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François CHASSEUR (1852-1925)

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    M. CHASSEUR (François), né à Ayas (Aoste, Province de Turin, Italie), le 20 jan­vier 1852. Entré laïque au Séminaire des Missions-Étrangères le 31 janvier 1873. Prêtre le 10 octobre 1875. Parti pour le Kouitcheou le 16 décembre 1875. Mort à Kouiyang le 5 mai 1925.

    Né au diocèse d’Aoste qui à cette époque gardait l’usage et l’amour de la langue française, notre confrère, l’enfant de l’Italie, comme nous aimions à l’appeler, appartenait à une excellente famille religieuse ; l’un de ses neveux est actuellement prêtre et chanoine du diocèse. Après une première formation au pays natal, le jeune homme fut envoyé continuer ses études à Milan en prenant pension et logement à l’hôtel. A un âge où ce caractère exubérant aurait eu besoin d’une forte discipline, cette grande liberté était dangereuse ; mais sa profonde piété, tout en ne le préservant pas de plus d’une fredaine, le sauva de plus grands excès.

    En décembre 1872, notre confrère apportait au Séminaire des Mis­sions-Étrangères sa  joyeuse humeur, son caractère un peu espiègle qui fit souvent la joie de ses condisciples, mais aussi son bon esprit, son ardeur au travail et sa piété exemplaire, appréciés de ses directeurs.

    Ordonné prêtre le 10 octobre 1875, M. Chasseur arrivait, au Kouitcheou en avril de l’année suivante. Deux missionnaires d’une belle intelligence l’y avaient précédé depuis un mois. M Aubry, docteur en théologie, ancien directeur de grand Séminaire, et M. Alphonse Schotter, saint et infatigable missionnaire, l’apôtre des « Miros ». Moins brillant que le premier, moins tenace que le second, notre confrère ne leur fut inférieur ni en zèle ni en ardeur apostolique.

    Après quelques mois d’étude de la langue chinoise à Kouiyang ou aux environs, M. Chasseur fut confié à M. Bouchard, le grand convertisseur du nord de la Mission ; il était à bonne école, et le vieux missionnaire qui avait écrit à Sa Grandeur, « ce n’est point un seul chasseur qu’il me faudrait, mais une compagnie de chasseurs », s’aperçut vite qu’on l’avait admirablement servi. Le nouveau venu dépassa bientôt le maître, sinon en savoir-faire, du moins en entrain, en zèle à prêcher la doctrine, en ardeur à défendre ses chrétiens et à attirer les païens ; aussi le vieux se confina-t-il dans une petite partie du district, laissant au plus jeune le soin de visiter le reste.

    Ce reste comprenait les cinq ou six districts actuels : Outchouan, Selan, Longtouen, Yukin, Chetsien. Le missionnaire s’en donne à cœur joie, se contentant de la nourriture la plus répugnante pour un palais européen et pour laquelle il n’éprouva jamais, je crois, aucun dégoût. Comme résidences, il n’a que quelques bicoques inhabitables et ne sent pas le besoin de les rendre plus confortables, logeant toute l’année chez les néophytes où se fait la visite des chrétiens.

    C’était trop de travail pour un seul homme. Après deux ans de cette vie, on lui donne un aide. Après formation, il l’installe chez les vieux chrétiens de Outchouan, dans une maison qu’il vient d’acheter, et il continue ses courses apostoliques. En 1882, un nouvel aide vient le décharger d’une partie de sa besogne, mais c’est plutôt un successeur qu’on lui envoie car, pour l’empêcher d’abuser de ses forces, à la fin de cette année, l’autorité le rappelle à Kouiyang.

    C’est là que pendant quarante-trois ans s’exercera son ministère. Placé à la tête du petit Séminaire, il n’y reste que deux ans. Bon professeur, meilleur directeur de conscience, celui qui n’avait pas subi la discipline du collège, n’en sent pas assez le besoin pour les autres. En 1884, Mgr Lions qui fait l’intérim de la paroisse Saint-Louis du Lantang est heureux de lui céder la place.

    La paroisse comprend cinq à six cents baptisés, deux nombreux orphelinats et cinq à six succursales en campagne, à dix ou quinze kilomètres de la ville. Sa vie de curé commence, esquissons-la.

    Levé de très bonne heure, jamais il n’abrège sa méditation soigneusement préparée la veille. Dans la soirée, il reprendra  son livre ; il appelle cela retoucher le troisième point. A la sacristie, il est lent à préparer son calice, à mettre ses bottes et à s’habiller et il distribue avec trop de prodigalité semonces et gronderies à son servant et à ses sacristains. La messe est souvent suivie de quelques exhortations adressées aux chrétiens. Après l’action de grâce, il y a presque tous les jours quelques confessions à entendre, et bientôt on entend sa forte voix résonner dans l’établissement. Une petite baguette à la main, le Père fait sa tournée ; les délinquants sont nombreux ; un coup de baguette aux uns, une réprimande aux autres remettent un peu d’ordre dans la communauté. Les catéchismes s’échelonnent le long de la journée, tou­jours à heure fixe, jamais moins de deux, souvent trois et quatre quand il y a des confessions et des premières communions à préparer. A la Cathédrale, il y aura chaque jour cinq catéchismes pendant dix mois de l’année.

    Ces prédications et catéchismes de M. Chasseur resteront longtemps légendaires dans la Mission. Il connaît son petit monde, sait choisir parmi ses orphelins ou les enfants des chrétiens des recrues pour le Séminaire et pendant quarante ans, il sera le meilleur recruteur de notre clergé. En ce moment, neuf ou dix de nos prêtres lui doivent leur vocation. Je n’ai pas sous les yeux la liste des enfants qu’il a envoyés au Séminaire ; ils doivent atteindre sinon dépasser la cinquantaine.

    Bien avant les décisions de Rome, notre confrère rompt avec les principes plus ou moins jansénistes dont sont encore imbues nos Missions, en poussant à la communion fréquente et quotidienne. On s’est souvent un peu moqué de ceux qu’on appelait « ses chanoines », à la piété sérieuse, quelquefois excentrique, s’approchant chaque matin de la sainte Table.

    Les œuvres de dévotion sont en honneur dans sa chrétienté : Mois de saint Joseph, de Marie, du Sacré Cœur, du Rosaire, pendant lesquels il prêche chaque matin ; il propage aussi la dévotion aux Ames du Purgatoire. Les jours d’indulgences plénières toties quoties, l’église ne désemplit pas et à la fin de la journée, les visites du Curé et de ses ­ouailles se comptent par dizaines.

    Ce n’est là qu’une partie du travail du missionnaire : Les confrères connaissent sa complaisance et s’adressent souvent à lui, qu’il s’agisse d’une monture à se procurer, de pilules pour les pharmacies, d’un pharmacien, d’un catéchiste, d’un maître d’école, d’un servant. Tantôt nos Séminaristes vont faire leur rentrée et ont besoin d’un prédicateur de retraite, tantôt nos évêques font une tournée de confirmation et l’emmènent pour prêcher et catéchiser. Une ou deux fois ils l’invitent à les remplacer pour leurs visites et l’ardent apôtre promène dans les districts, avec sa bonne humeur, son zèle communicatif pour le salut des âmes.

     

    M. Chasseur est depuis quatorze ans au Lantang ; un missionnaire malade doit être rapatrié, on le lui confie. Pendant ces dix-huit mois de congé, notre confrère revoit le Séminaire, sa famille, passe quelques mois à Rome et obtient une audience de Léon XIII. Au retour, il visite les Cochinchine et les Tonkin et nous revient rajeuni et animé ­d’un nouveau zèle. Il trouve sa place prise au Lantang. On lui confie le grand Séminaire et la petite paroisse de Saint-Etienne hors les murs ; il n’y reste que deux ans, car si le travail et la piété ne laissent rien à désirer, la discipline trouva encore en lui un censeur trop indulgent et en 1902 il devient pour vingt-trois ans curé de la Cathédrale, qui compte 1.500 baptisés et de nombreuses écoles. Pour se distraire, il visitera en plus deux ou trois succursales à quinze ou vingt kilomètres de la ville.

    Le travail du ministère y est beaucoup plus considérable qu’au Lantang, mais prenant pension à l’évêché, il est débarrassé d’une partie du côté matériel pour lequel il est peu doué.

    Si tous nous admirons son grand zèle, nous plaisantons volontiers sur le beau désordre de son établissement. Entrant pour la première fois chez lui, on est tout étonné de voir les objets les plus hétéroclites accrochés aux solives, éparpillés sur les chaises, les meubles, la cheminée, le bureau ; et ils y resteront des années, car si le maître du logis à peu d’ordre, il ne permet à personne d’en avoir pour lui. Les vérandas sont envahies ; les élèves, sérieusement pieux cependant, sont bruyants, dissipés et manquent de tenue, mais ils ne connaissent pas le respect humain : A notre passage dans les rues autour de la cathédrale, on les entend nous appeler à haute voix. — « C’est un élève du P. Chasseur, » se dit-on entre nous. La surveillance cependant ne fait pas défaut ; très souvent le curé glisse silencieusement plutôt qu’il ne marche le long des vérandas et dans les cours, la nuit, toujours sans lumière, mais une badine à la main qu’on appelle sa lanterne.

     

    Trois fois pendant sa longue carrière, la maladie vint arrêter notre confrère. En 1900, la malaria contractée à son passage en Cochinchine, faillit nous l’enlever. En 1909, une faiblesse générale lui rendit tout travail impossible ; on dut lui ordonner un repos absolu avec changement d’air, il fut plusieurs mois à se remettre. Enfin, en janvier 1922, surchargé de travail à cause des examens des écoles, des baptêmes d’adultes et des premières communions à préparer il voulut, malgré sa fatigue, aller jusqu’au bout et n’acheva son travail que pour s’aliter ; on dut le préparer à la mort. La convalescence fut très longue et sa voix, sa forte voix eut beaucoup de peine à retrouver son timbre vigoureux.

    Cette année le dimanche 3 mai, à la clôture de la retraite annuelle, nous fêtâmes joyeusement ses cinquante ans de sacerdoce. Le jubilaire, de sa voix des grandes fêtes chanta sans fatigue la messe et les vêpres. Pendant les agapes, aux applaudissements de tous, Monseigneur le nomma Provicaire honoraire de la Mission. Sans présomption, nous pouvions lui donner rendez-vous pour ses noces de diamant. Deux jours après, la réponse du bon Dieu nous arrivait, douloureuse et foudroyante.

    Le mardi matin, partis joyeusement en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse chanter la messe et mettre nos résolutions de retraite sous la protection de la Sainte Vierge, nous étions arrivés à moitié chemin quand la monture de notre confrère fit un écart ; le cavalier tomba sur la tête et resta sans mouvement et sans connaissance. Nous nous hâtâmes de l’étendre sur l’herbe, et pendant qu’un cavalier volait chercher les Saintes Huiles, nous fîmes tous nos efforts pour le rappeler à la vie. C’est là, sur l’herbe, que notre doyen reçut l’Extrême-Onction et l’indulgence in articulo mortis et alla achever au Ciel son pèlerinage à Marie.

    Là-haut, à Liesse, pendant que l’officiant prévenu à temps offrait le Saint Sacrifice pour l’âme du défunt, la moitié d’entre nous reprenaient tristement le chemin de la cathédrale. La nouvelle commençait déjà à se répandre et bientôt, chrétiens et chrétiennes de tout Kouiyang affluèrent à l’église. Durant trois jours et trois nuits, les prières ne cessèrent point ; plusieurs païens influents offrirent des couronnes et des messes. Le vendredi matin, un millier de chrétiens, un cierge à la main, séminaristes et prêtres en surplis accompagnèrent le défunt à sa dernière demeure, pendant que les chrétiennes échelonnées des deux côtés de la rue lui disaient un dernier adieu.

    M. Chasseur François repose maintenant dans notre cimetière catholique, tout près de Mgr Faurie, nous laissant à tous l’exemple de son grand zèle et de son inaltérable gaîté.

     

     

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    • Numéro : 1279
    • Pays : Chine
    • Année : None