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Joseph Marie Etienne CHARGEBOEUF (1867-1920)

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    M. CHARGEBŒUF (Joseph-Marie-Etienne), né à Andelat (Saint-Flour, Cantal), le 6 septembre 1867. Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 21 septembre 1887. Prêtre le 28 septembre 1890. Parti pour la Corée le 26 novembre 1890. Directeur du Séminaire le 31 décembre 1900. A Taikou en 1912. Mort à Taikou le 22 avril 1920.

    M. Etienne Chargebœuf naquit le 6 septembre 1867, à Andelat, diocèse de Saint-Flour. Il remporta, dans ses études, des succès exception­nels et donna des exemples d’une rare vertu. Personne ne s’étonna de le voir se diriger vers la rue du Bac, mais plusieurs regrettèrent pour le diocèse, la perte de ce sujet d’élite.

    Ordonné prêtre à l’automne de 1890 par Mgr Mutel, qui venait d’être sacré évêque de Milo, il suivit le nouveau Vicaire Apostolique de Corée, d’abord à Rome où il eut la satisfaction de se prosterner aux pieds de S. S. le Pape Léon XIII, puis à Séoul.

    De 1891 à 1894, il exerça le ministère, d’abord à Nountari, puis à Ouensan : ce qui, avec l’étude de la langue, lui prit tous ses instants. Les soucis matériels n’eurent jamais une grande place dans ses préoccupations. Heureusement que dans la suite, la Providence le plaça dans des situations où d’autres s’en occupèrent pour lui. Les chrétiens de Ouensan parlent encore de la mortification de ce Père auquel une marmite de haricots, préparés en une seule fois, suffisait pour toute une semaine. Et si cet ascète n’avait essayé, pendant quelques semaines, d’élever deux petits tigres — réfractaires, on s’en doute, au régime végétarien — le boucher n’aurait probablement jamais eu la clientèle de la Mission.

    En 1894, Mgr Mutel le fit venir à Séoul pour compléter les enquêtes sur nos Martyrs. Puis, l’année suivante, M. Chargebœuf  enseigna la philosophie au Séminaire. En 1896, il fut nommé second Provicaire ; et, après avoir rempli pendant un an les fonctions d’aumônier des Sœurs et de l’Orphelinat, il devint en 1897, supérieur du Séminaire de Ryongsan.

     

    En 1900, il fut rappelé comme directeur au Séminaire de Paris. Il fut un professeur remarquable ; les nombreux élèves qui, à Paris et en Corée, passèrent par ses mains, gardent un souvenir admiratif et reconnaissant de ce maître qui savait mettre son enseignement à la portée de tous.

    Que dire du directeur de conscience ? Ceux qui se sont adressés à lui, se rappelleront toujours cette direction droite, solide, éminemment pratique ; elle concordait parfaitement avec l’idéal du missionnaire, que M. Chargebœuf représentait au mieux, jusque dans son extérieur. Il resta 12 ans au Séminaire de Paris.

    Malheureusement une affection de la gorge lui interdit le professorat. Il fut alors chargé de la Procure des Commissions, charge dont il s’acquitta avec ­un dévouement sans bornes, suppléant par un labeur des plus réguliers, à ce qui pouvait lui manquer par ailleurs.

     

    Procureur par obéissance, il le serait resté, si la division de la Corée n’était venue réveiller sa nostalgie des Missions. Au commencement de l’été 1913 le Transsibérien le ramenait en Extrême-Orient.

    Il avait rêvé de l’île de Quelpaert ; on lui confia les îles rattachées à Mokpo. Il se dévoua dans ce ministère particulièrement dur, avec le confort et l’insouciance de la fatigue qui lui étaient ordinaires. Ne pouvant multiplier à son gré les voyages en barque dans les îles, il donna au poste même de Mokpo le meilleur de son temps. Il y construisit une église trop vaste, sans doute, pour les besoins du moment, mais il espérait tant dans l’avenir ! Dieu seul sait les prières  et les pénitences qu’il fit à Mokpo pour que la grande croix érigée par  ses soins sur la colline, régnât sur les cœurs comme elle dominait la ville et le port. Ascensionniste intrépide, il montait parfois jusqu’au sommet du pic escarpé qui s’élève au-dessus de la ville, et, tourné vers la haute mer et les îles, il chantait les lamentations de Jérémie sur ces immenses étendues qui n’entendaient pas encore sa voix.

     

    M. Chargebœuf était tout entier à l’évangélisation de son district lorsque Mgr Demange qui venait d’inaugurer le Séminaire de Taikou le nomma supérieur de cet établissement, en septembre 1914. Il conserva cette charge jusqu’à sa mort.

    Il montra à Taikou les aptitudes de professeur et de directeur spirituel qui l’avaient distingué à Ryonsan et à Paris. Ici, comme là-bas, il avait conquis l’estime et l’affection des séminaristes par son austère vertu, sa large science, sa grande bonté. Aussi, tous désiraient-ils le voir longtemps à la tête de cette œuvre essentielle et tout permettait de l’espérer. La fatigue ne semblait pas avoir de prise sur cette robuste constitution, et pourtant il ne se ménageait pas. A ses occupations absorbantes, il joignait la composition d’ouvrages appréciés aussi bien en France qu’en Extrême-Orient.

    A Paris, il avait publié la Bible méditée d’après les Saints Pères, en 4 volumes, où domine sa préoccupation de « faire de la Sainte Ecriture, l’aliment substantiel des âmes religieuses ». Avec une méthode rigoureuse, au service d’une vaste érudition, il condensait une abondance extraordinaire de matériaux et nous révélait un trésor fort peu exploité, à cette époque où « les études scripturaires avaient pris un caractère purement apologétique, où on négligeait la Bible elle-même pour ses alentours, le dedans pour le dehors ». Pour ce travail conçu dans un grand esprit de piété, il eut la consolation de recevoir les lettres les plus élogieuses, celles en particulier du Cardinal Richard et du Pape Pie X lui-même : « ob utile et praeclarum opus confectum gratulantes »  lui écrivait le pieux Pontife, en 1907.

    Revenu en Corée, il songea à faire bénéficier ses élèves et, avec eux, tout le clergé indigène de nos Missions, de ses travaux antérieurs, en les complétant et en les adaptant : en 1917, il publiait à notre imprimerie de Hongkong sa Summula Patristica dont la première édition fut épuisée en moins d’un an ; en 1918, sa Summula Ascetica en deux volumes, qui eut le même succès, et quelques mois avant sa mort, sa Summula Litterarum... Quelle riche bibliothèque du prêtre indigène nous faisaient espérer ces premiers ouvrages ! Et tels quels, déjà, quelle ressource ! « L’œuvre honore grandement son auteur, lit-on dans l’Ami du Clergé du 26 août 1920, et mérite d’être connue et utilisée bien au-delà du cercle de lecteurs auxquels il l’a destinée. »

     

    Mais l’œuvre avait épuisé l’ouvrier ; sa forte charpente d’Averne qui avait résisté à tant de secousses, de fatigues physiques, intellectuelles et morales, allait s’effondrer tout d’un coup. La volonté de fer qui l’avait soutenu pendant trente ans, toute droite, sans fléchissement, lui permettait d’espérer une résistance bien plus longue ; nous l’espérions avec lui ; nous allions être déçus.

    En partant pour Rome, son Vicaire Apostolique lui avait confié une partie des affaires de la Mission ; ce ne devait pas être pour longtemps.

    Le 22 avril 1920, comme il célébrait la sainte messe, il fut frappé d’apoplexie foudroyante après avoir prononcé le Per omnia saecula saeculorum du Pater. Le voyant s’affaisser devant l’autel, MM. Ferrand, Mialon et Peynet qui faisaient leur action de grâces à la tribune s’élancèrent à son secours et lui donnèrent ensemble une dernière absolution. M. Ferrand lui administra même l’Extrême-Onction, mais notre cher confrère ne donnait déjà plus signe de vie. Un médecin, appelé en toute hâte ne put que constater le décès.

    « Après le départ du docteur, écrit M. Vermorel, de qui nous tenons les détails qui précèdent, on transporta le cher défunt à la salle des exercices. M. Peynet et moi lui fîmes sa dernière toilette. Après l’avoir revêtu des ornements violets, nous le plaçâmes sur un lit où il reposa jusqu’au lendemain matin vendredi. »

    « La mise en bière terminée, le cercueil resta ouvert jusqu’à l’arrivée de Mgr Mutel qui, avec MM. Poisnel et Guinand, avait tenu à prendre part à notre deuil. »

    « La cérémonie des funérailles commença le samedi à 8 heures. Je fis la levée du corps. L’office des morts psalmodié par tous à la chapelle, fut suivi de la messe après laquelle Mgr Mutel voulut donner l’absoute, et on transporta, en chantant et en pleurant, le cher Père à sa dernière demeure. »

     

    M. Chargebœuf  fut un de ces vaillants et rudes missionnaires qui ne veulent pas rester à mi-chemin dans la poursuite de leur idéal. Il fut un prêtre de piété solide et mystique à la fois. Ayant reçu une très belle intelligence, il lui fit donner tout ce qu’elle pouvait donner.

    L’homme le mieux doué, le plus vertueux, reste sujet à la critique par  quelque endroit. On a dit de M. Chargebœuf qu’il ne tenait pas assez compte des opinions contraires aux siennes, et comptait trop peu avec les exigences pratiques de la réalité de la vie... Peut-être… En tout cas, travailleur acharné, intelligence d’élite, il s’était fait des convictions dans des domaines où beaucoup se contentent des convictions d’autrui. Ame ardente, mystique, il vivait d’une vie intérieure puissante, qui donnait à son extérieur naturellement sévère, une expression de bonté très simple et très surnaturelle. Caractère loyal et fortement trempé, il allait droit son chemin ; à ceux qui aiment la souplesse, il paraissait trop raide ; mais à ceux qui firent appel à sa franchise et à son dévouement, il ne fit jamais défaut. Sous une écorce un peu rude, il cachait un cœur très aimant, sensible à l’excès ; nul mieux que lui n’a chanté tout ce qui fait vibrer un missionnaire de chez nous : son pays natal, sa Mission, notre Société, nos Martyrs.

    Avec une piété attentive il recueillit tout ce qu’il put, des chants échappés au saint enthousiasme de nos frères, au cours des temps, dans les circonstances les plus diverses ; il en fit une gerbe embaumée du parfum  « de chez nous » et l’envoya à tous les confrères de la Société. C’étaient les Souvenirs de famille : chansons, complaintes, cantiques, hymnes, d’autrefois, d’aujourd’hui, qui allèrent par ses soins égayer et réconforter la solitude de nos plus lointaines résidences d’Extrême-Orient.

    M. Chargebœuf écrivait alors :

     

    Au soir des temps, quand de sa main glacée,

    La mort viendra marquer mon dernier jour,

    Mon âme alors, par son ange escortée,

    S’envolera vers l’Eternel Amour.

    C’est là qu’en Dieu, Océan sans rivage,

    Nous connaîtrons toute chose ignorée

    C’est là qu’en Dieu nous verrons ton image,

    Belle Corée !

     

    Il la voit, le cher Père, il prie pour elle. Et c’est la plus douce consolation qui nous reste, d’avoir gagné un protecteur en perdant un si bon ouvrier.

     

     

     

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    • Numéro : 1922
    • Pays : Corée
    • Année : None