient. IL esr de ceux à qui on peut porter envie.

     

    Sur ces entrefaits, le vice-roi qui avait demandé l’éloignement de Monseigneur, fut remplacé par un ancien vice-roi du Petchi-li, le fameux Li-Hung-Tchang. Les païens que s’attendaient à trouver en lui un protecteur déterminé de la religion chrétienne et des étrangers, ne le voyaient pas venir de bon œil. Il les eut bientôt rassurés. Dès l’abord, il s’entoure des mandarins les plus hostiles à la religion, de ceux qui dans le passé se sont signalés par leurs vexations et leurs dénis de justice vis-à-vis des chrétiens. A toutes les demandes non seulement il oppose un refus, mais encore il aggrave la peine de ceux auxquels on s’intéresse. Monseigneur en était venu à se demander s’il n’était pas initié au complot qui devait éclater quelques mois plus tard dans le nord, et s’il n’avait pas été envoyé dans le sud pour y provoquer et organiser un soulèvement analogue . «  Il connaissait très bien, écrit-il en juillet 1900, les trames du complot de Pékin, et avait l’intention de nous en servir un morceau. » Ce qui lui donna lieu de le penser, ce fut la proposition adressée au consul, de faire de concert avec lui le relevé de toutes les chapelles de la province et de leur mobilier avec indication du prix de chaque chose. Grâce à ce catalogue, disait-il, les notables, avant de lancer la populace sur les chapelles, auraient connu le chiffre de l’indemnité à payer ? «  La proposition de Son Excellence, riposte Monseigneur, avec sa verve habituelle, relativement à nos chapelles et à leur mobilier, me fait rêver à Rabier et à Brisson. »

    Li-Hung-Tchang reparti pour Pékin en juillet 1900, et la mesure ne fut pas appliquée.

     

    Cependant Monseigneur s’affaiblissait visiblement. Depuis dix ans, il souffrait d’un mal qui lui rendait impossible la visite des différents districts de la Mission. Il écrivait en juillet 1899 : « J’ai une pierrite depuis dix ans. Il y a dix ans, le médecin ne me donnait plus sue dix années de vie. J’ai, ajoutait-il, couru bien des régions, attrapé des averses, fatigué mes jambes de toute manière, sué à tous les soleils. J’ai supporté la fièvre tierce, la fièvre typhoïde, la fièvre des bois pendant des années. »

     

    Les événements qui allaient se succéder devaient lui porter le dernier coup. Au commencement de septembre, ses lettres témoignent d’un état d’inquiétude extrême. La fuite de tous les ministres protestants réfugiés à Hong-Kong lui donne à penser qu’on peut s’attendre à bien des malheurs. La présence des Sœurs françaises à l’orphelinat des petites filles est aussi pour lui une cause de continuelle sollicitude. « Nos sœurs, écrit-il, se sont montrées intrépides. Vous dire toutes les angoisses que cette maison de la Sainte-Enfance soulève au fond de mon cœur est inutile . Quelle épouvantable chose, si la populace allait se jeter sue ces saintes filles et sur ces cent et quelques orphelines ! »

     

    Parmi ceux qui voyaient tous les jours sa Grandeur, personne qui ne se rendit compte du changement rapide et profond qui s’opérait en lui.

     

    Vers la fin de septembre, il eut une première attaque de paralysie. Remis presque aussitôt, il pense pouvoir, en se traitant lui-même, prévenir de nouvelles attaques ; il ne réussit qu’à aggraver son mal. Dans l’espace se quelques jours, les crises se renouvellent sans qu’il consente à s’avouer vaincu. Il peut à peine se tenir debout, il essaie quand même d’aller et venir, tombant pour ainsi dire à chaque pas et se faisant sur le corps à chacune de ses chutes d’énormes meurtrissures. Il ne renonce à la lutte et ne consent à aller au sanatorium de Hong-Kong que le 5 octobre . Le 12, après avoir reçu les derniers sacrements, il rendait le dernier soupir, et paraissair devant Dieu. Il avait vécu 62 ans dont 38 passées en Mission, 19 comme simple missionnaire et 19 comme préfet apostolique.

     

     

     

    Il nous reste maintenant à montrer quel homme fut Mgr Chausse. Saint Paul parlant de l’épiscopat, a dit que l’évêque entre autres qualités doit être irrépréhensible, capable d’instruire, mortifié, désintéressé et dévoué à l’église. Tel est l’idéal : quelques mots rapides permettront de juger jusqu’à quel point Monseigneur l’a reproduit.

     

    Irrépréhensible. – Que dans toutes ses conversations, ses démarches, sa manière d’être , qu’en toute circonstance et durant toute sa vie apostolique, il ait donné l’exemple de la plus irréprochable réserve, c’est un premier témoignage que personne ne saurait lui refuser.

     

    Capable d’instruire. – A Lui-Chan, à Shik-sheng, à Wai-chau, les catéchumènes qu’il a instruits, se reconnaissent entre tous les autres. Ils ne sont pas assurément confirmés en grâce, mais on dirait vraiment qu’ils sont confirmés dans la foi. Les objections des païens et des lettrés ne les ont jamais déconcertés ; à toutes ils ont une réponse sans réplique.

    Avec lui pas de belles phrases ni de longs compliments. A tous il donne la bonne parole, celle qu’il juge plus utile, sous une forme sévère ou plaisante, brusque ou aimable . Il donne à ses missionnaires, tantôt en particulier, tantôt en public. Aux chrétiens persécutés il dit – ce à quoi peut-être ils ne s’attendaient guère – que la tribulation est le chemin du ciel, que Notre-Seigneur l’a suivi le premier. Il parle avec la même liberté à certains catholiques, qui en quittant la France paraissent croire qu’ils sont autorisés à ne plus penser à Dieu. Il lui importe peu d’ailleurs de déplaire aux hommes, pourvu qu’il soit agréable au divin Maître.

    Quel missionnaire eut jamais de la vie apostolique une expérience aussi consommée ? Avec les conseils qu’il a donné de vive voix ou par lettres on ferait un volume. Ce que le missionnaire peut demander , ce qu’il doit exiger de ses chrétiens, le moyen d’instruire les catéchumènes vite et à peu de frais, les écueils à éviter pour les jeunes confrères : il n’est aucune question qu’il n’ait abordée et à laquelle il n’ait donné la solution la plus convenable.

     

     

    Mortifié. – Il l’a été de bien des manières. D’abord pour la nourriture. Du jour où il est deveu évêque, il vit, il est vrai, en commun et mange, selon le précepte de Notre-Seigneur, ce qui est servi. Mais au Lui-chan, il ne dépensait pour sa table, en dehors du riz, que vingt centimes par jour. Si plus tard il augmente le chiffre de ses dépenses, c’est toujours en demeurant au-dessous de celui pourtant bien modeste des autres missionnaires. Pour le vêtement il a toujours été d’une simplicité qui paraissait excessive à plusieurs. Les missionnaires, avec leur maigre viatique, ne peuvent évidemment porter que des vêtements d’étoffe commune. Sa Grandeur a cependant toujours été vêtue plus pauvrement qu’aucun d’eux. Si l’on mettait aux enchères ce qu’elle a laissé, il n’y aurait certainement pas de quoi couvrir les frais de la vente.

    De sa santé Monseigneur ne s’occupait en aucune façon. Quoique depuis 1889 il fût pris périodiquement de très vives douleurs, jamais on ne l’a entendu se plaindre. En dépit de ses souffrances, il assistait aux repas et se dominait assez pour n’en rien laisser paraître. J’ai déjà dit l’énergie surhumaine dont il avait fait preuve dans sa dernière maladie.

     

     

    Désintéressé. – Veillant de près aux intérêts de la Mission, il était pour tout ce qui lui appartenait d’un désintéressement poussé à l’excès. Pendant toute la durée de son épiscopat, il n’a jamais touché le viatique auquel il avait droit ; il ne demandait à la Mission que le vivre . Tout ce qu’il recevait de France ou des chrétiens, soit comme honoraires de messe, soit à un autre titre, ne demeurait pas longtemps entre ses mains. Son coffre-fort était chez lui, comme coffre-fort, un meuble absolument inutile. On n’y  trouvé après sa mort qu’une trentaine de petites pièces demeurées là, sans doute, parce qu’il ne se souvenait plus les y avoir mises.

     

     

    Dévoué à l’Eglise. – Le zèle pour la gloire de Dieu et le progrès de l’Evangile domine en lui tout autre sentiment. Evêque, il s’occupe directement de l’évangélisation. Il a ses catéchistes qu’il envoie à ses frais dans les régions les plus abandonnées. Le moindre indice d’un mouvement de conversion dans un pays quelconque le fait tressaillir. Lui qui, en toute autre circonstance, voit venir son Chinois d’une lieue et le perce à jour, avant même qu’il ait desserré les lèvres, s’est laissé prendre quelquefois aux belles descriptions de catéchistes qui avaient intérêt à gagner sa confiance.

    Pour entamer cette masse de plus de trente millions de païens, Sa Grandeur avait conscience que les efforts de soixante missionnaires étaient peu de choses. Aussi comptait-il sur la prière ; volontiers, il eût établi le Carmel à côté de la Mission. Si, en 1890, il fait venir les Sœurs missionnaires de Marie-Immaculée, c’est pour donner à l’orphelinat de jeunes filles une direction plus ferme. C’est aussi, et plus encore peut-être, parce qu’il comptait qu’elles prieraient pour la Mission et pour attirer les bénédictions de Dieu , elles lui feraient l’abandon du mérite de leurs pénitences et de leurs sacrifices. Est-il permis, après cela, de douter qu’il ne priât lui-même sans cesse ? Durant ses exercices de piété, qu’il faisait très régulièrement ; à la sainte messe qu’il disait avec tant de dévotion que ses anciens chrétiens affirmaient n’avoir jamais vu  missionnaire la célébrer comme lui, la pensée de ces immenses multitudes auxquelles il avait mission d’annoncer l’Evangile ne le quittait pas. Elle ne le quittait pas davantage à ces heures où, broyé par la douleur, il refusait toute assistance, comme s’il avait craint de perdre la moindre parcelle du mérite qu’il pouvait acquérir devant Dieu.

    Voilà ce que fut Mgr Chausse. C’est par la sainteté de sa vie qu’il a mérité de voir, durant les dix-neuf années de son épiscopat, 25.000 adultes régénérés dans les eaux du baptême et plus de 200.000 petits enfants ondoyés à l’heure de la mort. C’est par toutes ses vertus qu’il a mérité, nous en avons la confiance, la récompense que Dieu donne à ses fidèles serviteurs.

     

    D.Fleureau

    • Numéro : 812
    • Pays : Chine
    • Année : None